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Dans le Gard, la délicate cohabitation avec un géant des pesticides

Durée de lecture : 7 minutes

28 octobre 2020 / Robin Bouctot (Reporterre)



La gigantesque usine Syngenta est la voisine encombrante des habitants d’Aigues-Vives, dans le Gard. Premier employeur du secteur ainsi qu’épée de Damoclès environnementale et sanitaire, le lieu qui produit pesticides et herbicides par millions de litres reste entouré d’une aura de secret.

  • Aigues-Vives (Gard), reportage

À Aigues-Vives, petite commune en plein boom du sud du Gard, on s’est habitué au silence. Les tours blanchâtres et décrépies de l’usine, le ballet des camions-citernes et les rangées de cuves ont beau en effrayer beaucoup et cacher des secrets, personne n’en parle. La presse locale s’était bien fendue de quelques lignes à la suite de la catastrophe de Lubrizol, mais guère plus. « C’est un gros employeur du coin, donc les gens n’en disent pas trop de mal. Mais, forcément, on n’aime pas vraiment ce qu’ils font. C’est devenu une sorte de tabou », résume un ancien de la commune.

Cette usine, c’est celle de Syngenta, le géant suisse de l’industrie phytosanitaire. Vingt-cinq millions de litres d’herbicides, pesticides et fongicides en sortent chaque année. Des milliers et des milliers de bidons blancs et verts destinés aux champs des agriculteurs français, ukrainiens, sud-africains... « Des médicaments pour les plantes », répètent comme un mantra les salariés et retraités de la boîte, sans conviction et avec un petit sourire qui en dit long. « C’est sûr qu’on ne fait pas du chocolat. On utilise des produits très dangereux, ceux avec la tête de mort. Mais on les manipule avec des précautions et une sécurité poussées à l’extrême », insiste ce conducteur de ligne (*), plutôt écolo, « mais il faut bien manger ».

L’usine est passée de la pâte de fruits aux herbicides interdits en France.

Les plus vieux se souviennent d’une époque où l’usine produisait de bien inoffensives confitures et pâtes de fruits. Puis ce fut Fly-Tox et ses redoutables pulvérisateurs tueurs d’insectes, et le début de la saga des phytosanitaires à Aigues-Vives. Ciba, Ciba-Geigy, Novartis et, finalement, Syngenta. Depuis quelques années, la firme suisse est passée sous le giron de ChemChina (un conglomérat chinois aux trente-sept milliards d’euros de chiffre d’affaires), mais le nom est resté et les mêmes lettres bleues surplombent toujours le site industriel.

« Quand tu es là-dedans, tu sais que tu fais des saloperies »

Pour beaucoup, l’usine est une voisine encombrante. A minima une tâche pour l’image de la commune, au pire une bombe à retardement plantée à moins de deux kilomètres du bourg. Pour d’autres, c’est une aubaine : une boîte réputée plutôt généreuse et par laquelle beaucoup d’Aigues-vivois sont passés, ne serait-ce que pour quelques « saisons ». Florian est de ceux-là. « C’est des produits nocifs donc ça paye bien, il y a des primes. Mais quand tu es là-dedans, tu sais que tu fais des saloperies. Faut pas se voiler la face, tu le sais. Tu as une combinaison et un moteur dans le dos pour t’aider à respirer, c’est pas pour rien. » Quant à la suite du voyage des bidons et à la façon dont les produits sont utilisés par les agriculteurs, on n’y pense pas, ou peu. « Normalement, ils sont formés pour les manipuler comme il faut. Mais on devine comment ça se passe sur le terrain... »

Une cinquantaine de matières actives aux noms barbares sont utilisées sur les lignes de formulation du site pour réaliser près de quatre cents produits différents, le tout « en veillant à travailler avec les plus hauts standards de protection », vante Xavier Thévenot, directeur du développement durable pour la firme en France. Il n’en fut pas toujours ainsi. Claude (*) se souvient avoir longtemps « bossé un peu à l’arrache. Au début, on avait juste des petits masques, un peu les mêmes que pour le Covid, alors qu’on passait nos journées à trimballer des sacs de vingt-cinq kilos de matières toxiques. »

« On plongeait le bras jusqu’au coude pour récupérer des échantillons »

Cette époque d’insouciance était aussi celle de l’ignorance. « Au début, on ne savait pas. On rejetait direct à l’égout. On plongeait le bras jusqu’au coude pour récupérer des échantillons. Sur le coup, ça ne faisait pas mal alors bon... », soupire Robert Pistilli, employé pendant une trentaine d’années dans les laboratoires de l’usine. De là à faire un lien avec son cancer du poumon, il n’y a qu’un pas que le retraité se promet de ne jamais franchir. « Je fumais trois paquets par jour, je ne pourrai jamais dire que c’était à cause de l’usine. C’est sûr qu’il y a eu des malades et des cancers, mais on ne peut pas faire le lien. On ne saura jamais. »

