Le quotidien du climat
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COPENHAGO BLOGO -

21 décembre 2009 / Hervé Kempf

Eh oui ! Comment Reporterre pourrait-il ne pas être focalisé sur Copenhague ? D’autant plus que son actuel principal animateur est en mission dans la capitale danoise pour le journal Le Monde. Le meilleur de ce qu’il y fait se trouve dans les colonnes du quotidien vespéral. Mais le dit missionné, pour ne pas trop abandonner Reporterre se livre à la blogomanie. Des notes à la volée, à prendre comme telles.


Lundi 7 décembre 2009

Avion. Eh oui, avion ! Quand on a pris le billet, en juin dernier, l’aéroplane était nettement moins cher que le train. Et vu l’état des finances du journal, l’administration n’a pas hésité. Etrange époque où ce qui est le plus polluant coûte le moins cher.

Arrivée. Copenhague, bien riche, dès les couloirs de l’aéroport. Des affiches d’ours blancs et du WWF, qui paraissent pitoyables, à côté de l’enfilade des magasins sinon luxueux du moins très prospères qu’on longe en allant chercher les valises.

Attente des bagages. Retrouve une Française très bien informée des affaires climatiques et qui vit à Washington. Etonnée de voir la place que la presse française accorde au Sommet de Copenhague. Aux Etats-Unis, dit-elle, les gens s’en foutent. Je lui dit que cela confirme le fossé entre l’Amérique et l’Europe. En Inde, où j’ai été en reportage il y a un mois, les journaux de Delhi parlaient beaucoup de Copenhague, avec même un logo signalant le sujet, un mois à l’avance ! Elle me dit qu’’elle a lu un très bon article dans le Hindustan Times du 2 décembre, "la meilleure analyse du sujet". Ah ?

Un accord, il y aura ? Mais lequel ? Si tous les chefs d’Etat viennent, c’est bien pour déboucher sur quelque chose, ne serait-ce que pour sauver la face politique. Paradoxalement, dit-elle, c’est Obama qui a le moins à y gagner, un accord pourrait même le desservir sur le front intérieur. Ils sont vraiment grave, nos amis des States ! En revanche, Sarkozy en veut un à tout prix, quel qu’il soit ! Il s’agit de revenir à Paris en sauveur de la planète.

Taxi. En gros, on dit "Goday", ça veut dire bonjour, et "Tak", ça veut dire merci. C’est la nuit, je ne vois rien. Hôtel. Petite chambre, genre dix mètres carrés. Mais le wifi fonctionne impeccablement. Comment les journalistes travaillaient-ils il y a dix ans quand il n’y avait pas d’internet facile ni de téléphone portable courant ?

Je participe au téléphone à "Face à l’info", l’émission sur la RTBF (radio belge) de Eddy Caekelberghs, avec Pierre Radanne, et un spécialiste de l’énergie dont je n’ai pas noté le nom. Pierre parle de la crise de civilisation, je dis qu’il ne faut pas oublier l’inégalité, et que ce sommet verra émerger la question sociale au coeur de la question climatique.

Aller manger un morceau, après avoir consulté les dizaines de courriels d’infos. J’en oublie de regarder l’AFP. Climate Justice Action annonce qu’il bougera le 12 décembre, mais aussi le 16, "à l’extérieur et à l’intérieur". Voici un extrait de leur communiqué : "12th ‘System change not climate change’ block on the Climate March ; 16th Reclaim Power ! Push for Climate Justice – On this day several thousands people will disrupt the COP15 sessions, from inside and outside, to set an agenda for climate justice. Therefore we will create the Peoples assembly inside the UN area." Ouf ! Ca va swinguer, les amis ! (Voir http://www.climate-justice-action.org/)

Me perd dans les rues de Copenhague. On dirait que les plaques ne correspondent pas aux noms sur le plan. Mais la ville est calme, des vélos passent, une galerie présente des peintures de Tintin manifestement intéressé par les charmes de femmes nues qu’il serre de près, et je n’arrive pas à trouver le lieu où a lieu une conférence sur l’agriculutre et le changement climatique. Eh bien, tant pis, manger dans un resto, en prenant des notes fulgurantes pour... un prochain livre, tiens !


Mardi 8 décembre

Ca y est, la vie de fou a commencé. Il est minuit, et la journée, commencée assez calmement se finit sur les chapeaux de roues. C’est simple : vous réunissez dix à trente mille personnes pas complètement idiotes, au minimum convaincues de l’importance de ce qu’elles font, très souvent passionnées, pour parler, discuter, réfléchir au problème le plus important de l’époque. Il est assez logique que cela produise un tourbillon assez puissant. Quand on est dedans, on est comme une molécule d’eau dans une bouilloire en ébullition...

Matin, vais au Centre de conférences (Bella Center) par des rues luxueuses - entre centre ville bourgeois de toute bonne ville de province et rue Saint Honoré à Paris, pour vous donner une idée - jusqu’au métro. Noté ce grand placard : "Helping turn Copenhagen into Hopenhagen by saving millions of tons of C02 with energy efficient building modernization." Signé : Siemens.com. Me suis demandé si c’était bien, la modernisation. Et puis, Siemens. Je me rappelle que cette multinationale allemande a été plongée dans un scandale de corruption qui a atteint un milliard d’euros.

Métro, très bien, on peut monter avec son vélo. D’ailleurs, il y a plein de vélos, à Copenhague. Arrivée au centre. Une queue de plusieurs centaines de mètres pour se faire enregistrer. Je renonce, retourne en ville, vais au Klimaforum, de l’autre côté de la ville, c’est un centre sportif où s’est installé le "sommet alternatif". Pas grand monde, encore, pas mal de stands, de la bouffe bio. Dans le gymnase, une conférence de presse où je ne comprends rien. C’est la coalition Climate justice now qui explique sa démarche : en résumé, les mouvement sociaux qui ne veulent plus que la négociation climatique soit abordée du seul point de vue environnemental. "Les paysans, les indigènes, les femmes, les pêcheurs ont leur mot à dire", m’explique Dorothy Grace Guerrero, des Philippines.

Discuté avec deux Français, l’un me parle de plantations d’arbres sur le lieu où Boudha a connu l’éveil (il me parle aussi de la dette climatique : http://www.reporterre.net/spip.php?...), l’autre comment Veolia devrait changer le contenu de ses contrats de façon à gagner autant en organisant la décroissance des consommation d’eau, de déchets ou d’énergie.

Atelier passionnant sur "Tackling capitalism and climate change", "S’empoigner au capitalisme et au changement climatique". 50 personnes, surtout des jeunes, je suis vraiment triste de ne pas avoir le temps de vous raconter. En gros, c’est dans Le Monde de demain :)

File vers le Bella Center. Là, plus trop de queue, me fais enregistrer - après une attente : l’ordinateur me croyait envoyé par une télé danoise. Croise ma collègue Laure Noualhat, qui va voir des nucléaristes, Charlotte Mijeon, du Réseau sortir du nucléaire, bientôt sur Reporterre..., Pierre Radanne qui s’exclame, "Ca démarre mal, tout est planté", vais voir le centre de presse, cours à droite à gauche, prends mes marques, fais une ITV qui apporte une très bonne info, téléphone pour recauser de l’évolution du mouvement social par rapport à la négociation et... tiens, il est déjà huit heures, le moment de partir, pour aller gratter un article, après une pizza. Minuit, article pas écrit, et ce que je vous raconte à toute vitesse est moyennement intéressant, parce que le temps manque pour bien dire tout ce qui se passe vraiment. Je commence à douter de l’intérêt d’un blog. Ecrire ne s’improvise pas.


Mercredi 9 décembre

On commence à 6 h 30 pour écrire l’article sur le mouvement social et écologiste de plus en plus critique du processus de négociation. Ils parlent de justice sociale, refusent le marché du carbone, et pour les plus avancés (ou radicaux... ce qui pourrait bien être la même chose), pointent le système capitaliste lui-même. Du coup, nombre d’associations écologiques se retrouvent décalées : les Amis de la Terre se partagent, Greenpeace hésite.

Très bien : théoriser la rencontre de la question sociale et de la question écologique finit par rencontrer la réalité. Ou plutôt, une bonne théorie aide la réalité, encore indistincte, à se cristalliser. Enfin bref, je ne sais pas comment ça fonctionne, mais c’est en train de se faire. Il restera à voir samedi comment ça se traduit dans la rue. D’ici là, j’espère aller refaire un tour chez les alter de tout poil.

Car aujourd’hui, c’était la conférence. Lecture rapide de la masse d’informations à digérer. Noté un article que je me réserve de déguster plus tard : "Cuba, a world climate leader". Eh oui ! Vous saviez que Cuba était le pays qui avait le meilleur point de rencontre entre le développement humain et l’empreinte écologique ? Ce n’est pas cet article qui le dit, mais le rapport annuel sur l’empreinte écologique dont le concepteur, Wackernagel, n’est pas un gauchiste (je ne sais pas ce qu’il est, d’ailleurs, un écologiste, tout simplement). Ah oui, et les types qui font la grève de la faim jusqu’a la fin de Copenhague. Personne - enfin, les journalistes, me semble-t-il - n’a eu le temps d’aller les voir, et ils jeûnent discrètement. Courage, les gars.

A l’accueil de la conférence, grosse présence d’un mouvement végétarien. C’est sûr : moins de viande, c’est bon pour le climat. Ensuite, ben, je ne sais plus trop, dans l’agitation générale. Je tombe sur un camarade du Bangladesh, qui est surtout préoccupé d’aller se faire enregistrer. Je vais m’installer à la salle de presse - un immense hangar où les tables blanches sont alignées, le long desquelles des journalistes studieux planchent devant leur ordinateur. En fait, ça ressemble à une usine. C’est une usine ! Une usine d’informations ! La prolétarisation des journalistes passe d’abord par la normalisation des formes de production. Sauf que... chers amis, on essaye chacun de trouver notre petite musique. Vous allez voir. On est des artisans dans une forme industrielle, en quelque sorte.

Une conf de De Boer, le secrétaire de la Conférence ? J’arrive quand il finit. Mais en sortant, je vois Naomi Klein et Amy Goodman. Celle-ci est l’animatrice de Democracy Now, une chaîne de télévision qui est l’équivalent aux Etats-Unis de Politis en France. Elle m’avait interviewé il y a un an, pour la sortie de How the rich are destroying the earth aux USA. Première question qu’elle m’avait posée : "Comment fonctionne la Sécurité sociale en France ?" Ben euh... Et puis l’ITV n’est pas passée, si bien que je ne suis pas devenu le promoteur de la sortie du capitalisme aux USA.

Peu importe : les analyses d’Amy Goodman sont très pertinentes (c’est le genre de journaliste qui prend position en dehors de son boulot d’info. C’est possible ? Ben, oui vous voyez.). Elle se fait maquiller pour son émission ("en direct de Copenhague", peut être), je lui dis que j’aimerais bien l’interroger sur Obama, les USA, etc., on s’échange nos téléphones, j’espère qu’on pourra discuter dans les jours qui viennent.

Après, euh, quoi ? Ah oui, le plus important. J’ai obtenu hier par une sorte de hasard qui n’en est pas un le texte qu’ont élaboré la Chine, le Brésil, l’Afirique du sud et l’Inde et qui est leur position pour l’accord de Copenhague. Ils le gardent secret, et voilà, j’ai une copie. C’est un scoop, quoi. On le publiera demain, on verra si ça prend...

Je cherche à joindre une écolo chinoise pour savoir si le "draft" est bien totalement hors public. Entretemps, Brice Lalonde fait un point presse, c’est utile, j’y vais. Au retour, je vois ma Chinoise, elle n’a pas eu ni vu le draft. Et coup de pot, elle m’informe que l’ambassadeur chinois donne une conférence de presse. La première conférence de presse de la Chine dans toute l’histoire des COP ! On y va. C’est bourré à craquer. Il cause en chinois, un interprète traduit en anglais. Yu Qingtai parle posément, mot à mot, précisément, et repète souvent les mêmes idées, dans une sorte de langue de bois qui me fait penser qu’il n’y a pas si longtemps, nos amis devaient bien être dans la ligne du Parti. Mais c’est intéressant de voir la force sereine de la position de la Chine. J’arrive à lui poser une question sur le texte secret, il me le confirme implicitement.

Ensuite, trouver le "business center" pour scanner les photocopies du fax que j’ai, le mettre sur une clé USB, et revenir en salle de presse pour l’envoyer au journal. Puis rédiger un "teasing" - un excitateur - pour lemonde.fr. La rédaction en chef a peur que d’autres l’aient avant notre parution demain jeudi midi, alors ils veulent marquer notre avance en le signalant de suite http://abonnes.lemonde.fr/le-rechau....

Bon sang, il est 19 heures passées. Discuter un peu avec mes collègues de La Croix et du Figaro, partir, récupérer manteau, prendre le métro, manger un morceau, revenir pour écrire le papier. Il est minuit, et je suis en train d’en rajouter en grattant un blog. Faut être dingue ! Bonsoir.


