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Au-dessus de Nice, la plaine du Var est menacée par le béton

26 novembre 2015 / Mathilde Gracia (Reporterre)

Le projet d’aménagement de la plaine du Var, dans les Alpes-maritimes, inquiète riverains et scientifiques. L’urbanisation des berges du fleuve et son endiguement exagéré accroissent les risques d’inondation alors que se multiplient les épisodes de pluies torrentielles. Et des terres agricoles risquent encore de disparaitre.

- Nice, correspondance

Des trombes d’eau se sont abattues en quelques heures sur les rives de la Méditerranée en octobre, faisant sortir de leur lit de nombreux cours d’eau et piégeant mortellement vingt personnes. Le phénomène dit « cévénol » de pluies intenses (et qui a largement mis en cause l’urbanisation excessive dans les Alpes-maritimes) était concentré sur les communes d’Antibes, Cannes et Mandelieu-la-Napoule.

À Nice, à quelques kilomètres à l’est, dans la vallée du Var, où habite Nadège Bonfils, la pluie n’a pas été aussi forte. Mais l’aménagement autour du fleuve lui laisse toujours présager le pire lors de fortes pluies. Car le Var est un fleuve torrentiel, par le biais duquel une grande partie des eaux des Alpes du Sud atteignent la Méditerranée. Un fleuve aménagé de manière désordonnée depuis le XIXe siècle : « Bétonnage des berges, construction de seuils, activités intensives d’extractions de matériaux, installation de micro-centrales, décrit le GIR maralpin [1]. Lors de fortes pluies ou d’épisodes pluvieux prolongés, avec parfois un effet cumulé avec la fonte des neiges, son débit peut subitement et massivement augmenter », ajoute-il. [2]. La dernière grande crue date de 1994 et avait inondée une grande partie de la ville de Nice, causant 187 millions d’euros de dégâts.

Bétonner davantage les rives

Mais si Nadège est si inquiète, c’est que Christian Estrosi, le député-maire de Nice, a obtenu le statut d’Opération d’intérêt national (OIN) [3] pour la plaine du Var et prépare un immense projet d’aménagement promettant près de 2,5 milliards d’euros d’investissements à long terme. Baptisé « Éco-Vallée » et présenté comme un parangon de développement durable, l’OIN prévoit surtout de bétonner encore davantage les rives du fleuve.

Le 15 octobre dernier, Nadège Bonfils, des élues et d’autres associations ont été entendues à la commission des pétitions du Parlement européen, où elles voudraient condamner la France pour le non-respect de certaines directives européennes dans le cadre de l’OIN. Leur saisine avait été jugée recevable en janvier 2014 mais, après enquête, la commission a jugé que rien ne semblait aller à l’encontre de la législation de l’UE. Après l’exposé des différents intervenants, elle a tout de même demandé davantage de précisions aux opposants, leur accordant ainsi un délai pour fournir des documents prouvant les infractions. « Nous préparons un complément argumenté avec l’appui de naturalistes et d’hydrogéologues », commente Nadège Bonfils. Depuis plus de cinq ans, cette Niçoise étudie de près les évolutions du projet d’OIN et la manipulation du risque d’inondation par l’administration est certainement ce qui motive le plus son opposition au projet.

Le Var (en rouge), dans le département des Alpes-maritimes.

Étant donné les risques, une grande partie des berges est classée en zone inondable « rouge » le long du Var. Des zones où les constructions sont presque totalement interdites. Cela ennuie le département et certaines collectivités qui souhaitent poursuivre l’urbanisation et le développement de la plaine du Var. Les collectivités ont donc profité du Papi (programme d’actions de prévention contre les inondations), élaboré en collaboration entre l’État et les collectivités dans les zones à risques, pour engager des travaux. En renforçant les digues et en aménageant le lit du fleuve, le dispositif et le chantier sont censés « prévenir » les risques d’inondation. Mais ils permettent aussi, par la suite, de modifier le classement des zones inondables alentours : considérées comme mieux protégées par ces opérations, elles peuvent être « déclassées ».

Technique de « déclassement »

Sur ce document qui date de 2008, le département étudie les conséquences des travaux du Papi sur le classement des zones : on voit clairement des zones en rouge (inconstructibles) qui pourraient passer en bleu (constructibles sous conditions) grâce à l’endiguement. La zone proche de l’aéroport, hautement stratégique, mais aussi la zone industrielle de Carros, plus au nord dans la vallée.