Découverte après découverte, la sécurité est devenue la règle d’or. Formations, combinaisons étanches, masques respiratoires... « Je pourrais très bien dire que ce sont des cons qui font du sale boulot et qui polluent les nappes phréatiques, mais à Aigues-Vives, c’est pas ça ! Ce sont des gens très responsables. On ne fait pas n’importe quoi », insiste un employé (*). L’usine traîne pourtant quelques casseroles. La plus lourde : une fuite accidentelle de métolachlore, pesticide interdit en France depuis plus de quinze ans, identifié en 1992 dans le captage d’eau potable de la commune voisine. Syngenta et les riverains en payent toujours les frais.

Depuis, tout semble rouler. Syngenta poursuit ses affaires et la mairie se garde de faire trop de bruit à son sujet. « On n’en parle jamais. Sauf quand c’est pour dire que Syngenta fait don d’un olivier à la commune », déplore Willy, installé depuis dix ans dans le vieux bourg. « C’est qu’elle est là depuis si longtemps que beaucoup finissent par ne plus la voir, suppose Jacky Rey, l’indéboulonnable maire du village. « Il n’y a pas d’omerta. C’est juste qu’on vit avec, elle est entrée dans le paysage et on finit par ne plus y penser. » Aux critiques des riverains qui lui reprochent un manque de communication au sujet de l’usine, classée Seveso seuil haut et donc porteuse de bien des peurs, il plaide pour la discrétion : « Si on donne trop d’informations, on risque d’ajouter des craintes supplémentaires. C’est un calcul complexe. »

Une transparence plus que perfectible

Pourtant, les scénarios catastrophes circulent déjà au gré des « on-dit » et de l’imagination des Aigues-vivois. Depuis sa petite terrasse, Yamina ne voit qu’elle et préfère en rire. « Cette usine, c’est un peu ma Tour Eiffel. Mais si elle explose, je disparais instantanément », présume-t-elle. En dix ans, elle a appris à oublier les cheminées dont s’échappent parfois d’intrigantes fumées et le cri irrégulier des alarmes. Son ancien voisin, décédé d’un cancer, y bossait. Tout ce qu’elle sait de l’usine, elle le lui doit et n’en revient pas : « Ils font des trucs dangereux dedans. Mais personne n’est jamais venu nous expliquer quoi que ce soit. Même pas pour nous donner la procédure en cas de problème. » Syngenta reconnaît à demi-mot que « des efforts pourraient peut-être être faits auprès de la population. Mais des journées portes-ouvertes sont organisées régulièrement, tout le monde est invité. On essaye d’être transparents », dit Xavier Thévenot.

Pas question en revanche de dévoiler les noms des herbicides, pesticides et fongicides conditionnés sur le site, « secret de la concurrence » oblige. Il y a quelques semaines, trois lignes dans un article du Monde (édition du 11 septembre 2020, NDLR) ont fait bondir les quelques lecteurs du village. Sujet du papier : « Comment l’UE exporte les pesticides qu’elle interdit », reprise d’une enquête de l’ONG Public Eye. Au milieu du pavé, le nom de l’usine. Derrière ses grilles serait encore utilisée de l’atrazine. Stupeur. Utilisée à tort et à travers comme herbicide dans les années 1960, la substance a fait son temps sur le sol français, d’où elle est bannie depuis 2003. Sujets à controverse, les produits à base d’atrazine ravagent l’environnement et sont classés comme perturbateurs endocriniens.

Le Primextra Gold, herbicide à base d’atrazine pulverisé dans les champs de maïs, est pourtant toujours produit à Aigues-Vives, simple pion dans le grand jeu du business de l’industrie phytosanitaire. Destinations : l’Ukraine, le Soudan, le Pakistan. À ce sujet, Syngenta refuse tout commentaire. En 2022, cette pratique passera dans l’illégalité. « Mais ce ne sera peut-être pas mieux de les faire ailleurs. Il y a une défiance vis-à-vis des produits sanitaires en France, mais il faut savoir ce que l’on veut », met en garde Xavier Thévenot. « C’est volontairement contraignant d’avoir des sites en France. Mais ici il y a un savoir-faire et une expertise qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. »

* Les témoignages suivis d’un astérisque sont anonymes, à la demande de nos interlocuteurs.





Lire aussi : La France exporte en Afrique l’atrazine, un pesticide interdit

Source : Robin Bouctot pour Reporterre

Photos : Robin Bouctot/Reporterre


Cet article a été rédigé dans le cadre du projet de Reporterre « Pollutions et santé : toutes et tous informés », soutenu par la Fondation Léa Nature, affiliée au réseau 1% for the Planet.

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