Jeudi 10 décembre

Une grosse tuile, les amis. Je venais de vous gratter plein de choses intéressantes, et puis, la machine me l’a perdu. Et là, je n’ai vraiment pas le courage de recommencer. Moralité : il faut toujours enregistrer en cours d’écriture !

En attendant, aller voir le "blog live" sur http://www.nouveaux-medias-direct.c..., c’est coopératif et intéressant.


Vendredi 11 décembre

La fatigue perce.

Réveillé à sept heures par le journal (couché la veille à une ou deux heures). « Il y a une phrase que je ne comprend pas, dans ton papier… » « Hmm, oui… ah, oui, voilà… » Je me rendors. Ré-émerge à dix heures. Trop tard pour un café. Courriels, nouvelles, ah oui, il faut se mettre à la chronique, téléphone du journal, « Tu as vu le draft qui vient de sortir, ce que dit l’AFP ? » « Oui, non, hmmm » « Il faut en parler demain » « Heu oui, c’est-à-dire, je prévoyais d’aller voir pour les préparatifs de la manif, ah, et on m’a parlé de ‘Bike Block’, des autonomes qui préparent des actions à vélo » « Bon, je te rappelle ». Courriels, nouvelles, ah oui, la chronique, tiens, je vais poursuivre l’idée d’hier sur la dette et la justice, bon, il faudrait aller se chercher du café. « Allo… Ecoute, le rédacteur en chef adore l’idée des Bike Block, vas-y » « Tu lui as bien dit qu’ils sont contre le capitalisme », je dis pour rire. « On pourrait faire une photo, et il y a aussi le papier sur les négoc’ », elle répond. « Euh, bon, mais tu sais, j’ai la chronique, bon, je ne garantis rien, je vais essayer de les trouver, je te rappelle ». Courriel envoyé au contact des Bike Block – nos amis vont-ils accepter la visite d’un journaliste ? La réponse vient, toute amicale, "pas de problème, voici l’adresse". Coup de fil à Anne Chaon, de l’AFP, c’est elle qui a sorti l’info sur le draft. « Tu peux me l’envoyer par courriel ? je ne peux pas venir au Centre ». Elle l’expédie dans la foulée, merci Anne, tu es toujours la meilleure. Ah, et la chronique ? et le café ? Décision radicale : je vais aller manger un morceau et un café, avec l’ordinateur, et j’écrirai la chronique là-bas. Sitôt dit, sitôt fait, et Blork est là pour me tirer d’un mauvais pas.

Retour à ma piaule, courriels, nouvelles, OK pour les Bike Bloks, bon, comment on va dans ce bled ? Carte. En route. Métro : pas si simple, il faut changer, prendre un train, puis un bus. Ouh la la. Taxi ? Dehors, aucun. En revanche, plein de flics partout, des barrières. Ils se préparent à la manif. Au milieu des gens qui font leurs courses, c’est bientôt Noël. Ah bon, et Copenhague, vous vous en foutez ? Mais nous vivons à Copenhague, espèce d’Ostrogoth, et à Noël, à Copenhague, on fait les courses de Noël. Bon sang, mais c’est bien sûr. Enfin bon, pas de taxi. Je redescend au métro. Descend à la station suivante, et là, prend un taxi ! Qui m’amène dans la nuit au repaire des Bike Blocks. Isa m’accueille, gentiment et bien pédagogique. Il y a des vélos partout, des types qui s’agitent, tapent du marteau, jouent de la soudure, retapent les roues, etc. Au mur, sur la planche à outils, une affiche : "Tools for the people" (outils pour le peuple). Isa m’explique que l’idée est partie d’un groupe d’artistes anglais, le Laboratory for insurectionnary resistance, qu’ici on récupère tous les vélos cassés que les gens veulent apporter – il parait qu’il s’en perd 200 000 par an, c’est pas croyable -, et voilà que débarque Karine Plantier, du mouvement de protestation contre l’aéroport de Notre Dame des Landes, et Guillaume, un faucheur volontaire, on se tombe dans les bras, ils sont venus en bus, alimenté à l’huile de tournesol, mais ce matin la police a saisi leur réserve de 250 litres d’huile ! Ils sont en pétard. Et partent de ce pas mener une action devant le commissariat. On reprend avec Isa, qui me montre les machines étranges que préparent les Bike Blocks pour la manif du 16 décembre, puis me parle de la désobéissance civile, de la sortie du capitalisme, des assemblées du peuple – et hop, une minute, une question, pour que vous puissiez en profiter, dans un ou deux jours.

Bon, allez salut, je retourne en ville, tout content : les vélorutionnaires vont être dans la rue ! Direction le Klimaforum, centre alternatif où se retrouve le « mouvement social » à base d’altermondialistes et d’écolos. Bonne ambiance, plein de monde (l’autre jour, ca ne vibrait pas trop). Il y a des gens de partout, venus en train, en bus, du Brésil, d’Asie, de France, ca bouge dans tous les sens, et l’on retrouve végétariens, décroissants anglais (voyez la NEF, New Economic Foundation), paysans de Via Campesina, Bangladeshis, Argentins contre les OGM, boudhistes écolos, adeptes de la permaculture, antinucléaires, indigènes des Etats-Unis, écovillagistes de Norvège, et des gens gentils qui circulent parmi tout ça, entre femme avec bébé sur le ventre et groupes de discussion sur la justice climatique ou l’utilisation des ressources. Je discute avec un étudiant danois qui me dit : "Je vivrai avec moins de consommation que mes parents, je pense plus aux conséquences des produits qu’on achète."

Dehors, ca cause, ça bouge, ça mange, ça consulte l’ordinateur, ça réunionne, et voilà mon copain Patrick Piro, de Politis, et des jeunes vus au Camp Action Climat de Notre Dame des landes, et des Brésiliens, et … la tour de Babel, mais une qu’on ne voudrait pas faire s’effondrer.

Grande réunion, au sous-sol, dans une salle normalement dédiée au basket ball. On parle anglais. 150 personnes, à peu près, écoutent attentivement une fille qui explique où on en est sur les négociations au Bella Center. Puis une autre explique comment se passera la manif de demain, avant que Jorn Andersen, un Danois qui a contribué à organiser la manif vienne rapidement dire un mot. D’où l’on retient que plus de 500 organisations de 67 pays soutiennent la manifestation de demain. Peu après, je lui demande combien il pense qu’il peut y avoir de monde. « Entre 20 000 et 50 000 » « Il y a en déjà eu autant, au Danemark ? » « Rarement, mais la manif contre la guerre en Irak avait fait plus ». Bravo, les Danois.

Bon, il est 20 h00, il faut aller gratter les articles. Je dis au revoir aux copains, et retourne dans la nuit. Un plat de pâtes dans un resto italien sympa, et me voici. Bon, il est trop tard, je dors, j’écrirai les papiers demain, à 6 heures du mat’. Ciao.

PS : au fait, allez voir le "blog live" sur http://www.nouveaux-medias-direct.c..., c’est fait par Jade Lindgaard - qui m’a filé le contact des Bike Blocks - et ses copains.


Récit du Samedi 12 décembre

Lever 5-6 heures. Ecrire article de pré-manif, tout l’art étant de faire en sorte que ça tienne debout alors que le journal, paraissant l’après-midi, sera lu quand la manif sera en cours ou finie. Puis écrire article sur l’état des négociations, après le texte que Michael Zammit Cutajar a écrit et qui est sur la table. J’angle : "Le duel Chine - Etats-Unis commence".

Rendormi. 11 h 30. Debout. Je vous mets en ligne deux entretiens, préparés par mon épouse Véronique, que je salue ici :) Eh oui, ia du boulot, dans la machinerie d’un site, on n’imagine pas ! En fait, il faut rentrer photo et son dans l’ordinateur, envoyer par courriel, et à Paris, préparer une fiche sur SPIP, transcrire son et photo par je ne sais quel logiciel, et c’est prêt. Ensuite, il reste à éditer la fiche, et la mettre en ligne. Internet reste un jouet fascinant.

Dans l’air, des hélicoptères tournent. 12 h 30. Je pars au Klimaforum retrouver Corinne Morel-Darleux et Christophe Ventura, du Parti de Gauche, et deux de leurs copains, que je prie de me pardonner d’avoir oublié leurs noms. Ils sont venus dans le train des Amis de la terre, dix-huit heures de voyage, puis, a l arrivee, du temps pour aller dormir dans un gymnase ou je ne sais quoi, a 40 km du centre, avant de venir ici. Fatigant, mais il parait que l ambiance etait super dans le train rempli de 800 ecologistes, Amis de la terre, Verts, Reseau sortir du nucleaire, Oxfam, Attac, plein d autres. Discussions, rires, chansons. Avait meme ete installee une radio speciale pour le train. Corinne a fait un debat avec Cecile Duflot, qui etait dans le train - relations un peu froides, Duflot a annule recemment une rencontre avec Melenchon... Les deux partis sont de facto en concurrence electorale - et Europe Ecologie penche vers le Modem, meme si les Verts sont plus a gauche. La politique... On mange un morceau - le cuisinier du Klimaforum est un Francais installe au Danemark, il nous vanne, "Alors, les Francais, c’est bien les vacances ? - Super, on va a la plage, là." En fait, il fait plutot en-dessous de zero, et tout le monde est chaudement couvert. Je raconte aux amis l’etat des negociations, tel que je les comprend, et on y va.

La je vous laisse, parce que le clavier est qwerty et c est trop dur. A tout’

13 15 : la place du Parlement est bourrée de monde. Des gens font des discours de je ne sais où, on entend pas très bien. Patrick Piro me dira plus tard que Mary Robinson, l’ancienne présidente de l’Irlande a fait un beau discours, émouvant, partant du coeur, pas de la tête. Je circule ici et là. En fait, près de la place, serrée par la rivère, la foule est très dense. Et comme pendant tout l’après-midi, colorée, joyeuse, familiale, étonnamment jeune, mêlant écolos, de toutes les nuances, gens, tout simplement, venant là sans affiliatiion mais pour dire... quoi, au fait ?

Lisons les pancartes, les banderoles, les drapeaux : "Bla bla bla, Act now" ; "Grow solidarity, no economy" (faites croître la solidarité, non l’économie) - celle-ci collée sur la robe rose et vaporeuse d’un barbu rigolard ; des moines boudhistes chantent Are Krishna ; des jeunes femmes poussent des enfants dans des landeaux ; des cyclistes essayent de se frayer un chemin dans la foule ; pancartes : "Nature doesn’t compromise" (la nature ne fait pas de compromis), "Change the politics, not the climate" (changez la politique, pas le climat), "Climate justice now" (maintenant, justice climatique). Un orchestre de tambours et de caisses passe, les musiciens sont déguisés, colorés, leurs battements donnent de l’énergie. Des drapeaux verts, bleus, rouges, des ballons mauves, des pancartes jaunes. Tiens, un drapeau rouge "Die Linke". Banderole : "Denmark should support Norway’s climate proposal" (Le Danemark devrait soutenir la proposition sur le climat de la Norvège) - là, c’est entre cousins scandinaves, faut connaître. "Capitalism means war" (le capitalisme, c’est la guerre). En Danois : "Grön Kapitalism exiterar int..." ; je demande la traduction à une des jeunes filles qui tiennent la banderole : "le capitalisme vert, ça n’existe pas", me répond-elle en souriant ; l’organisation qui dit ça, c’est Farbundet.

La foule a commencé à bouger, à avancer, on passe un pont. Il y d’autres orchestres. Une femme un chien dans les bras. Encore des enfants en poussette. Deux gamines qui tiennent une banderole, ça cause de nature et d’agriculture biologique. Des personnages déguisés en rennes. Un garçon sur une trotinette. Tiens, voilà Tadzio Mueller, il distribue le canard Turbulence - tendance anar intello anticapitaliste, je l’ai pris l’autre jour, pas eu le temps de faire plus que le feuilleter. Il a un stick "TckTckTck" collé sur le front. "On a tiré 30 000 exemplaires, m’explique-t-il d’un ton haché, en donnant le journal aux passants. Il est auto-financé, ça coûte 10 000 euros à peu près, on est un groupe, on le paye, plusieurs, on bosse dans des universités. Le principe, c’est de le distribuer dans les manif’ de masse". Il n’a plus d’exemplaires, "Allez salut".

