Chronique - Le jour d’après

9 janvier 2015 / Noël Mamère




- Noël Mamère -

L’émotion qui nous submerge après la tuerie de Charlie Hebdo ne doit pas nous empêcher de penser et de regarder en face les maux qui gangrènent notre société. Les assassins qui ont agi hier, méthodiquement, froidement, en professionnels du crime, ne s’en sont pas pris aux "islamophobes" patentés mais à l’esprit français.

En ciblant l’un des derniers sanctuaires de la dérision et de la lutte contre toutes les formes de “préjugés”, ils ont voulu détruire ce qui constitue la marque, l’ADN de l’esprit français : la liberté d’expression. Un acte nourri d’une telle charge symbolique peut ête comparé, sans exagération, avec le 11 septembre des Américains. Et c’est bien ainsi que le vivent toutes celles et ceux qui, de Paris a Toulouse, de Marseille a Lyon, sont descendus dans la rue aux cris de "Je suis Charlie" et "Même pas peur".

Nous l’avons ressenti avec force, place de la Réepublique, dans une sorte de communion silencieuse, serrés les uns contre les autres, émus aux larmes lorsque ce jeune homme a escaladé la statue de Marianne pour ceindre son bras du bandeau noir du deuil, frissonnant quand le "Je suis Charlie" montait comme une vague inondant la foule, tremblant quand les premières voix ont entonne La Marseillaise ( eh oui !) ... L’onde de choc est violente. Il y aura bien un avant et un après 7 janvier 2015. Et c’est justement a cet "après" qu’il faut nous attacher maintenant.

Car, contrairement a ce que pensent les bourreaux de la libre pensée, la détermination à défendre cette valeur essentielle de notre pacte républicain ressort renforcée de l’épreuve. Pour ceux qui auraient pu se "soumettre" par peur des représailles, cet acte barbare leur a demontré, au contraire, que la liberté ne se négocie pas et que l’heure est plus que jamais à la défendre.

Non, et nous le savons bien, instruits par le climat pourri qui empoisonne notre pays, les premières victimes des effets de ce drame vont être les musulmans de France. Déjà la cible de nombreux contempteurs, proie facile pour tous ceux qui font commerce de la peur et du rejet de l’autre, ils risquent de se retrouver très vite enfermés dans la spirale de l’amalgame selon lequel la religion musulmane ne serait pas compatible avec "nos" valeurs ; derrière chaque musulman se cacherait un terroriste en puissance.

Le risque est d’autant plus grand que nous entendons déjà ce discours, du "grand remplacement" de Renaud Camus au "peuple dans le peuple" de Zemmour, pour ne pas parler de Houellebecq et des "sorties" malodorantes de quelques politiques cyniques, qui instille jour après jour, comme un poison, l’idée que nous serions menacés par un ennemi de l’interieur. Le délai de deuil passe, les langues vont se délier et les marchands de haine se réveiller, sur le thème : "On vous l’avait bien dit".

Les monstres du 7 janvier n’auront réussi qu’à renforcer la stigmatisation de ceux qui sont censés croire au même Dieu qu’eux. Les musulmans vont être sommés de se justifier, de dire haut et fort qu’ils n’ont rien à voir avec ces gens-la, lesquels n’ont rien à voir avec le Dieu au nom duquel ils commettent leur meurtre. Cette injonction qui ne va pas tarder ne peut que placer des citoyens français ou résidents, par ailleurs musulmans, dans une situation insupportable qui nourrira ce sentiment de mépris et de rejet déjà très fortement ressenti par beaucoup dans notre pays.


- Sur la statue de la République, à Paris -

Derrière l’unité de façade, proclamée haut et fort par tous les responsables politiques de ce pays, se profile la division dans une atmosphère irrespirable dont nous connaissons déjà les bénéficiaires. On ne peut pas se résoudre à cette idée. Les jours et les mois qui viennent seront d’autant plus difficiles que s’annoncent des échéances électorales propices au retour des vieux démons. L’heure est donc au courage politique qui consiste à ne rien céder de l’essentiel, à ne pas sombrer dans la paranoïa du terrorisme partout qui justifierait toutes les réductions de nos libertés, les mises a l’index et les stigmatisations.

L’ordre et l’autoritarisme ne peuvent être les réponses à la profonde crise morale et civique que nous traversons. L’heure est a la lutte contre tous les intégrismes, sous quelque forme qu’ils se présentent, contre tous les fanatismes, à commencer par les religieux et sans doute a l’aide que nous devons apporter à tous ceux qui vont se sentir à la marge, en raison de leur religion, de leur origine, de leur couleur de peau, de leur orientation sexuelle pour leur dire que ce pays est le leur, qu’ils y ont toute leur place et qu’ils en sont l’une de ses richesses. Ce n’est pas de l’angélisme, mais du simple bon sens, si nous ne voulons pas que notre pays enfante d’autres monstres. C’est en luttant contre les marchands de haine que nous rendrons notre pays plus grand et plus respectable.




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : Les chroniques de Noël Mamère

Source : Noël Mamère pour Reporterre

Images :
. dessin : A.S.A., envoyé sur la page Facebook de Reporterre.
. photos : Hervé Kempf.

20 juillet 2017
À Barcelone, la mairie alternative tâche de maîtriser le tourisme qui chasse les habitants
Reportage
21 juillet 2017
L’Allemagne livre ses terres agricoles aux spéculateurs
Info
21 juillet 2017
La science n’est pas réservée aux scientifiques
Tribune


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre



Du même auteur       Noël Mamère