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Boues rouges : un chantage à l’emploi pour polluer les calanques

30 janvier 2016 / Hélène Servel (Reporterre)



Depuis 50 ans, les rejets de l’usine d’alumine de Gardanne, dans les Bouches-du-Rhône, finissent en mer Méditerranée, y crachant arsenic, titanium, mercure ou encore uranium. Le préfet a prolongé l’autorisation de rejet, avec le feu vert de Manuel Valls et d’Emmanuel Macron. Une grande manifestation a lieu à Marseille samedi 30 janvier.

- Marseille, correspondance

Tout a commencé en 1821, date de la découverte de la bauxite, le minerai permettant la production d’aluminium, aux Baux-de-Provence (Bouches-du-Rhône). Son extraction a été permise par la mise au point d’un procédé chimique développé à partir de 1893 à Gardanne (Bouches-du-Rhône), en dissolvant l’alumine par de la soude. Aujourd’hui, la forte coloration rouge du résidu issu de cette réaction suscite l’ire des associations de défense de l’environnement. Et pour cause, depuis 1966, ces résidus sont rejetés dans la mer par une canalisation de 50 km de long.

Actuellement, l’usine de production d’alumine de Gardanne appartient à Alteo, le plus grand producteur mondial d’« alumine de spécialité », notamment destinée à fabriquer des écrans à cristaux liquides. Employant plus de 400 personnes, l’usine représente un vivier d’emploi dans une région fortement touchée par le chômage. C’est l’argument-massue que l’entreprise renvoie à ses détracteurs. Mais José Bové, eurodéputé Vert, ne l’entend pas de cette oreille : « Alteo appartient à HIG Capital, un fonds spéculatif dont les activités sont très floues. Ils misent toute leur communication sur de l’intox et du chantage à l’emploi. En disant : “On veut préserver les emplois”, ils peuvent continuer à polluer et surtout à faire du fric sans dépenser un centime. »

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L’usine Alteo de Gardanne, à l’époque de sa gestion par Pechiney.

L’entreprise possède quatre filiales en Europe, dont celle de Gardanne, dont elle vante les mérites en matière « d’investissement dans la gestion des résidus de bauxite, non seulement pour pérenniser l’activité mais également pour réduire l’impact environnemental ».

Un premier rapport publié en 1993 prouvait déjà la toxicité des boues rouges et avait été repris par Yves Lancelot, un océanographe de l’université de Marseille : des relevés d’arsenic, de titanium, de mercure ou encore d’uranium ainsi que des taux de radioactivité trois à quatre fois supérieurs à la moyenne naturelle avaient ainsi été repérés dans les zones riveraines de l’usine et dans la mer. La multiplication de rapports scientifiques est restée longtemps sans aucun écho public et ce n’est que depuis quelques années qu’une mobilisation a commencé. A ce jour, plus de 30 millions de tonnes de boues rouges toxiques ont été déversées dans les fonds marins, au rythme annuel d’environ 300.000 tonnes.

La mobilisation autour de ces enjeux s’est levée dans les années 1990. En 1995, Corinne Lepage, alors ministre de l’Environnement, a octroyé à l’exploitant un délai jusqu’au 31 décembre 2015 pour cesser les rejets. Mais depuis que l’échéance s’est rapprochée, Alteo a demandé une autorisation de continuer à déverser 84 tonnes d’effluents liquides par an. Pour les collectifs et associations mobilisés, la surprise fut grande quand, en septembre 2014, le conseil d’administration du Parc national des Calanques a rendu un avis favorable pour une reprise des rejets sur quinze ans assorti de « la mise en œuvre d’un programme de contrôle draconien, continu et transparent sur la composition du rejet et le fonctionnement des installations sur le site de Gardanne ».

Suite à cette décision, et alors que des analyses menées par Alteo prononcent « l’innocuité générale des résidus collectés en mer », de nouvelles études ont été commandées par la ministre de l’Écologie, Ségolène Royal. Mais les dirigeants d’Alteo ont été rassurés par le ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, qui leur affirme que « la fermeture de l’usine n’est pas à l’ordre du jour ». Le ministre était en déplacement dans les Bouches-du-Rhône jeudi 28 janvier sur le thème du... « renouveau industriel ». Sa tournée s’est terminée en beauté par une visite du site d’Alteo de Gardanne.