14 h 30. Je m’arrête sur le pont pour laisser passer le cortège, pour me faire une idée du nombre. Beaucoup, beaucoup. Une charette de Greenpeace sur laquelle des marionnettes de chefs d’Etat font la révérence. Un groupe de jeunes à ma droite qui crient des slogans. Un camion passe, c’est l’organisation SF, avec des grands ballons bleus. Un vieil homme, déguisé en père Noël râpé. Des drapeaux verts des Grünen, qui sont en train de passer, bien nombreux. Une grosse boule représentant la planète. Un orchestre accordéon, violon, tuba. J’ai chopé quelques sons de la manif’, on va le mettre en ligne, ça vous donnera une idée. Un groupe de punks en cuir noir. A tiens, un drapeau rouge avec un drrôle de sigle, tenu par un barbu d’une cinquantaine d’années - et quand je dis barbu, c’est une très belle barbe, Fidel Castro serait jaloux ; d’ailleurs, il porte une casquette cubaine sur la tête, siglée d’un étoile rouge. "C’est quoi, ce signe sur le drapeau ?", l’interrogé-je. "C’est le signe de l’écologie. Sur fond rouge, pour le parti Enhedlisten, qui fait une liste unique de communistes et d’écologistes. On a quatre députés au Parlement." Ah bravo. "’Je peux prendre une photo". Bien sûr. Il prend la pause. A la prochaine. Passe le syndicat CNE, de Belgique, une bonne pêche, derrière une banderole bleue, et de temps à autre, ils se mettent à courir tous ensemble en riant, sur dix mètres. Voici la coordination des ONG de Corée du sud. (Du son pour vous donner une idée de l’ambiance : http://www.reporterre.net/spip.php?...)

La foule continue, jeune et joyeuse. J’ai recommencé à marcher. Soudain, derrière moi, une explosion.14 H 50. BANG ! Vraiment fort. Tout le monde est interloqué. On se retourne. A nouveau, BANG. Je reviens en arrière. Le vide s’est fait devant un batiment dont j’apprendrai ensuite que c’est le ministère des Affaires étrangères, quelques camions de police ("Politi") sont devant, avec des policiers. Confusion. Je me rapproche encore, vois une sorte de fusée partir vers le ministère et taper à peu près au deuxième étage, BANG ! Ouf ! Ils n’y vont pas avec le dos de la petite, cuillère, les Black Blocks. Je branche mon micro. Bruits de foule, une voix dans un haut-parleur, "... capitalisme... manifestation pacifique...", sirènes de police, brouhaha, je me retrouve près de la délégation du NPA, Nouveau Parti Anticapitaliste, Besancenot est là, blouson, je lui demande, la première question qui me vient à l’esprit, "Vous êtes d’accord avec eux - Les Totos qui se barrent - Vous êtes d’accord avec eux ?" Il est interloqué. "Comment ?" Je répète, "Hervé Kempf, du Monde, vous êtes d’accord avec eux ? - Avec qui ? - Ceux qui viennent de lancer des bombes. - On essaye de structurer le cortège face à eux, vous voyez bien le problème." Il discute avec ses camarades, "On reste là, on reste là", des sirènes, le haut-parleur, "Eh, les camarades, le cortège il est là, on essaye de regrouper tout le monde, et on va y aller tranquillement." Un autre : "On reste groupés avec la camionnette là, la camionnette, c’est le point de repère." "Eh, i ya des copains qui sont restés là-bas". Des cris, agitation, je vais ailleurs. Au fait, Totos, je crois que ça veut dire Autonomes. (La scène à écouter ici : http://www.reporterre.net/spip.php?...)

Des manifestants pacifiques s’éloignent au pas de course, des policiers avancent, les journalistes, d’autres manifestants, qu’est-ce qui se passe, cris, bruits. Soudain, je vois surgir un jeune type habillé tout de noir, il court vers un policier qui est au milieu de la chaussée, près d’un feu de signalisation, sans casque, isolé, il arrive par derrière, vlan, lui colle un coup de poing à l’arrière du crâne, repart en courant et disparaît pendant que le policier roule par terre.

Tout bouge, ça se calme, apparemment, les blacks blocks se sont évanouis, la police fait un cordon devant chaque rue transversale, deux types ont été arrêtés, là, assis, rue Standgade, d’ailleurs, ils sont en parkas vert beige. Tiens, il est 15 h 10. Ah, la Brigade des Clowns, de la bonne humeur de nouveau, ils clament leur amour du capitalisme. Bien sûr, je les interroge : "Pourquoi êtes-vous pour le capitalisme ?" En ligne, tout bientôt. Le clown me reconnait ? Quoi ! Je repars en avant, retrouve des camarades journalistes. Une vitrine de banque fissurée par une pierre. Mais voilà que la police bloque le boulevard. On passe la bande tendue en travers de la rue, et l’on comprend : ils sont arrêtés une trentaine de manifestants, blacks et beiges, et les ont fait accroupir le long d’un magasin. Ils vont les embarquer, apparemment. Mais plus loin, il y a un autre barrage de police, leurs véhicules barrant la chaussée, et une ligne de forces de l’ordre casqués et harnachés. Hmm, après avoir humé la situation, on décide de sortir de cette nasse. Parlementer avec la police, montrer les cartes de presse, on s’extrait avec Agnès Sinaï, d’Actu Environnement.

On reprend notre marche, discutons, croisons Patrick Piro, la foule se distend un peu, le jour commence à tomber.

Avec Agnès, on retrouve Besancenot, et on profite de la marche pour l’interroger sur sa conception de l’écologie. "Pas d’environnement sans social", etc., répond-il dans son élocution fluide et parfaitement carrée. Mais il a du mal à trouver d’autres références à l’écologie que la lutte anti-nucléaire, la lutte anti-OGM, sans les reformuler dans une conception globale. Le NPA ne pourrait-il pas discuter plus ouvertement avec le Parti de Gauche, avec les Verts, avec d’autres, pour essayer d’arriver à trouver les points communs sur la question écologique ? Oui, oui, mais bon... Il cite la Fondation Copernic, comme lieu de références, le travail de Michael Loewy sur l’écosocialisme.... Agnès l’interroge sur la décroissance. Il n’est pas pour la décroissance, qui toucherait les classes populaires. La baisse de la consommation matérielle et d’énergie, alors ? Pas vraiment, non, cette perspective n’est clairement pas la sienne. Il nous parle ensuite de planification démocratique à l’échelle mondiale. A l’échelle mondiale ? Ouh la, comment on ferait ?

Discussion intéressante, mais qui nous laisse l’impression, quand on s’éloigne, que le NPA, ou Olivier Besancenot, n’a pas vraiment intégré la problématique écologique à leur analyse politique. Ca sonne encore vieille gauche, qui n’a pas encore quitté sa vieille peau productiviste qui imprègne le marxisme. Quand on aura le temps, on mettra le son sur Reporterre, j’ai enregistré la discussion.

C’est la nuit. On gagne les abords du centre de conférence. Le boulevard passe sous la ligne de métro, ici aérienne. Des grillages de police, des policiers. A gauche, beaucoup de monde, des lumières, des musiques, des discours. On décide de rentrer dans le centre, ce qui est possible en montrant nos badges. A l’intérieur, c’est un autre monde, totalement différent, et j’ai l’impression que celui-ci - où dans le hall d’accès, des personnes en costume continuent imperturbablement à visualiser leurs ordinateurs sous des panneaux vantant le marché du carbone ou les voitures électriques - est le faux, que le vrai était dehors, dans l’après-midi. Agnès parle très justement de la "déréalisation" par la "technologie politique" - on met en ligne tout bientôt, vous verrez, c’est bien.

Une télé, devant le centre de presse : on voit des jeunes alignés assis par terre, manifestement menottés, les policiers qui passent entre les rangs, parfois les déplacent. C’est la nuit, il y a des projecteurs. On saura ensuite que près de 1000 manifestants ont été ainsi arrêtés, et gardés plusieurs heures sur le macadam, dans le froid. Pas pour des actions invasives ou autres, type Black Block (qui ne sont d’ailleurs pas là), mais, me dit-on, parce qu’ils ont organisé un sit-in devant l’entrée du centre (ceci pas vérifié, donc pas assuré. En revanche, je suis certain qu’il n’y a pas eu d’action violente).

Retrouver le centre de presse, les collègues, Pierre Radanne qui explique l’état des discussions : "L’Empire du milieu est bien au milieu", c’est-à-dire, la Chine est au centre du jeu. Plus loin, José Bové : "Seattle marquait la fin du XXe siècle, Copenhague le début du XXIe. C’est aussi la fin de Yalta, d’une forme de domination du monde. Le Sud impose une nouvelle gouvernance mondiale." Yannick Jadot, autre député Europe Ecologie : "Borloo et la France jouent cavalier seul au lieu d’être avec les Européens. Ils contribuent à abaisser la voix de l’Europe."

Fatigue. On va dîner avec Patrick Piro et Laurence Caramel, ma co-équipière du Monde, qui est arrivée ce matin. Près de la gare centrale. Discussion sur... en gros, l’avenir de la civilisation. Un aspect des choses, qui me frappe : la forte manifestation de cet après-midi était très jeune ; ce qui se passe, aussi, c’est que la jeune génération dit à l’ancienne - la soixante-huitarde -, "Vous avez laissé la crise écologique s’installer, vous gardez tous les postes et tout le fric, ça ne va plus !" Ce sont eux qui vont changer "le système", pas la génération actuellement au pouvoir. Et pour le changer, il faudra qu’ils bousculent celle-ci.


Récit du Dimanche 13 décembre

Réveillé à 9 h 30 par Anna, qui assure les relations avec la presse francophone pour le Climate Justice Action. "Vous voulez qu’on se voit tout à l’heure, à 13 H 30 ? - Hmm, ah oui, bien sûr, d’accord. Où ? - Un café, rue Rantzaus." Bon, pas de repos pour les braves. Ce matin, du thé et du pain. Puis courriels, ordinateur : Reporterre, transférer sons et images d’hier - ça prend du temps, les sites internet, ne pas oublier -, et le Copenhago Blogo - pourquoi me suis-je lancé là-dedans je ne sais pas, ne pas laisser Reporterre et ses quelque 500-600 visiteurs quotidiens sans pitance, et du coup, c’est un fil à la patte, mes amis !

En plus, le blog, c’est pas vraiment mon truc. En fait, c’est la version moderne du "Journal" que les gens écrivaient autrefois. Bien, mais n’est pas James Joyce qui veut. (Ah bon, il tenait son journal, James Joyce ? Aucune idée, je dis ça pour faire le malin, en plus je n’ai jamais lu Ulysse. En revanche, je viens de finir de lire La politique de l’oxymore, de Bertrand Méheust, éd. La Découverte, il y a à boire et à manger, comme on dit, il faudrait en parler un peu plus précisément, mais bon, pas mal d’idées bien frappées, j’aime bien celle-ci, par exemple :

"Il y a un hiatus fatal entre la profondeur de champ de l’économie et de la politique, et celle de la cosmologie et de la paléo-anthropologie contemporaines, un hiatus qui condamne notre temps et qui alimente sa schizophrénie profonde. L’homme que dévoilent la cosmologie et la paléo-anthropologie n’est pas un être fixe, mais un processus dont le développement se joue sur des centaines de milliers, voire sur des millions d’années. A cette échelle, l’affaire est ’pliée’, la question de l’avenir de notre société est tranchée, et le problème qui subsiste est de savoir si et comment l’humanité pourra sortir de l’impasse dans laquelle elle s’est fourvoyée.

C’est précisément parce qu’il est un être historique, au sens fort et noble du terme, c’est parce que son devoir est de s’envisager dans la très longue durée, que l’être humain doit s’économiser, s’autolimiter. C’est précisément au nom d’une conception élargie de l’histoire et du progrès qu’il faut refuser par tous les moyens la marchandisation du monde." C’est page 160.

Je pars pour la rue Rantzaus. Près de la gare centrale, un déflié de voitures électriques. Et peu après, une manifestation d’environ 300 personnes, Friends of the Earth, des anticapitalistes, des clowns qui se fichent de la gueule des policiers d’une façon irréprochable, et cette banderole : "We don’t want just one cake, we want the whole fucking bakery, ABOLISH CAPITALISM" (Nous ne voulons pas seulement un gâteau, nous voulons toute cette foutue boulangerie, ABOLIR LE CAPITALISME).

Bus. Discussion avec Anna et Rebecca William sur la philosophie politique et la praxis de Climate Justice Action (CJA). Je vais le raconter dans Le Monde dans deux trois jours, si tout va bien, alors... tous aux kiosques !

Retour sur le centre. Tadzio annule le rendez-vous qu’on s’était fixé, Karine me dit qu’elle m’a trouvé un vélo - elle et ses copains des Désobéissants essayent toujours de récupérer l’huile de tournesol que leur a piqué la police (http://www.reporterre.net/spip.php?...), parfois, on se dit qu’il n’y a même pas besoin de la Brigade des clowns pour nous faire rire, Laurence me dit que Borloo a fait un point presse à 17 h. Borloo ? Ah oui. Encore un qui me paraît totalement ailleurs : la manif d’hier, et tout le mouvement derrière, démodent soudain tout un tas de personnages et d’attitudes. Dont ce ministre. Bon, la Brigade des clowns a pris possession de mon cerveau, on dirait.

