123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Pesticides

Un pesticide « génétique » interdit en Europe débarque... en Belgique

Le doryphore (Leptinotarsa decemlineata) apprécie les cultures de pommes de terre.

Avec 800 000 tonnes d’excédents de patates, la Belgique avait-elle besoin d’une dérogation d’urgence pour un insecticide génétique ? Non, disent des associations, qui s’inquiètent de ce produit pouvant rendre des gènes silencieux.

Épandre un nouvel insecticide sur les champs de pommes de terre belges, alors qu’il n’est pas autorisé dans l’Union européenne et que ses effets sur l’environnement sont encore en cours d’évaluation ? Pour Pollinis et Nature & Progrès Belgique, c’est non. Lundi 18 mai 2026, les deux associations ont déposé un recours au Conseil d’État pour faire annuler l’autorisation d’urgence accordée au Calantha, un pesticide visant les doryphores. Ce qui fait sa particularité, c’est qu’il est un insecticide génétique, qui a le pouvoir de rendre des gènes silencieux.

Développé par GreenLight Biosciences, une entreprise étasunienne, cet insecticide contient une substance active, le ledprona, dite à ARN interférent (ARNi).

Pour comprendre son fonctionnement, penchons-nous sur le fonctionnement de l’ADN : chaque séquence est le « plan » d’une protéine nécessaire au fonctionnement de l’organisme entier. Encore faut-il un maître d’œuvre pour le concrétiser. C’est le rôle de l’ARN messager, qui transmet ces instructions génétiques vers la machinerie cellulaire capable de produire la protéine en question.

Sa promesse : être « extrêmement spécifique »

Le Calantha « interfère avec ce mécanisme de fabrication », explique à Reporterre Philippe Jacques, professeur à Gembloux Agro-Bio Tech (Université de Liège) et spécialiste du biocontrôle et des biopesticides. Il introduit un ARN qui correspond à une séquence précise de l’ADN de l’insecte cible et donc empêche la fabrication de la protéine correspondante. « Et comme la protéine choisie est en général indispensable à la vie de l’insecte ciblé, cela conduit à sa mort. » Sa promesse est d’être un produit « extrêmement spécifique », qui « permet de limiter beaucoup plus que d’autres produits les risques d’effets annexes ou secondaires sur d’autres espèces », selon l’enseignant.

Cette technologie est encore peu répandue. Monsanto l’utilise depuis 2017 pour le maïs : ses semences SmartStax PRO (MON 87411), développées avec Dow AgroScience, contiennent un ARN interférent qui cible la chrysomèle des racines du maïs — un petit coléoptère. Elles sont interdites en culture dans l’Union européenne, mais le maïs qui en est issu est autorisé pour l’importation.

Le Calantha, lui, a reçu le feu vert de l’Agence de protection de l’environnement des États-Unis (EPA) fin 2023. S’il fait partie des pesticides à ARN testés en plein champ en France et en Espagne entre 2020 et 2025, et bien que GreenLight Biosciences ait obtenu 35 millions d’euros de la Banque européenne d’investissement (BEI) pour la recherche et développement et la production de pesticides à ARN en Espagne, son Calantha n’est toujours pas autorisé sur les cultures européennes.

Demande d’autorisation d’urgence

L’entreprise a bien déposé une demande de mise sur le marché au niveau européen en 2023 pour le ledprona, la substance active. La procédure est en cours, explique à Reporterre Julie Sohier, déléguée générale de Pollinis. Et la route est encore longue avant que le Calantha puisse être épandu dans les pays de l’Union : « Il y a une deuxième étape après cela, qui n’a pas encore commencé, qui consiste à analyser le produit dans son ensemble. Car évidemment la molécule active est intégrée dans un produit avec des coformulants — le ledprona est ainsi présent à moins de 1 % dans le Calantha. »

Sauf qu’en déposant sa demande d’autorisation d’urgence en Belgique, GreenLight Biosciences a complètement court-circuité ce processus. Son insecticide à ARN a ainsi été approuvé pour une période de 120 jours, du 1er mai au 23 août 2026 inclus. Cette dérogation a été accordée au titre de l’article 53 du règlement européen 1107/2009, qui permet un usage « limité et contrôlé » d’un pesticide lorsque « la production végétale menacée ne peut être protégée du danger d’aucune autre manière raisonnable ».