« Aujourd’hui, les boues rouges ne le sont plus ! »

Depuis un an, l’industriel a mis en place des systèmes de filtrage qui séparent la phase liquide de la phase solide, à l’origine de la couleur rouge des rejets. Cette dernière n’est donc plus rejetée dans la mer mais est stockée à sec et des projets de valorisation de ces matières sont mises en avant par Alteo. Cependant, pour José Bové, impliqué dans la lutte contre les boues rouges depuis 2010, « la valorisation de ces matières solides est une illusion ; la seule solution est l’arrêt total des rejets et leur déclassement comme déchets dangereux et toxiques ». Un rapport réalisé par le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) en 2014 démontre d’ailleurs que cette technique de filtration n’empêche pas des taux de métaux lourds encore très élevés : « La technique de filtration sous pression permet d’éliminer les matières en suspension et donc les métaux associés, d’où un abattement de 65 % pour l’arsenic, de 82 % pour l’aluminium et de plus de 99 % pour le fer. Malgré ces forts taux d’abattement, les teneurs résiduelles restent supérieures aux valeurs limites de l’arrêté générique de 1998. »

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Schéma de dispersion des effluents de l’usine Alteo de Gardanne, selon l’association Collectifs du littoral.

Par ailleurs, avec le stockage à sec, les problèmes d’envol des poussières et du ruissellement de la pluie sur ces matières solides persistent ; les habitants riverains de l’usine de Gardanne en font d’ailleurs les frais [1].

« Contrairement à d’autres, et même si ce n’est pas satisfaisant en l’état, explique Pierre Aplincourt, porte-parole de France nature environnement (FNE), nous prenons acte de l’amélioration substantielle du rejet. Mais le problème aujourd’hui, c’est que les boues rouges ne sont plus rouges. L’effluent rejeté est aussi limpide que de l’eau, mais cela n’empêche pas qu’il soit toujours aussi chargé en micropolluants ! » Fort de ce constat, FNE établit une priorité sur la mise aux normes des rejets plutôt que sur leur arrêt direct et total et ne sera donc pas dans le cortège prévu ce samedi. L’association rappelle aussi que « le cas des boues rouges s’inscrit dans une situation plus globale de très forte pollution en Méditerranée. Et dans la région, en termes de risques technologiques, on a aussi le Rhône et les usines pétrochimiques de Fos-sur-Mer. »

Olivier Dubuquoy, géographe et co-organisateur de la manifestation, attaque l’exploitant de manière plus frontale : « Ils auraient pu utiliser des procédés pour recycler les effluents toxiques en quasi-totalité mais le problème, c’est qu’ils n’ont pas les bonnes installations et que ça représenterait un manque à gagner très important pour eux. C’est une façon détournée de ne pas assumer leur responsabilité, qui est totale. »

 L’intervention directe de Manuel Valls

La période d’autorisation touchant à sa fin en décembre 2015, le préfet de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur a rendu sa décision le 30 décembre dernier. Résultat : même si l’arrêté préfectoral admet la réduction de pollution que pourrait induire l’arrêt du rejet des boues rouges, il octroie un délai supplémentaire de six ans à l’industriel pour continuer à rejeter ses effluents et mettre en place un traitement complémentaire.

Tout ça se joue sur fond de révélation du Canard enchaîné de l’intervention directe de Manuel Valls dans la décision du préfet. Ségolène Royal confirme cette version alors que Matignon dément en expliquant que « la décision du préfet est fondée sur l’avis d’une commission indépendante ». Mais pour José Bové, la décision est illégale : « Le Premier Ministre, Manuel Valls a personnellement donné l’ordre de reconduire l’autorisation de rejets liquides en mer de l’usine d’alumine Altéo de Gardanne au cours d’une réunion interministérielle le 3 novembre 2015. En cela, il a outrepassé ses pouvoirs et a illégalement empiété sur les compétences de la Ministre de l’Ecologie, seule autorité hiérarchique de la Préfecture en ce qui concerne la police de l’eau et les installations classées pour la protection de l’environnement », écrit le député.

Bref, de quoi se fâcher tout rouge, et c’est d’ailleurs ce qu’ont prévu de faire des dizaines d’associations et collectifs dont l’Union calanques littoral, Collectifs littoral, The Ocean Nation devant la préfecture, à Marseille, le 30 janvier 2016. Un recours hiérarchique est également lancé contre le préfet, accusé d’avoir outrepassé l’avis du ministère de l’Écologie.

La manifestation est prévue samedi 30 janvier, à 14 h, devant la préfecture, place de la République. Gari, de Massilia Sound System, et Sergent Garcia seront aussi de la partie pour mettre l’ambiance. Une pétition est en ligne jusqu’à fin janvier pour demander l’arrêt total des rejets de boues rouges. Même si elle ne le sont plus.




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[1Cf. l’enquête et les analyses indépendantes menées par le Monde diplomatique à ce sujet.


Lire aussi : Les boues rouges empoisonnent La Ciotat

Source : Hélène Servel pour Reporterre

Photos :
. Chapô : une calanque du parc national. Flickr (Thibault Houspic/CC BY-NC-ND 2.0)
. Schéma : Collectifs du littoral

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