Repars dans la nuit vers Ragnhildgade, une sorte d’usine désaffectée où logent, vivent et se réunissent bon nombre d’activistes du CJA. Dans la cour, les gens - moyenne d’âge inférieure à trente ans, parkas vertes ou bleues, nattes, bonnets, barbes et cheveux plus ou moins longs, chaussures de marche, enfin, un aspect banal par chacun de ses points mais dont l’ensemble crée une identité au premier coup d’oeil. Avec mes groles de ville et la gueule de mon âge, je ne suis clairement pas de la bande, genre Dupont et Dupond chez les zoulous, mais bon... Donc, les gens, mangent, tout simplement, allant chercher une assiette à une cantine ambulante postée près du mur. Ca discute, c’est tranquille, de bonne humeur. Plus loin, il y a des toilettes. Des bâtiments longs qui ont dû être usines ou entrepôts, et où logent les activistes. Je cherche le lieu où est censé avoir lieu la réunion. Une affichette, "CJA meeting" avec une flèche, j’entre. Il y a une sorte de grande salle à manger bar, aménagée avec des tables et des chaises de récupération, dans un coin, une grande cheminée où flambe un bon feu. Ca discute et boit un coup, des Français sont là, je leur demande où ça peut avoir lieu, "généralement en haut", je monte un escalier, il y a une réunion en cours, une trentaine de jeunes, français ou belges et anglais, chaque prise de parole est suivie de sa traduction dans l’autre langue.

Assis par terre en rond, ils discutent de l’action de demain en accompagnement des "No Borders" (qui ne font pas partie de la coalition CJA) : ceux-ci veulent marcher sur le ministère de la Défense pour dénoncer les politiques anti-migrations, alors que le changement climatique causé par les pays du nord crée justement des migrations nouvelles. Là, le groupe - je crois que ce sont des clowns, mais comme ils ne sont pas déguisés et qu’ils parlent tout à fait sérieusement, je n’en suis pas sûr :) - cherche à monter une action à part de la manifestation principale pour investir ou bloquer des ambassades. La discussion se poursuit selon la méthode de "recherche de décision par consensus" (écouter par exemple http://www.reporterre.net/spip.php?...) et http://www.reporterre.net/spip.php?...). On s’écoute, quelqu’un distribue la parole à ceux qui la demandent, on manifeste son accord en agitant les mains en l’air, on signifie sa désapprobation en les agitant vers le bas, les idées apparemment les plus saugrenues sont entendues sans moquerie, la discussion baigne dans une vraie atmosphère de respect. Faut-il investir les ambassades, empêcher ceux qui y travaillent d’y rentrer, les noyer sous les papiers puisqu’elles en sont pleines, barrer la rue en mimant la difficulté de migrer, déguiser des personnages en noir qui marcheraient à quatre pattes au bout d’une laisse pour montrer le sort qu’on réserve aux migrants, partir en petits groupes sur chaque ambassade ou rester unis, faire un escadron de cyclistes pour faire passer l’info d’un groupe à l’autre, ... ?

Ah, la grande réunion n’a pas lieu ici, dans un autre bâtiment, et puis c’était à 18 h, me dit un garçon que j’avais rencontré au Camp Action climat de Notre Dame des Landes. Bah, tant pis.

Téléphone à José Bové pour lui poser une question apparemment idiote - mais je veux vérifier pour l’article de demain : "Tu étais bien à la manif, hier ?". Au passage, il me dit que le nombre de délégués d’ONG admis dans le Bella Center va être divisé par trois ou quatre, pour faire de la place aux délégations des gouvernements qui vont arriver mardi.

Voir aussi le blog coopératif : http://www.nouveaux-medias-direct.c...

Buenas noches, il est minuit.


Récit du Lundi 14 décembre

Peu dormi. L’excitation, ou l’énervement, produit par cette conférence. Heureusement, j’ai un compagnon d’insomnie avec Mes voyages avec Hérodote, de Ryszard Kapuscinski, un reporter polonais prodigieux. Aujourd’hui décédé, il a parcouru la planète entière, et raconté ce qu’il voyait avec un sens de l’analyse et un talent de conteur extraordinaires. Son Ebène est, à ma connaissance, le meilleur livre qu’un Européen a écrit sur l’Afrique, c’est-à-dire qu’il va à la limite extrême de ce qu’un Européen peut comprendre de l’âme ou de la culture africaine. Quant au Shah, il n’y a pas mieux pour comprendre ce qu’est une dictature - je le range presque au niveau de L’Archipel du Goulag (du moins le premier tome, le seul que j’ai lu). Bref. Laissez tomber ce blog et filez acheter ou emprunter Kapuscinski. Tiens, cette phrase :

Tous s’agitent en silence, avec tant de prudence et d’harmonie qu’ils donnent l’impression d’être constamment effarouchés. Pourtant ils s’activent sans nervosité, sans précipitation ni gesticulation, à croire qu’un tigre du Bengale rôde dans les parages et que le seul moyen d’être épargné par le fauve consiste à éviter tout mouvement intempestif. A croire qu’un tigre du Bengale... l’art du conteur, c’est l’image.

Fini par dormir, pour être réveillé à 6 h 30. Ecrire article et envoyer au journal. Douche, thé, coups de fil pour caler des rendez-vous, et arranger avec Laurence les articles à faire ce jour. Pour ma part, ce sera Bike Block. Aller à la Poste, dans la gare. Une gare superbe, immense, la gare d’une grande capitale. D’ailleurs, il faudrait parler de la ville Copenhague, de ses bâtiments et de ses avenues si profondément européens, de cet aspect qui donne à toutes les villes du continent, malgré les variations architecturales et ornementales presqu’infinies, une identité commune, de Poznan à Valence ou de Rennes à Naples. L’Europe, par ses villes, marque une culture singulière et incontestable.

En même temps, ici, les bâtiments ont une raideur, une froideur, propres aux villes du nord, habituées à affronter les rigueurs de l’hiver. Et quand on s’écarte du centre ville, on trouve - du moins dans deux quartiers où je me suis rendu - des blocs longs et des avenues larges, l’austérité froide et anonyme des villes russes, la prospérité et le soin apporté aux détails en plus.

Posté une lettre, donc, après avoir trouvé des timbres. Une lettre, c’est bien mieux qu’un courriel, non ? Traversée de la ville vers le métro - au passage, croisé une petite manifestation de soutien aux peuples indigènes ; il s’agit surtout de Canadiens en lutte contre les sables bitumineux, dont l’exploitation se fait au détriment des peuples qui vivent dans cette région du nord de l’Alberta, par la destruction incroyable du milieu naturel (voir, si vous me pardonnez cette publicité intempestive, le chapitre 2 ou 3 de Pour sauver la planète, sortez du capitalisme).

Le métro ne s’arrête pas à la station du Bella center, mais à la station précédente - en raison de la trop grande affluence, explique le panneau électronique. On finit le trajet à pied, environ 500 mètres, ce qui permet de voir un grand ballon qui doit bien faire cinq mètres de diamètre, et sur lequel est écrit : "Ceci est la taille d’une tonne de CO2". Ouh ! Impressionnant !

Beaucoup de monde, effectivement, au Bella Center, une longue queue pour se faire enregistrer : on est lundi, il y a encore plein de délégués qui débarquent. Si on a le badge, cela va assez vite. Je galope pour retrouver Tadzio Mueller, du Climate Justice Action (CJA), repéré l’autre jour à l’atelier "Tackling the capitalism" pendant lequel il était intervenu brillamment, et avec qui je veux m’entretenir. Mais quand je finis par le trouver, je m’aperçois que j’ai perdu mon carnet de notes. Aïe ! Ca, c’est une véritable tuile. Il a dû tomber de ma poche sur le chemin depuis l’entrée, mais avec la foule qu’il y a ici, aucune chance de le retrouver. Notes d’interviews, de choses vues, d’idées, téléphones, contacts... Bon, tant pis. Je croise Laurence Caramel, qui me file des pages de son cahier à spirale, et je retrouve le dit Mueller.

Il me raconte la naissance du CJA, en septembre 2008, lors de la rencontre d’activistes danois, qui voulaient préparer quelque chose pour le sommet de Copenhague, d’ONG frustrées du rythme pour le moins décevant des négociations sur le climat, d’altermondialistes en recherche d’un rebond, et d’activistes plus radicaux, intervenant notamment dans les réunions G 8 comme à Gênes ou à Evian.

1e idée : la COP ne pourrait pas résoudre le changement climatique ;

2e, il faut des changements structurels : laisser les carburants fossiles dans le sol, arrêter le développement du commerce international, etc. La cause du changement climatique, c’est un système qui privilégie la croissance sur tout autre objectif, et l’accumulation des profits - il n’y a pas besoin d’appeler ça capitalisme ;

3e, on ne peut attendre des leaders qu’ils réalisent les changements structurels, il faut que ce soit fait par les mouvements populaires.

Et là, Tadzio me parle du rôle du mythe dans la création du mouvement populaire, nécessaire selon Georges Sorel et Durkheim. Ah ? Etrange. Voici ce que dit Wikipedia sur Sorel : Plus que ses réflexions d’ordre métaphysique et religieux ou encore son intérêt pour l’histoire ainsi que pour les sciences mécaniques et physiques, ce qui caractérise le penseur est son interprétation originale du marxisme, qui fut foncièrement antidéterministe, politiquement anti-étatiste, antijacobine, et fondée sur l’action directe des syndicats, sur le rôle mobilisateur du mythe — en particulier celui de la grève générale — et sur la fonction anti-intégratrice et régénératrice de la violence. Eh bien mes amis, plutôt que de passer votre temps à lire des blogs, vous pouvez aller chercher à la librairie Réflexions sur la violence et Les illusions du progrès... Ho, n’oubliez pas Kapuscinski, hein ?

Mais aussi, poursuit Tadzio, une alliance avec les mouvements du Sud : "Ils luttent pour la terre ou pour l’eau,même s’ils n’appellent pas forcément ça changement climatique". Et donc, l’idée était que Copenhague serait le point focal de ce mouvement en convergence, son moment fusionnel et constituant. Et qu’il fallait que les choses se passent dans la rue, pas dans les conférences ; dans l’action, pas seulement dans la discussion. Ce qui conduit à la journée "Reclaim Power", Reprenez le pouvoir, du mercredi 16 décembre.

Depuis septembre 2008, il y a eu six réunions de constitution du CJA, réunissant environ 120 personnes venues de nombreux pays.

Pour mercredi, le CJA attend cinq à dix mille manifestants, à l’extérieur de la conférence, bien sûr ; mais il essaye aussi d’organiser une sortie des délégués qui rejoindraient "l’assemblée du peuple" organisée sur le parking. Il s’agit de prendre d’assaut le Bella Center. On peut bien sûr présumer que la police souhaitera s’y opposer. La philosophie des activistes (faute d’autre nom, leur philosophie libertaire interdit de les rassembler sous une étiquette qui altérerait leur liberté - c’est simple, pour les journalistes, je vous jure !) est "d’utiliser les outils de la désobéissance non-violente". L’exemple le meilleur, à mon sens, que n’évoque d’ailleurs pas Tadzio, est celui des Faucheurs volontaires d’OGM. Quant aux décisions, elles ont prises par "la méthode du consensus direct" dont je vous ai parlé hier.

Je l’interroge sur les Black Blocks, sujet toujours épineux. "On respecte les différences de tactiques, mais il est très important que l’action soit non violente, et que l’on préserve un espace sûr pour les délégués des pays du Sud qui sortiraient du Bella center pour nous rejoindre. On a eu beaucoup de discussions en face à face avec les Blacks Blocks, on espère que ce travail de discussion en amont portera ses fruits".

On se quitte. Je file dehors, rejoins le métro, repasse à l’hôtel chercher un nouveau carnet, et, vais à Laerkevej, près de la gare Norrebro, à la Candy Factory, où se trouve le Bike Block. Au moment où j’arrive débarque le bus de la Caravane solidaire, avec Karine, Guillaume, et d’autres. Ils sont de bonne humeur, mais n’ont toujours pas récupéré leur huile de tournesol (http://www.reporterre.net/spip.php?...). Le problème, c’est qu’ils en ont besoin... pour rentrer en France.

Dans la Candy Factory règne une agitation de bon aloi : les uns mangent à la cuisine collective - prix libre, une assiette recueille les donations, il y a toujours assez d’argent pour couvrir les frais et davantage -, les autres retapent les vélos - il y en a plein, des dizaines, des centaines, récupérés dans la rue où ils sont souvent abandonnés, et dans un sale état, alors ça soude, ça visse, ça frappe, ça redresse, ça rustine, ça pompe, bref, ça bricole d’arrache-pied. Il y a aussi de la musique : une bicyclette sur pied alimente une batterie qui énergise un poste radio ou CD, on pédale et ça produit de la musique - en ce moment, un entrainant Fela Anikulapo Kuti. Tout cela tient de la Cour des miracles, de l’entreprise de feraillage, du camp scout et de l’assemblée révolutionnaire. Mais chacun s’y retrouve, et l’humeur est joyeuse.

Bruno, le chauffeur-animateur du bus, me prête le vélo de son frère. De son frère, donc,il faut vraiment ne pas le perdre. Il y a une chaîne, avec le code 2012, comme la catastrophe maya à venir. Il faut regonfler le pneu arrière. Et bien, preuve irrécusable de l’efficacité de l’anarchie, j’en trouve une en deux minutes - et regonfle le pneu, très fier de ma maîtrise d’une technologie d’avenir.