Cette technique de « déclassement » était revendiquée par le préfet d’alors, Francis Lamy. « Quel est l’objectif (du programme de prévention des crues) », demandait Nice Matin  : « Tout simplement de rendre “désinondable”, excusez ce néologisme, plusieurs centaines d’hectares, répondait le préfet. Dès le mois de mars 2010, les grandes zones stratégiques, comme à l’embouchure du cours d’eau ou autour de Carros, n’auront plus de problème d’inondation. Les secteurs aujourd’hui en rouge sur la carte seront demain redessinés en bleu. » [4]

En jetant un œil au PPRI (le Plan de prévention des risques d’inondation, qui détermine le classement des zones inondables) approuvé par le préfet en avril 2011, on voit que certaines zones sont bel et bien passées du rouge au bleu. De nouveaux permis de construire vont pouvoir être délivrés, le préfet l’affirme sans vergogne en 2011 : « Des entreprises vont pouvoir déposer leur permis de construire pour s’agrandir, comme Schneider. ArkoPharma, Virbac, Ubaldi et d’autres sont concernés. » [5]

Mises en garde des experts

Le néologisme du préfet n’avait pas échappé à Bruno Ledoux, spécialiste de la prévention du risque d’inondation : « En novembre 2009, le préfet (des Alpes-maritimes) prétend sans sourciller rendre “désinondables” plusieurs centaines d’hectares de la plaine du Var pour y implanter une future opération d’intérêt national. (…) Or que nous apprend l’histoire ? Que les ouvrages de protection, même les plus solides, ne résistent pas au temps. Pas seulement à l’usure du temps, mais à la négligence inéluctable de ceux qui en ont la charge, si aucun événement violent ne vient tirer la sonnette d’alarme. » [6]

Reporterre a interrogé la Direction générale de la prévention des risques (DGPR) au ministère de l’Écologie sur la légalité de ce type de déclassement en demandant si cette pratique est en accord avec la politique de lutte contre les risques d’inondation préconisée par la DGPR. Celle-ci ne nous a pas répondu, nous dirigeant vers la préfecture des Alpes-maritimes, puisqu’il s’agit d’un projet « local », nous dit-on.

Travaux d’abaissement du seuil du Var, en 2011.

Au cabinet de la préfecture, le bureau de la communication interministérielle assure que toutes les réglementations sont respectées et conformes aux attentes de la DGPR : « Un des objectifs du Papi était de mettre en cohérence un ensemble de digues hétérogène et la cartographie 2008 (mentionnée plus haut) résultait de ce constat initial. Le quartier ouest de Nice était une zone déjà urbanisée depuis près de 30 ans en 1994, avec des infrastructures de transport de toutes natures (aéroport, voies autoroutières, routières et ferroviaires), des installations à enjeu économique comme le MIN, le centre administratif, le quartier des Moulins... »

De manière générale, les experts ne cessent pourtant de mettre en garde contre l’urbanisation excessive autour des cours d’eau et contre l’endiguement. Pour Freddy Vinet, professeur de géographie à l’université Montpellier 3 et spécialiste du risque d’inondation, cette dernière technique « se révèle être un facteur essentiel de la production du risque par l’autorisation qu’elle octroie indûment à urbaniser les espaces situés à l’arrière ».

Favoriser les zones « d’extension du fleuve »

La première phase des travaux le long du Var (Papi 1) disposait d’un budget de 25 millions d’euros. En octobre 2013, l’État, le département des Alpes-maritimes, la métropole Nice-Côte d’Azur ainsi que l’EPA (l’Établissement public d’aménagement de l’OIN) ont signé le Papi 2, pour un budget de plus de 67 millions d’euros cofinancé par tous ces signataires. Le deuxième volet prévoit-il de rendre de nouvelles zones « désinondables » ? Christian Tordo, le président de l’EPA n’était pas en mesure de répondre à cette question au téléphone. À la suite des événements du 3 octobre, il assure que le risque d’inondation « est un élément que nous allons évidemment prendre en compte dans nos réflexions, mais à ce jour aucune réunion n’est prévue à ce sujet », dit-il.

Une partie du projet « Éco-Vallée ».

Les documents d’évaluation environnementale (comme ce plan de gestion Natura 2000 recommandent de favoriser les zones « d’extension du fleuve » pour qu’il trouve des espaces de liberté où il puisse s’étendre. Or un aperçu de la carte satellite suffit à voir que le fleuve est cerné de routes, de zones industrielles et de quelques parcelles agricoles. L’embouchure du fleuve est même déviée... par l’aéroport, dont la superficie s’étend sur l’eau depuis des travaux de remblayage de la mer dans les années 1970.

Le cabinet néerlandais West 8, auteur d’une étude sur l’aménagement de la vallée, conseillait d’ailleurs de tout simplement déplacer l’aéroport pour reconstituer le delta du Var. Il prévoyait aussi un tracé où le fleuve aurait repris ses droits et s’étendrait sur des zones aujourd’hui urbanisées. Mais le prix du foncier dans la région incite bien davantage à grignoter le plus d’espace possible.

- Télécharger l’étude de West 8 :



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[1Groupe interdisciplinaire de réflexion sur les traversées sud-alpines et l’aménagement du territoire maralpin, qui réunit enseignants, chercheurs et experts

[3une opération d’urbanisme doté d’un statut juridique particulier en raison de son intérêt majeur et pour laquelle l’État conserve la maîtrise de la politique.


Lire aussi : Près de Nice, un immense gaspillage de terres fertiles se prépare

Source : Mathilde Gracia pour Reporterre

Photos : © L’Établissement public d’aménagement (EPA) de l’« Éco-Vallée » sauf la carte (Openstreetmap.org)
. Chapô : Vue d’une partie de la plaine du Var. © EPA



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