« Les représentants des régions au sein du Comité d’agréation des pesticides à usage agricole ont discuté de la demande d’autorisation d’urgence du Calantha, il a été jugé que les alternatives existantes étaient insuffisantes pour protéger adéquatement la culture de la pomme de terre pour la saison à venir », a écrit à Reporterre le Service public fédéral Santé publique, sécurité de la chaîne alimentaire et environnement. Qui assure que « le produit Calantha a été évalué » par le comité.

Pour Pollinis et Nature & Progrès Belgique, cette dérogation est abusive et dangereuse. « Il existe un niveau d’incertitude très élevé sur cette technologie », alerte Julie Sohier. La principale crainte est qu’en ciblant certaines séquences ou même fragments de séquences ARN communes à plusieurs espèces, il tue des insectes non ciblés, y compris des pollinisateurs et des auxiliaires de culture, expose Pollinis à l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), qui instruit actuellement la demande d’autorisation du ledprona. Selon l’association, les essais ont été réalisés sur un nombre trop restreint d’espèces.

Même les producteurs de patates n’en veulent pas

« Aujourd’hui, pour les pesticides génétiques, il n’existe pas d’études indépendantes. Tout ce dont nous disposons est fourni par le fabricant, alerte Julie Sohier. Nous n’avons pas les jeux de données, seulement des analyses, que nous ne pouvons même pas vérifier. »

Quant à l’expérience étasunienne, elle ne permet pas de se faire une idée précise des effets du Calantha sur l’environnement. « L’autorisation étasunienne a été donnée avec un niveau de connaissance du dossier extrêmement faible, dans ce qui pourrait s’apparenter à une procédure accélérée en Europe, explique la déléguée générale de Pollinis. Des dérogations ont été accordées, notamment sur des tests de résidus. »

Cette prise de risque sanitaire et environnementale semble d’autant plus aberrante aux associations que les producteurs de pommes de terre belges n’ont rien demandé. Et pour cause : le royaume fait face à un excédent de 800 000 tonnes de patates, à tel point que le groupement des producteurs de pommes de terre du Nord-Ouest européen (NEPG) a appelé à diminuer la surface des cultures. Contactée par RTL, la filière wallonne de la pomme de terre s’est d’ailleurs dit « un peu surprise » par cette autorisation, alors que les insectes ne sortiront de terre qu’en juin et qu’il existe déjà des pesticides et des solutions mécaniques pour lutter contre ce ravageur.

Une autorisation trop « précoce »

Lundi 18 mai, le ministre wallon en charge de la Santé et de l’Environnement Yves Coppieters, médecin épidémiologiste de profession et membre du parti Les Engagés (centre), a jugé que l’autorisation en urgence du Calantha était trop « précoce » et n’avait « pas de sens à ce stade », tout en regrettant n’avoir aucun levier pour le faire interdire en Wallonie.

La saisine des associations dépasse le seul cas du Calantha et vise à éviter qu’une telle situation se reproduise. « Nous attaquons sur deux points : à la fois sur cette dérogation, et sur le principe même de pouvoir demander une dérogation pour un produit qui n’est même pas encore validé », insiste Julie Sohier. La réponse du Conseil d’État pourrait ne pas intervenir avant plusieurs années, mais Pollinis et Nature & Progrès Belgique assument une stratégie de moyen terme.

« Si l’on se focalise uniquement sur celui-ci et sur cette autorisation, il faudrait recommencer chaque année. Nous voulons certes faire tomber cette autorisation, mais aussi empêcher qu’il y en ait d’autres, c’est-à-dire que d’autres pesticides génétiques ou similaires puissent bénéficier de ce type de raccourci. » Car c’est justement parce que les pesticides génétiques sont nouveaux « qu’il faut prendre le temps de bien les analyser ».

legende