Discuté de nouveau avec Isa Michel, qui me raconte plus en détail l’histoire du projet Bike Block, né du Laboratory of insurrectionnary imagination (LII). En deux mots, celui-ci vise à faire se féconder l’imagination des artistes et l’audace des activistes. Le constat, c’est que beaucoup d’artistes sont talentueux, mais peu engagés, tandis que les activistes sont souvent tristounets. La rencontre permet de faire "des choses magiques", comme le Bike Block, si tout se passe bien. Il faut trouver, dit Isa, "des formes d’action qui rendent la résistance désirable". "Autant que le résultat compte la façon dont l’opération est menée". Isa et ses camarades du LII sont des artistes, et elle insiste sur la recherche de cet équilibre : "Il ne faut pas perdre la cohérence politique et écologique au nom de l’esthétique, et inversement".

Vers 15 h 00, on part à l’entraînement. Une soixantaine de vélocipédistes, montés sur des machines essouflées, mais vaillantes. La plupart ont dans les vingt-trente ans. On ne va pas loin, un grand terrain dégagé au coin du carrefour de la gare Norrebro. C’est John Jordan, un autre membre de LII, qui anime la séance. Casquette cubaine, barbe, voix forte et amicale, pas très grand, gilet jaune fluo. On se met en cercle, chacun sur son vélo, et on fait le tour des présentations : chacun dit son nom et ce qu’il aime le plus et qui commence par la première lettre de son prénom. La plupart disent des trucs anodins, genre marmelade pour Mark, etc. Rappel des principes : action non violente, personne ne doit être intentionnellement blessé. Il faudra perturber la conférence à l’intérieur du Bella Center.

John décrit ensuite les essaims qu’il faut constituer - "on va bouger sans arrêt comme des papillons". Il évoque aussi les bandes d’oiseaux, et l’intelligence collective dont elles font preuve dans leur voyage. Il s’agit de trouver la même intelligence collective dans le comportement de groupe. John nous fait aussi tendre les bras horizontalement, et bouger les doigts : "Regardez sans bouger la tête, vous les voyez ? Cela montre l’extension de votre champ de vision périphérique. Au XXe siècle, on a focalisé la vision", se coupant des autres.

Ensuite, on se met tous en ligne, côte à côte. Il ne faut personne derrière, afin que personne ne soit oublié ou négligé. On se forme en groupes de dix, qui vont former les "essaims". On va ensemble toucher le mur - qui représente la barrière du centre - et l’on revient se regrouper. On recommence. Il s’agit de créer une unité de groupe, et de se mouvoir le plus efficacement possible. On tourne aussi dans tous les sens, comme des autos-tamponneuses qui veilleraient à ne pas se rentrer dedans.

Ensuite, on joue à la confrontation - la situation à éviter, mais bon... Une partie de la bande reste à vélo, l’autre se met à pied et va jouer les policiers. On va tester la méthode du "cheval" : les cyclistes sont en ligne, serrés les uns contre les autres. La police charge. Les cyclistes lèvent leur vélo sur la roue arrière, et agitent le guidon pour faire tourner la roue, ce qui complique incontestablement la tâche du policier - comme on s’en rend compte quand on échange les rôles.

Tiens, eh bien justement, voilà deux camionnettes siglées Politi qui arrivent. Hmm. John parlemente. En fait, on ne fait rien de mal, mais il ne sera pas permis aux vélos sans lumière de rouler, puisque la nuit, les phares sont obligatoires. Après une discussion - on a fait le cercle, examiné les hypothèses, agité les mains pour marquer l’accord -, on pose les vélos et l’on fait une sorte de jeu de chat et de la souris, à pied. Le chat est le policier, bien sûr, mais il ne peut pas attraper deux cibles qui seraient ensemble. Il s’agit en fait de s’habituer à toujours regarder s’il y a des camarades près de soi, pour ne pas rester isolé. Pendant un court moment, un vrai policier se mêle au jeu. "Des choses magiques", avait dit Isa.

C’est la nuit, décidément. Les policiers sont partis. On se disperse. Je discute un peu avec John. "Il s’agit d’appliquer la créativité au mouvement social, pas de représenter celui-ci." "Le mouvement social est la matière de l’artiste". Une phrase de Lénine - il n’est pas léniniste, bien sûr, mais cette idée lui plait : "Nous devons considérer l’insurrection comme un art - et l’art comme un moyen de l’insurreciton".

Chose étrange, le projet Bike Block avait été retenu par le Centre d’art contemporain de Copenhague pour se produire pendant la Conférence. Pourtant, le LII n’avait pas caché qu’il s’agissait d’organiser la désobéissance civile. Il a fallu arriver au contrat pour que le Centre d’art se rende compte que - eh bien, il y avait un problème. Et le contrat n’a pas été signé. Les artistes du mouvement social se sont débrouillés autrement.

Retour avec Rémi, un désobéissant qui est venu avec la Caravane solidaire. La roue arrière de son vélo est crevée. On repasse à la Candy Factory, où John me donne un badge où il est écrit "Postcapitalist" (on a parlé de ça, aussi - je lui ai dit, "il faut dépasser l’anticapitalisme, passer à la suite, au post-capitalisme", on était d’accord).

Avec Rémi, on dépose le vélo du frère de Bruno au Ranghilde, où loge Rémi. Il est de la bande des Désobéissants, a obtenu un master 2 d’arts du spectacle, n’a pas d’emploi. Il vit du RSA et de petits boulots. Mais ça va, puisqu’il y a un niveau de consommation qui ne requiert pas beaucoup d’argent - la sobriété volontaire, autrement dit. On prend le bus (du transport public) vers le centre ville. Il s’agit d’aller à Christiana, où il y a une fête-meeting. Mais le téléphone sonne, c’est le journal. Le groupe Afrique a suspendu la séance plénière ce matin, ça secoue dans la conférence, il faut réorienter la page - enfin, je vous passe les détails, c’est le boulot. C’est vrai, on est à Copenhague pour la grande négociation sur le climat !


Récit du Mardi 15 décembre

En fait, là, on est mercredi 16, 9 h 30. Fini bosser 1 h 30 du matin, réveillé par la télé qui s’est mise en marche toute seule dans la nuit - pourquoi mettent-ils toujours des télés dans les hôtels ? Et presque jamais de radio ? -, j’ai failli casser l’appareil en cherchant à l’éteindre avant de trouver la prise murale, lever 7 h 00, finir articles. Pause. Flash Back sur hier le 15. Vous vous y retrouvez ? Parce que moi, je ne sais plus très bien, je vérifie tous les matins quel jour on est, ça file trop vite dans le continuum temporel.

Hier, bon, la routine de l’exceptionnel. Lever, article, pause, courriels. L’un attire mon attention, venant de la délégation du Brésil. Sans trop réfléchir, j’appelle, demande une interview avec Carlos Minc, le ministre de l’environnement. Voix chantante, amicale, de Maysa Provedello : "On va voir". Discuter avec Laurence des pistes de la journée. Brésil, l’une d’entre elles. Et Lesotho, financement, autres.

Equipement pour aller au Bella center : sac à dos, ordinateur, câbles, téléphone, appareil photo, magnétophone, toutes ces choses. 10 h 10 : sur la place de la station de métro, un groupe de gus déguisés et masqués, avec peau de panthère et crinière de lion. Ils dansent et chantent en roulant de gros yeux, et disparaissent dans le métro, comme une apparition ironique, des lutins venus du Swaziland.

Métro. Impression que je suis moi-même en pilotage automatique.

Avant le Bella center, puisque maintenant on marche, il y a un champ en friche, qui souigne l’horizon sur lequel s’inscrivent les halls du centre, derrière des grues et une éolienne. Au premier plan ont été installés - par qui ? - trois mâts d’une vingtaine de mètres enveloppés de grandes toiles, l’une bleue, l’autre pourpre, la troisième orange. On dirait des sentinelles tibétaines, formes animées par le vent qui donnent un sens sacré à cette scène d’artifices.

Encore une foule énorme pour se faire enregistrer, les délégués continuent à arriver - ce sont les entourages des ministres, les élus, les... Il paraît que Ségolène Royal est dans le lot. Des heures d’attente dans le froid. C’est arrivé à Laurent Chemineau, un bon camarade de La Tribune, qui est arrivé lundi : sept heures...

Discuté au téléphone avec Pierre Radanne, en passant le contrôle de sécurité : "Les grands émergents ne veulent pas apparaitre comme les méchants. Les Chinois ne veulent pas porter l’échec. Les Etats-Unis ne bougent pas d’un pouce. Il y a eu une réunion du groupe sur le protocole de Kyoto jusqu’à quatre heures du matin."

Foule du centre. Pas eu le temps de vous décrire ce lieu, je crois. En tout cas, des milliers de gens qui se croisent et circulent, quasiment tous dans le même état frénétique dont je vous rends témoignage. Téléphone à Karine Gavand, de Greenpeace, amère parce qu’on va virer une bonne partie des ONG pour faire de la place aux délégations présidentielles : "La négociation nous échappe. On ne va plus pouvoir être là, peser, alors qu’un accord au rabais se dessine."

Vais à la conférence de presse du Climate Action Network (CAN), le collectif des ONG qui suivent de près la négociation. Il y a notamment Raman Metha, un écologiste indien que j’ai rencontré à New Delhi, toujours très clair et précis. Message général : ce qui se dessine n’est pas brillant. Metha : "Rien n’a été conclu. La discussion ne se poursuit pas dans la bonne foi". Je pose une question : le CAN est-il au courant de l’action organisé le lendemain par Climate Justice Action (CJA) ? Non, répond le porte parole, qui expédie et passe à une autre question. Je suis interloqué. Le reste porte sur la cuisine diplomatique, intéressant, mais bon,... En sortant, je vais ré-interroger Hunter Cutti (je ne garantis pas l’orthographe) : "Vraiment, vous n’êtes pas au courant de l’action de demain ? - Non. - Mais vous connaissez Climate Justice Action ? - Non, non." On poursuit un dialogue de sourds pendant quelques instants, il finit par dire, "Je ne suis pas un expert du CJA", puis il brandit son carton de délégué, pendu au cou (on a tous ça, comme des moutons dans la bergerie, rose quand on est membre d’une délégation officielle, jaune, d’une ONG, orange de la presse, etc.), et s’exclame en colère, "Je suis accrédité, je suis accrédité, et il part furibond ! Ouh la la, cool...

Je discute avec Raman, beaucoup plus tranquille. Non, il n’est pas au courant, il me donne un contact de quelqu’un qui fait le contact avec le CJA et CJN (Climate justice now), lui, il se concentre sur la négoc. Et m’explique sereinement son point de vue. Au fait, il a été interviewé par Fox News. Fox News !

Et puis après, c’est la course, qu’il serait fastidieux de raconter en détail, et sans doute de lire. En résumé, j’essaye d’attraper Carlos Minc, je perds mon carnet, des copains le retrouvent et me le font passer par une jolie petite chaine de solidarité, on interviewe l’ambassadeur climatique du Brésil, on tombe sur Minc en train de déjeuner, et il nous cause douze minutes, entre deux coups de fils, et pendant que son assistant travaille sur l’ordinateur, dans le brouhaha de la cocote qui monte à ébullition chaque heure un peu plus, on remet la main dessus dans un couloir deux heures plus tard, et il nous dit au détour d’une phrase que Lula arrive dès demain matin pour entrer directement dans la fournaise - et ça, vous voyez, c’est BINGO ! L’info. Qui fera la page, et si tout va bien, la manchette du journal, genre "Le Brésil veut sauver Copenhague". Achetez Le Monde, plutôt que de lire des blogs bavards...

Après ? Continuer à courir dans tous les sens, en ramassant les nouvelles, les potins, les rumeurs, les tendances, aller écouter la conférence de presse du Brésil - Dilma Rousseff, la possible successrice (ça se dit, ça ?) de Lula, tient le micro, sortir, voir Al Gore, tenter l’ITV, non, il ne veut pas, dommage, camarade, je t’aurais demandé : "Quelle comparaison faites-vous entre Copenhague, et Kyoto, où vous étiez ?", et ta réponse géniale t’aurait fait entrer dans l’histoire, attroupement des médias brésiliens autour de Dilma Rousseff, Connie Hedegaard arrive, je l’ITV, c’est magique, ces petits magnétos, "il faut des compromis, sinon on va au casse pipe", enfin, ce n’est pas exactement le mot qu’elle emploie, conférence de presse de Ban ki moon, le secrétaire général de l’ONU, qui se dit "raisonnablement optimiste", ce qui, traduit du langage diplomatique, signifie à peu près, "si on arrive à un accord qui ait un sens quelconque, ce sera vraiment un miracle, foi de Ban".

Au fait, j’allais oublier un moment presque désopilant. Point presse avec Chantal Jouanno, qui doit bien être secrétaire d’Etat à l’écologie, et qui vient présenter à la presse française la déclaration commune signée le jour même à Paris par Sarkozy et Zelawi, premier ministre ethiopien qui préside le groupe Afrique. Le message à peinesubliminal, c’est : "Le glorieux président français fait l’union de l’Europe avec l’Afrique et va sauver la conférence". On lit le texte. Mais, euh, il n’y a pas mention du protocole de Kyoto ? Elle cherche. Euh, non. Et le mot "contraignant", il y est ? Elle cherche. Euh, non. Ah. Et, au fait, un objectif pour 2020, c’est quelque part ? Il y a la date de 2020 ? Elle cherche. Euh, non. Hmm, et à propos, il y est fait mention d’un financement additionnel ? Eh bien, euh, c’est-à-dire, enfin, pour la France, on va mettre 420 millions d’euros, mais seuls 130 millions en plus de l’aide déjà engagée. Ah, très bien, madame la secrétaire d’Etat, cocorico.

En fait, cette double feuille est carrément et totalement en-dehors des sujets qui font débat dans la négociation de Copenhague. Mais ça peut impressionner le 20 h de TF1, ce qui est le but essentiel.

Mauvaise nouvelle : la police a arrêté Tadzio Mueller, saisi des vélos des Bike Blocks, et interpellé, mais ce n’est pas sûr ou pas clair, des Français de la Caravane solidaire.

Avec tout ca, il est dans les 19 h, on est sur les genoux - la salle de presse du Centre, impressionnant, à mon avis, la plus grande salle de rédaction du monde, je vais compter demain, mais plusieurs centaines de journalistes réunis dans une seule salle, ça carbure. On part avec Laurence pour gratter nos trucs dans nos hôtels respectifs. Zut, j’ai oublié l’ordinateur dans la salle, faut y retourner. Mon vieux camarade Louis-Gilles Francoeur, le champion du journalisme écologique au Québec - et tiens, en Amérique du nord pendant qu’on y est ! -, m’attend et on va manger "une bouchée" dans une pizzeria. Il me rafraichit la tête en m’expliquant - c’est un bricoleur - comment il a installé un plancher chauffant dans sa "cabane", ce qui lui fait économiser 50 % d’énergie. Et d’un poêle à vent , qui chauffe les maisons, et de la géothermie, et des fenêtres à triple vitrage, et des dispositifs suédois pour économiser l’énergie, et... Un vent d’enthousiasme nous emporte. Mais il est d’aller bosser.

Et me voici là, à me dire aussi qu’il faut répondre à Vincent Cheynet, de La Décroissance, qui se demande gravement : "Hervé Kempf est-il devenu objecteur de croissance ?" Mazette, la question. Il faut que je réponde. A vrai dire, c’est simple : OUI, depuis longtemps. Caser une demi-heure pour faire un mot... Ah, et un truc super, mais vraiment bien, pourrait se produire aujourd’hui.

Dernière nouvelle : Bové coincé dans le Bella Center.


Récit du Mercredi 16 décembre

Réveil, thé, article, pause. Route vers le Centre. Aujourd’hui, grosse manif’ Reclaim the power, mais j’ai décidé de suivre les négociations, plutôt. Et puis, je suis parti trop tard : dans les onze heures. En chemin, coup de fil de Christophe, du CJA (Climate Justice Aciton), ah oui, il était au Camp action climat de Notre Dame des Landes, l’été dernier : "Le groupe bleu continue d’avancer, allée Vejlands, il y a eu deux arrestations. La police a tenté de scinder le groupe, mais n’a pas réussi. Il y a eu des arrestations du bloc vert. Pas de nouvelles du Bike Block. Au Bella Center, les ONG accréditées sont poussées dehors, Friends of the earth fait un sit-in." Poursuite du chemin, coup de fil d’Ignacio Ramonet : "Chavez est arrivé, dans l’avion, il a potassé ton livre, il pourrait le citer dans son discours. Il voudrait te voir avec d’autres experts pour parler du changement climatique, tu as des idées pour d’autres ?". Oh ! Chavez ! Ca se fait ? Ca renvoie à une autre histoire au Venezuela, mais... je ne vais pas vous la raconter, c’est un blog ici, pas des Mémoires.

Le métro, en arrivant au Bella Center, est aérien. Du coup, on voit d’en haut la manif au contact des policiers. Le métro roule, la vision est fugitive, mais c’est assez... beau, étrange, magique ? cette foule de points colorés mêlés aux points noirs de casques policiers, sur l’avenue, belle image, pfuitt, disparue.

Métro, station après, on revient à pied, voitures de polices, une camionnette blindée, des gars harnachés, il fait froid, un grand centre commercial hypermoderne, acier et verre. Aux abords du Centre, c’est une foule sur plusieurs dizaines de mètres. Les délégués qui essayent de rentrer, la police filtre sévèrement. Les manifestants sont à cinquante ou cent mètres, derrière les barrières de béton, rumeurs, brouhaha, ca pousse et tangue, mais les délégués sont très tranquilles. J’essaye de rejoindre Laurence, qui est près de la porte, et ce faisant, m’inscruste dans la masse en court-circuitant l’essentiel de la queue. Au bout d’un moment, ça commence à bouger, on pousse, pour exercer la pression et se faufiler sous l’oeil des policiers qui scrutent les cartons d’accréditation.

Après le contrôle de sécurité, un sit-in d’écologistes, sous la surveillance des vigiles. A l’intérieur, la foule, déjà totalement speedée. La plénière a commencé. Ecran télé, Nafie Ai Nafie, le représentant du Soudan, qui préside le G 77 : "Manque de transparence... sérieuses préoccupations sur l’organisation de la session..." : les G 77 sont très remontés contre la présidence danoise, qui s’y prend comme un manche, et veut absolument, mais sans le dire expicitement, pousser une "décision politique" proche de la position américaine. Ca tangue fort, et de plus en plus toute la journée. Zenawi, d’Ethiopie, sur l’écran : "Si la question du changement climatique n’est pas réglée, cela voudra dire que le système économique, bâtie sur des mauvaises bases, s’écroulera."

Conférence de presse d’Evo Morales : "Le capitalisme est une culture de la mort.... Il y a eu des trillions de dollars pour la guerre en Irak, mais dix milliards de dollars pour le climat, ce n’est pas juste... Les migrations causées par le changement climatique chez nos frères d’Afrique, on a été envahis et spoliés en tant que peuples indigènes, mais quand les frères viennent chercher du travail aux Etats-Unis ou en Europe, ils sont jetés dehors... On parle du marché libre ; mais il n’y a pas de liberté de mouvement pour les êtres humains... La cause réelle du changement climatique est le système capitalisme. Si vous voulez sauver la planète, il faut en finir.... L’objectif est de limiter le réchauffement global à 1° C, sinon, l’Afrique connaîtra l’holocauste".

Morales sort. Foule. José Bové est là. Morales le voit : "Eh, compagnon !" Il le fait venir à lui, le serre dans ses bras, ils font trois pas, parlent un peu. Morales repart, avec la nuée.

Discute avec José et Jean-Marc Desfilhes, qui travaille avec lui. Ils me racontent la matinée, comment José s’est joint à Friends of the earth, a failli être expulsé, a été retenu un moment dans une salle. Mais député européen, son passeport l’immunise. Policiers embêtés, ils l’ont relâché.

On discute du capitalisme. Bové pense qu’il vaut mieux parler du productivisme, du système technicien. Et puis, si l’on parle du capitalisme, quelle alternative on propose ? Je ne suis pas d’accord avec lui, on discute. Patrick Piro surgit sur ces entrefaites. On décide d’aller tous les quatre manger un sandwich. Chemin faisant, on passe à côté de la salle plénière, qui nous est normalement interdite d’accès. Voilà que des gardes de l’ONU courent derrière nous, rentrent tout agités dans la grande salle. On se faufile à leur suite.

Deux manifestants ont réussi à parvenir à la tribune et à crier des slogans. Ils sont emmenés par les gardes de l’ONU, sans brutalité, et ils continuent à crier sous les applaudissements des délégués, qui apprécient. Je file vers eux avec mon magnéto, voir ce qui se passe, quand je suis interpellé : "Eh Hervé !" C’est Maximilien, un conseiller de Chavez. "Reste, il va parler dans un moment". Bové est là. Maximilien propose d’aller saluer Chavez. On y va. Sur sa table (on est dans une salle contenant mille personnes à l’aise, assises en rang derrière des tables, chacun avec un panonceau portant le nom de son pays ; les pays sont alignés par ordre alphabétique). C’est une salle, vous mettriez deux terrains de football. José discute avec Chavez, photo. El presidente a, sur sa table, un exemplaire de Como los ricos destruyen el planeta. Maximilien me présente (tout ça, alors qu’un autre président est en train de parler à la tribune), "c’est l’auteur. - Ah, très bien". Il me serre la main, il serre ferme. "Et comment ça se prononce, votre nom, Kempé ? Et Arve ?" Je lui dis. On retourne à notre place, ça va bientôt être son tour.

Ca y est. Il monte à la tribune, ses documents dans la main. Vingt minutes de festival. Tiens, Alain Juppé arrive, va s’assoir. Chavez : "A bas la dictature impériale... il n’y a pas de démocratie... Deux jeunes sont montés à la tribune, je salue tous ceux qui sont dehors [les manifestants], ce sont des jeunes, ils sont préoccupés de l’avenir... Un fantôme rôde parmi nous, dans les couloirs, dans cette salle, personne n’ose le nommer, c’est le capitalisme !... Les manifestants ont deux slogans que je reprends mon compte : ’Changer le système, pas le climat’, et ’Si le climat était une banque, on l’aurait déjà sauvé". Applaudissements, comme souvent ensuite, et comme quand les deux jeunes criaient, tout à l’heure. La majorité des délégués viennent de pays du sud, et ils se défoulent.

Et puis Chavez dit : « Je recommande le livre de Hervé Kempf, vous pouvez l’avoir en espagnol et en français, en anglais probablement, Como los ricos destruyen el planeta, Hervé – Kempf,- il insiste bien sur les mots, c’est pour cela qu’il voulait vérifier la bonne prononciation, il y a un instant - Como los ricos destruyen el planeta. Le Christ a dit : il est plus facile à un chameau de passer dans le trou d’une aiguille qu’à un riche de rentrer au paradis. Les riches détruisent la planète. Peut-être pensent-ils qu’il y en aura une autre quand ils auront détruit celle-ci, mais je ne peux en voir aucune dans la galaxie pour l’instant. Ignacio Ramonet m’a donné ce livre, il est quelque part dans la salle. Je le regardais, et à la fin de l’introduction, il y a une phrase très importante : Kempf dit ceci  : ‘Nous ne pourrons pas réduire la consommation matérielle si nous ne veillons pas à ce que les tout puissants descendent de plusieurs échelons, et si nous ne luttons pas contre les inégalités. … Moins consommer, mieux partager.’ Je crois que c’est un excellent conseil que nous donne cet écrivain français, Hervé Kempf. Ceci dit, Monsieur le président, le changement climatique… »

Ouah ! C’est fort, ça ! Le discours se poursuit, je continue à prendre des notes. "... 7 % de la population font 50 % des émissions mondiales, 50 % de la population font 7 % des émissions... le changement climatique n’est pas le seul problème dont souffre l’humanité..." Il cite Leonardo Boff, un théologien de la libération, Simon Bolivar, rappelle qu’en 1999, le Venezuela a connu "la tragédie la plus grave de notre histoire", évoque "le socialisme, autre fantôme qui hante nos salles. Voilà la voie à suivre pour sauver la planète", lève "le drapeau du Christ, de Mahomet, de la paix, de l’amour", cite Fidel Castro, Rosa Luxemburg, et conclut sur le Christ : "Bienheureux les pauvres". (Le discours filmé : http://www.dailymotion.com/video/xb...

Applaudissements. Une foule se rassemble autour de Chavez, revenu s’assoir. C’est une star, pas de doute. Je me barre, assez stupéfait de ce qui s’est passé, et retourne à la salle de presse. Où le mieux est de citer un journaliste espagnol, Clemente Alvarez, qui m’a interviewé pour El Pais : "Dans l’énorme salle de presse du Sommet du Climat de Copenhague il y avait hier un journaliste français dont beaucoup de collègues s’approchaient pour lui donner quelques tapes dans le dos et plaisanter avec lui. Il s’agit de Hervé Kempf, un envoyé spécial du journal Le Monde et un vétéran de ces conférences. Il s’était transformé en nouvelle, puisque le président venezuelien Hugo Chávez avait cité en plénière son livre Comment les riches détruisent la planète". "Transformé en nouvelle" : eh oui, et même cité dans une dépêche AFP. La vie est drôle, parfois (assez souvent, en fait).

Ensuite, boulot de discussions à droite à gauche pour comprendre la façon exacte dont cette négociation est plantée, sans qu’elle le soit tout à fait, mais, etc. Ce n’est pas la peine de se fatiguer à chercher le résultat du match quand il est en cours, autant regarder le spectacle. Ceci dit, comme nos papiers doivent tenir 24 h alors que la situation évolue à toute vitesse, il vaut quand même mieux savoir où souffle le vent. A vos journaux, les amis...

Discuté au passage avec Yann Arthus-Bertrand venu avec 25 membres de "ma petite ONG". On n’a pas vraiment les mêmes idées, mais on se parle courtoisement. Je l’ITV pour Reporterre, vous entendrez ça dans quelque jours.

Au milieu des rumeurs, discussions de couloirs, conférences de presse, une scène presque surréaliste. Dans le coin où les Etats-Unis ont installé une petite salle de conférences - rideaux bleus profond, drapeaux étoilés, lumières partant du sol - se tient un débat sur la "sécurité nationale et le changement climatique". J’entre. Deux militaires en uniforme, ornés de décorations. Une question me vient comme ça et je la pose : "Ne vaudrait-il pas mieux utiliser l’argent dépensé à faire la guerre en Afghanistan pour aider les pays pauvres à lutter contre le changement climatique ?". Réponse - j’enregistre - de Dan Chiu, Deputy assistant secretary of defense for strategy, au Pentagone (on est en videoconférence) : "J’apprécie le commentaire et comprend la préoccupation. Nous faisons de notre mieux pour porter nos engagements au coeur de nos opérations, et veillons à ces problèmes. Cela vient très fortement de cette administration et du ministère de la défense, et on établit le meilleur équilibre possible pour relever ces défis à la fois maintenant et à long terme." Ah oui, bien sûr, certainement, sans doute...

Après ? Tiens, couché avant minuit, c’est cool.


Récit du Jeudi 17 décembre

Lever tôt, thé, préparation article. Passer un coup de fil à "une source bien informée", comme on disait autrefois, pour vérifier ce qui s’est passé pendant la nuit. Echange avec Laurence Caramel, qui a eu comme convenu une autre source ; on compare, analyse, ajuste. J’écris, soumets à mes camarades (Laurence et Arnaud Leparmentier, arrivé la veille), envoie au journal. Info : après le chaos de la veille, un texte ONU est sur la table pour éviter de faire dérailler la conférence.

Après ? Je reste au chaud, blog, courriels, téléphone... Cinq heures à peu près tranquilles, presque du repos. On convient de se partager le boulot : mes camarades suivent la négociation, je travaille sur le mouvement de la justice climatique, afin de donner le bilan de leur action, que Le Monde a bien suivi depuis le début.

Pas grand chose à raconter, désolé. Ca vous intéresse de savoir que j’ai mal à une dent ? Pas trop, heureusement, ca devrait tenir quelques jours. Car, miracle presque aussi grand que Chavez promouvant ses lectures à la tribune des Nations unies, j’ai un rendez-vous avec le dentiste mercredi prochain ! Sans importance, hein ? Vous vous rappelez le début du bouquin de Sepulveda, Le vieux qui lisait des histoires d’amour, la description du dentiste dans l’Amazonie ? Arracheur de dents, oui. Il y a une chose que je n’oublie jamais, à propos de la civilisation actuelle, quels que soient ces défauts, c’est qu’en gros, elle sait soigner les dents et ce genre de choses. Du moins, on est bien d’accord, "chez nous" ; parce que je ne sais pas très bien ce qui se passe quand on a une rage de dents dans un village du Niger ou dans un bidonville de Guatemala Ciudad. Il y a des dispensaires, peut-être, parfois. Mon fils Adrien, qui a fait la route du côté de l’Amérique centrale http://guatenama.uniterre.com/, m’a dit qu’il y a des dispensaires très bien, au Honduras, je crois : on se pointe, on ne paye rien, on est soigné.

Bon, je m’égare, mais voyez-vous, le cheval sent l’écurie, il se laisse aller, on est vendredi là, quand j’écris, et je pense plus à dimanche qu’à l’accord que vont nous pondre les "chefs d’Etat" à Copenhague. Ou peut-être pas ? Car ils se sont réunis la nuit, mais on ne sait pas encore s’ils ont accouché d’un texte, là, à 10h11, et l’on ne sait pas ensuite s’il sera avalisé par l’assemblée plénière de la conférence.

Hier, donc, en fin d’après-midi, je vais prendre la température des alter : coup de fil à CJA, puis aller au Klimaforum. Bon, suis trop fatigué, là, pour raconter. Lisez "Le Monde" de cet après-midi, et puis tiens, ce récit d’une arrestation ordinaire : http://www.reporterre.net/spip.php?.... Ce qui s’est passé autour de ce sommet, l’instauration de pouvoirs policiers temporaires ( ?) hors droit, est glaçant, si on y réfléchit une seconde.

Au fait, Tadzio Mueller, que vous connaissez maintenant (voir ci-dessous, le récit du 14 décembre), est toujours en prison, et pourrait y rester encore deux semaines. Une pétition est lancée : http://www.petitiononline.com/Tadzi...

Ah, une bonne nouvelle, que m’a donnée Jean de Pena, photographe http://www.jdelsur.org : les Bike Bloc ont réussi leur coup, ils sont même parvenus à bloquer une autoroute, en roulant lentement. Les flics étaient bien emmerdés : s’ils amenaient des camions pour les embarquer, ils auraient encore plus bloqué l’autoroute.

Vincent Cheynet m’a envoyé un texte sur Attali. Je le poste avec plaisir (http://www.reporterre.net/spip.php?...), on est sans doute en désaccord sur plusieurs choses, avec Vincent Cheynet, mais je suis infiniment plus proche de lui que d’Attali.

A voir, le blog coopératif : http://www.nouveaux-medias-direct.c...

Un autre regard sur les Bike bloc, par Laure Noualhat : http://environnement.blogs.liberati...

Et pendant qu’on se plaint pour une malheureuse dent de rien du tout, Patrick Piro et Claude-Marie Vadrot se pèlent de froid dans leur camping car dont le chauffage a lâché : http://www.politis.fr/A-Copenhague-.... Il ne vous reste plus qu’à acheter Politis, dossier spécial Copenhague cette semaine, pour qu’ils puissent se racheter du gaz.

Ciao.


Récit des Vendredi 18 décembre, Samedi 19 et Dimanche 20

Là, c’est dimanche matin, valise faite, chambre vidée, prêt pour le départ. Il y a longtemps, très longtemps, quelque chose s’est passé qui s’appelait "Conférence de Copenhague". Mmmmm, quoi, déjà ?

Ah oui, retour sur vendredi matin. Lever, papier, thé, etc. Téléphone : François Capelier, de France Bleue Gard Lozère (je suis une espèce d’enfant adopté du pays ; enfin, adopté, n’anticipons pas : disons que dans deux ou trois générations, les Kempf pourraient se dire vaguement lozériens...). Il m’ITV : "Qu’est-ce ça fait de voir son livre lu par Chavez ?" "Eh bien, un honneur et du plaisir, bien sûr, mais surtout le contentement de voir que les idées sont diffusées, que la nécessité de joindre social et écologie est de plus en plus reconnue".

Aller au Bella, pour commencer le marathon final de la négoc. Sur la route, les danseurs habillés en peau de léopard. Je photographie, j’enregistre, je vous les fais entendre dans quelques jours, c’est marrant. Trouvé leur nom : "les panthères de Copenhague".

Je n’ai sans doute pas assez décrit le lieu de la conférence elle-même, cette ambiance agitée, frénétique, bruissante de milliers de conversations, cette excitation des télés, journalistes, délégués, ces conciliabules, détours secrets, abattements cachés, traits tirés, stratégies subtiles, brouhaha, affiches, ce tumulte de dix mille voix et cerveaux qui s’agitent autour de la même chose mais en tirant à hue et à dia. Les chefs d’Etat sont derrière un rideau blanc qui coupe depuis deux jours le grand hall central du Bella center, mais le protocole est envolé, on ne serait pas plus étonné que ça de voir passer Gordon Brown ou Lula d’un pas pressé au milieu d’un aréopage de courtisans et conseillers - sauf Obama, bien sûr, empereur inaccessible, tenu à distance de tous par une sécurité obsessionnelle.

Tiens, lisez Patrick Piro, une description plus précise de la machinerie de la conférence : http://www.reporterre.net//spip.php...

Donc, ce vendredi, tout le monde est comme une boule de flipper qui passe d’un contact à un autre à la recherche de la dernière bribe d’information sur "l’accord de Copenhague". Car pendant toute la journée de vendredi, ça patauge, les "chefs d’Etat et de gouvernement" essaient de pondre un texte à peu près montrable à partir du désordre de mots et de papiers que leur lègue une présidence danoise malhabile et complètement dépassée. On se précipite sur "le troisième" draft de la journée, on commence à analyser les formules, à décoder ce jargon où les signaux sont in fine assez clair, à noter en vrac (et si l’on y pense, avec les heures, genre "13 50, Dupont, notes, 14 00, Martin, notes, 14 05", etc.).

C’est un immense Café des sports, où on commenterait passionnément un match en train de se dérouler mais que l’on verrait à peine : "L’Europe n’est pas à 30 %, les Belges bloquent... Le discours d’Obama vise son opinion intérieure... je n’ai jamais pensé qu’on arriverait à l’accord, mais à ce point de désaccord, je n’imaginais pas... Les Chinois n’ont pas besoin de fric... Si on continue les émissions au rythme actuel, on va droit au changement climatique majeur..." Tiens, je compte enfin le nombre de tables et de rangs dans la salle de presse, dont toutes les places sont occupées : 50 par table, multiplié par 6 rangs, multiplié par 5 rangs en profondeur, égale 1500. 1500 journalistes dans la même salle, la plus grande rédaction du monde, je vous dis ! A moins qu’aux Jeux olympiques, peut-être ?

Sandwich froid, bon sang, ça me réveille la dent, aïe... Je n’ai pas fini d’avoir mal. Au fait, dans tout ça, on cale les pages de demain avec Laurence Caramel et Arnaud Leparmentier, en discutant avec Paris. Deux pages, cinq papiers, on ouvrira bien sûr sur le résultat de la conférence, en espérant qu’à 9 heures samedi matin heure du bouclage, on l’aura.

Conférence de presse de l’ALBA (alliance bolivarienne pour les peuples d’Amérique) : Chavez, Morales, le vice-président cubain, une ministre équatorienne. Morales : "Le capitalisme fait de la Terre-mère une marchandise". Le Cubain : "L’Alliance bolivarienne n’est pas seulement pour les peuples d’Amérique, mais pour les peuples du monde". L’Equatorienne : "On ne peut accepter que les pays en première classe décident pour les autres". Les présidents partent, mais leurs délégués restent. A la sortie, confusion, attroupement, sur la tribune, Amy Goodman, de Democracy Now, est montée avec son cadreur et espère l’interview. Avec quelques autres journalistes, qui vont vite former une petite troupe, on monte et se place derrière elle, débordant la sécurité. Chavez revient vers la caméra.

Chavez répond à Goodman, je suis juste derrière elle, je pourrais poser mon bras sur son épaule, bras au bout duquel il y a mon magnéto, qui espère capter Chavez en face, la traductrice à gauche, au milieu de la jungle des micros, caméras, perches de son, appareils photo. Chavez regarde intensément la journaliste, comme si c’était vraiment à elle qu’il parlait, et c’est vraiment à elle qu’il parle, visage carré, fort, un peu en sueur, énergique mais avenant. Je pense que ces personnages – Chavez, Obama, Sarkozy, tous ces gens, quel que soit ce que l’on pense d’eux – sont des piles d’énergie, des miroirs fascinants, des charmeurs envoûtants. S’ils sont là où ils sont, c’est aussi grâce à ce don étrange de capter les regards et l’attention, comme la reine dans la ruche. Je pense à cette remarque lue il y a longtemps à propos de Mick Jagger : quand il parle à quelqu’un, il lui donne vraiment l’impression de lui accorder toute son attention. Leçon retenue : quand on parle à quelqu’un, lui être vraiment attentif. C’est ce que fait Chavez : il parle, et c’est vraiment à son interlocuteur qu’il parle, de ses mots, de son de son cerveau et de son âme. Et c’est par cette attention donnée que, anges ou démons, les types comme lui gagnent.

Je n’écoute pas vraiment, je m’imprègne de la situation, observe Chavez à un mètre de moi à peine, entend une question de Goodman : « Aux Etats-Unis, on dit que vous êtes un dictateur ». Il sourit en coin, et plutôt que de s’indigner, il renvoie la balle en parlant de « l’Empire » et de sa guerre en Afghanistan.

Décryptage de l’enregistrement, ce dimanche :
« Goodman : Quel niveau de réduction des émissions de gaz à effet de serre soutenez-vous ?

- Chavez : 100 % ! Il faut un nouveau modèle de vie, changer de système, sortir du capitalisme.

- Comment allez-vous vous débarrasser du capitalisme ?

- Comme ils ont fait à Cuba. Donner le pouvoir au peuple, l’enlever aux riches. On ne peut le faire que par la révolution.

- Comment réagissez-vous au discours d’Obama ?

- Obama est pour moi une grande frustration. Il pourrait s’inscrire dans l’histoire, mais il a créé une grande frustration pour ceux qui ont voté pour lui dans l’espoir du changement. Il ne fait que continuer la politique de Bush.

- Pouvez-vous donner des exemples ?

- La guerre. J’ai vu Obama quand il est venu nous saluer au Sommet des Amériques, on a parlé, je lui ai dit, ‘travaillons ensemble à la paix en Colombie’. Mais il ne s’est absolument rien passé, sinon qu’il a installé sept nouvelles bases militaires en Colombie. Ce n’est qu’un exemple. En Irak et en Afghanistan, la guerre continue. Je suis désolé pour vous, vous devriez avoir un meilleur gouvernement.

- Le gouvernement des Etats-Unis vous qualifie de dictateur. Que répondez-vous ?

- Merveilleux. Merveilleux. L’empire m’appelle un dictateur (rire). Je suis heureux. » Je ne comprends pas la suite, je vous la dirai quand un ami me l’aura traduit.

« Merci, je dois partir, bonne chance ». L’entretien a duré moins de dix minutes, la forêt de micros se dissout, le président quitte la salle entouré d’un essaim d’humains, Goodman, isolée, se détend, ravie de son coup – ce n’est pas si facile que ça d’attraper quelqu’un comme Chavez -, se tourne vers son équipe en souriant : « On l’a eu ! » « C’est bien en boîte », assurent ses équipiers.

Je la suis, j’aimerais bien discuter avec elle, mais n’obtient que quelques minutes d’interview, elle est pressée. Elle prend une sorte de pose, c’est une vedette, elle aussi, en deuxième ou troisième division, à moins que son corps se raidisse pour bien réfléchir, bien répondre. Elle a raison : mieux vaut maitriser sa parole face à un micro. Je l’interroge. Dans ses réponses, elle emploie souvent "the people", difficile à traduire, c’est entre "le peuple" et "les gens". Voilà :

« Il y a un an, vous disiez qu’Obama avait été élu à 50 % par les corporations (les grandes entreprises), et à 50 % par le peuple. Un an plus tard, qui a le plus d’influence, les corporations ou le peuple ?

- Goodman : Les corporations influencent plus Obama que le peuple. Sur chaque problème, que ce soit la guerre en Afghanistan ou la loi sur la santé, quand on voit la quantité d’argent qu’ont déversé les compagnies d’assurance aux lobbyistes, quand on voit ce qui se passe sur le changement climatique ici au sommet, où le pétrole, le charbon, le gaz, déversent beaucoup d’argent pour empêcher un changement de la politique des Etats-Unis sur le changement climatique – les corporations gagnent jusqu’à présent. Mais cela ne veut pas dire qu’ils sont les plus puissants. Le peuple reste plus puissant. Mais Obama a-t-il concrétisé (fulfill) le rêve qu’ont fait ceux qui ont voté pour lui ? Cela ne dépend pas que de lui, mais de chacun."

Elle continue : "Pendant des années, les gens avaient l’impression de cogner leur tête contre le mur. Maintenant, ce mur a une porte, la porte est légèrement ouverte, et la question est de savoir si les gens vont l’ouvrir franchement ou si elle va être claquée. Elle se ferme, il n’y a pas de doute. C’est au peuple de faire en sorte qu’elle s’ouvre. (…) Barack Obama était un organisateur de communauté, et l’organisateur en chef est devenu le commandeur en chef. Les gens doivent trouver leurs propres leaders, et se battre comme ils le feraient avec n’importe quel président. (…)

- Le peuple aux Etats-Unis est-il vraiment prêt à pousser ?

- Il faudrait qu’ils entendent le signal du réveil (wake-up call). Mais il y a aux Etats-Unis un système médiatique qui ne fait pas entendre ceux qui ont des demandes. Le peuple doit se battre contre deux forces : un, le gouvernement et les politiciens, deux, les médias. Mais il y a une passion brûlante pour la justice aux Etats-Unis.

- Les Etats-Unis sont-ils encore une démocratie ?

- Les gens décident si c’est une démocratie active et vibrante en exigeant le respect de leurs droits, pas seulement en votant tous les deux ou quatre ans, mais en faisant des demandes, en participant au processus démocratique.

- Précisez. Vous avez demandé à Chavez s’il était un dictateur. Les Etats-Unis sont-ils une démocratie ?

- Je pense qu’il y a le potentiel pour que les gens exercent leurs droits. Une démocratie est une chose active, organique. Il y a certainement un espace (pour s’exprimer). Que les gens voient cet espace en ce moment est la question".

Elle arrête là, elle est pressée. Etrange réponse, n’est-ce pas ? Si proche du "Non".

Retour à la course à l’info, aux rumeurs. La balle de flipper. L’énervement grandit. Les chefs d’Etat ne sont toujours pas sortis de leurs réunions. Vers 19 h, on annonce une conférence de presse d’Obama. Tous les journalistes se ruent vers la salle de presse, et quand je dis se ruent, c’est qu’ils se ruent. Attroupement, ça pourrait tourner à l’émeute, on annonce que c’est annulé, ou que c’était une rumeur… L’essaim se disperse.

20 55, suspension de la plénière. Elle continuait. Au fait, pour faire quoi ?

Boule de flipper. On parle de l’ « accord de Copenhague ». Je ne sais plus à quel moment on a le texte, enfin le texte à cette heure de la soirée. Pas brillant.

22 10 : annonce de conférence de presse de l’Union européenne. Les journalistes se ruent. Ah non, ce n’est pas dans cette salle, c’est dans Asper Gron, de l’autre côté. La meute galope comme si on venait d’annoncer une distribution gratuite de lingots d’or.

23 15 : conférence de presse d’Obama à la télé. Je regarde un peu. Une sorte de langue de bois, "il faut agir", pour recouvrir le néant. Ca m’ennuie, je n’écoute plus, qu’il parle.

Je croise Hervé Le Treut. "Si le réchauffement dépasse 2°C, le danger majeur sera la perte de la biodiversité."

Sur les marches d’un escalier près du centre de presse, le délégué soudanais, dont le pays préside le G 77. Une meute de micros et de caméras, les journalistes sont avides d’information, la bête médiatique a faim. C’est l’heure de gloire du délégué. Il en rajoute. "La façon dont s’est conduit Obama aujourd’hui ne fait pas de différence avec Bush… Un réchauffement de 2° C entraînera la dévastation de l’Afrique…" Une chose vraie, en tout cas : "Les pays développés n’ont pas encore admis que d’importantes réductions d’émissions sont absolument nécessaires".

Minuit et trente minute, on est samedi, la nuit blanche commence. Peu auparavant a eu lieu une mini conférence de presse avec Sarkozy. Je n’y ai pas été, c’est Arnaud qui suit le président français. Qui, à ses dires, a tout fait, tout sauvé, et forcé ce magnifique "accord de Copenhague".

Point presse dans une petite salle avec Jean-Louis Borloo. Il est fatigué, les yeux rouges, il n’a pas dû beaucoup dormir depuis deux jours, collant à Sarkozy pour parvenir à "l’accord de Copenhague". On est une dizaine de journalistes. "… Je considère comme acquis le 30 % [la décision par l’Europe de réduire ses émissions de 30 % en 2020], il y avait sept-huit chefs d’Etat dans cette pièce tout à l’heure, le Conseil européen le confirmera formellement." On lui pose des questions sur le texte qu’on n’a pas, enfin, on a une version de 19 h, c’est dépassé, il répond très confusément, affirme qu’il y a des chiffres de réduction d’émissions dans le texte – ce qui se révélera faux. Il essaye de vendre l’accord : "Un accord général de 150-160 pays" – 150, oui, parce qu’il sait qu’une partie des 192 Etats présents vont gueuler : l’écriture de "l’accord de Copenhague" par une vingtaine de pays court-circuite complètement la procédure de l’ONU. "Ils se mettent en mouvement, sous tension". Puis il démolit la procédure de l’ONU, le processus même de la COP – que les Européens ont cherché depuis le début à court-circuiter, en laissant la présidence danoise tenter d’élaborer un texte hors COP et à le négocier plus ou moins discrètement. Cela a été fait avec une subtilité si grande que tous les pays du G 77 se sont braqués, et d’autant plus que les Danois tendent beaucoup vers les positions des Etats-Unis.

Vers deux heures du matin, conférence de presse des Européens. Le premier ministre suédois présente l’"Accord de Copenhague". "Ce n’est pas un accord parfait, dit-il, cela ne sauvera pas la planète, mais cela implique les joueurs majeurs, c’est un début." Barroso, le président de la Commission européenne : "C’est clairement en-dessous de notre ambition. C’est un premier pas. Il y aura de nombreux pas dans le futur."

La plénière reprend à trois heures du matin. Le président Rasmussen, premier mnistre du Danemark, présente "l’accord de Copenhague", et propose de suspendre la séance pendant soixante minutes pour avoir le temps de l’examiner avant, espère-t-il, de l’endosser. Protestations. Tuvalu rejette. Le Vénézuela parle d’"un coup d’Etat contre la Charte des Nations Unies". La Bolivie affirme que la procédure ne respecte pas "les mécanismes démocratiques, c’est une tentative de nous imposer une décision, les chefs d’Etat non représentés (dans le groupe des vingt-six qui ont négocié l’accord) n’ont pas lu le texte." Cuba – tout l’ALBA monte à l’assaut, c’est une première -, "Ce papier ne contient aucun chiffre de réduction des émissions". Nicaragua : "C’est une dégradation de la forme démocratique internationale". On suspend la séance.

Les journalistes sont dans la salle de presse. On commence à écrire les papiers. De temps en temps, la douleur de ma dent remonte, violemment, mes mains tremblent alors que je tâche de finir la transcription de l’interview de Le Treut, Laurence me file de l’aspirine, Louis-Gilles de l’Isobuprène, ça va mieux, tout le monde est fatigué, sandwich mou, la salle se vide au cours de la nuit – restent les agenciers (dans des cabines à part), les radios, les quotidiens qui doivent sortir leur papier ce matin tôt, selon le décalage horaire. Nous, Le Monde, il faut avoir tout fini à 9 heures, dernier carat.

Reprise de la plénière après quatre heures du matin. Les pays parlent les uns après les autres, les uns soutiennent, d’autres refusent. Ca dure. On a l’œil sur la télé, on peut écouter ce qui se dit en prenant des écouteurs qui ont été mis à disposition par l’organisation. Je vous passe les détails. Cela va patauger jusqu’après dix heures, au final, l’"accord de Copenhague" n’est pas entériné par la COP, il est annexé comme une note d’information.

08 40 : Je cause dans le poste :

http://www.europe1.fr/Radio/ecoute-...

On arrive à neuf heures. Tous les articles sont envoyés. On avait laissé quelques lignes ouvertes, au cas où on aurait le résultat définitif des courses. Non, la plénière continue, mais il n’y aura plus de surprise, notre affaire tient la route.

Soulagement. Je l’avais plus ou moins décidé et dit depuis quelques mois, mais ma décision est prise : "C’est ma dernière COP". Je couvre la négociation climatique depuis 1998, il est temps de passer la main. Je finis sur une conférence exceptionnelle, vibrante et passionnante, et qui ne se résume pas, loin de là, à ce piteux "accord de Copenhague". C’est la fin d’un cycle, le début d’un autre. D’autres le raconteront...

Salut aux amis, discussions ici et là, petit matin glauque, on s’en va, métro, bise, "Salut Laurence, on a bien bossé. - Salut Hervé", rue de Noël, les gens font leurs courses, dormir.

Le soir, dîner avec Louis-Gilles. C’est un chasseur, un amoureux de la nature. Un jour, dans la forêt, il voit un couple de loups avec leurs louveteaux. Les parents regardent les enfants jouer. Passe, non loin, une perdrix. Un louveteau va pour la saisir, hop là, la patte du père le rattrape et l’en empêche. La perdrix continue son chemin. Explication de Louis-Gilles : les loups savent conserver les réserves dans leur territoire proche, et vont chasser en-dehors. Comme cela, quand viendra le temps de la disette, ils pourront subsister en exploitant les réserves de proximité. "Les hommes ne savent pas gérer leurs ressources comme les loups", affirme Louis-Gilles.

Il neige.

A mon poignet, un bracelet de ficelle, accroché d’autorité par une collègue guatemaltèque. Comment refuser à une dame qui s’appelle Vida Amor de Paz - Vie Amour de Paix ? Authentique ! Il fallait faire trois voeux. J’ai fait trois voeux.

Dimanche. Aéroport. Une affiche de Greenpeace est restée, elle montre Sarkozy en 2020, vieilli, blanchi : « Vous saviez, et vous n’avez rien fait ».

Plus loin, exposées au milieu des boutiques de luxe, deux Porsche.

Ecrans télé, dans un des restaurants : un match de football américain se déroule.

Vers 1952, Kapuscinski prend l’avion : "A l’époque (c’était bien avant l’explosion démographique), les conditions de voyage étaient confortables, très souvent les avions transportaient peu de passagers." (p. 24 de Mes voyages avec Hérodote, Pocket).
20 décembre 2009 : le Copenhague-Paris est plein comme un oeuf.

Il semblerait qu’une statue représentant une petite sirène soit installée dans le port de Copenhague. Je ne peux confirmer cette information.

.......................FIN DU COPENHAGO BLOGO..............................

.................................C’était sympa de vous raconter tout cela............ merci de votre attention...............................




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Source : Reporterre

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