« Monsieur Duplomb, l’avenir de nos enfants gardera longtemps la sale gueule du cancer »
Manifestation contre la proposition de loi du sénateur Laurent Duplomb visant à réautoriser deux pesticides interdits, à Toulouse, le 11 avril 2026. - © Pat Batard / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Manifestation contre la proposition de loi du sénateur Laurent Duplomb visant à réautoriser deux pesticides interdits, à Toulouse, le 11 avril 2026. - © Pat Batard / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Le cancer, « ça reste une grosse brute surarmée qui bouscule toute votre vie ! » L’auteur de cette tribune tient à le rappeler à Laurent Duplomb, le sénateur de Haute-Loire qui insiste pour réintroduire un pesticide cancérogène, l’acétamipride.
Michel Faure est membre du mouvement Nous voulons des coquelicots Beaujolais/Val-de-Saône, qui milite pour l’interdiction de tous les pesticides, et de la Coordination Santé Environnement Rhône-Nord (Csern). Cette lettre est adressée au sénateur et agriculteur Laurent Duplomb (Les Républicains), dont une proposition de loi vise à réautoriser deux pesticides interdits, l’acétamipride et la flupyradifurone.
Aujourd’hui, Monsieur Duplomb, j’ai envie de vous parler d’amour.
À vous voir revenir à la charge pour sauver le soldat Acétamipride, à vous voir pester et mépriser nos 2 millions de SOS, on a bien compris que vous et vos amis ne lâcherez pas le morceau. On a bien compris aussi que l’un des effets de votre loi sera d’instaurer une mainmise du ministère de l’Agriculture (et donc de la FNSEA, le syndicat agricole productiviste) sur l’Agence de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), ce qui veut dire que nous serons encore moins protégés à l’avenir contre le maintien, l’arrivée ou le retour de molécules suspectées d’être cancérigènes ou identifiées comme telles.
On parle bien ici de la survie des abeilles, mais aussi de la nôtre. Et de la vôtre, Monsieur Duplomb.
Le cancer n’est pas un petit papillon sympa qui se pose un matin sur votre épaule en vous susurrant : « Tu veux bien qu’on fasse un bout de chemin ensemble ? T’occupe pas de moi, fais ta vie, je me débrouille, ne change rien… »
Non ! Le cancer, c’est une grosse brute surarmée et vulgaire qui entre un jour en filant un coup de pied dans la porte et en gueulant avec sa fiche de biopsie et ses cathéters à la main. « À ton tour maintenant ! Comment ça, des vacances ? Non mais tu rigoles ! Tu m’annules tout ça vite fait et tu vas bronzer sous les Pet-scan, les IRM et les scintigraphies osseuses. Et t’as pas intérêt à la ramener ! Un petit charcutage pour commencer et après tu iras parfaire ton hâle dans les cabines de radiothérapie. Des questions ? Très bien. Maintenant tu me montres ma chambre parce que je suis là pour un petit moment, mon coco ! »
M. Duplomb, une fois qu’elle est entrée, la grosse brute, il faut aussi penser à lui mettre un couvert.
« Dommage collatéral : perte de la libido. Double baffe »
Au printemps de l’année dernière, on m’a diagnostiqué un cancer de la prostate avec indication d’ablation totale de l’organe. Prostatectomie. Passé la sidération de l’annonce vient le temps des « entretiens préopératoires », qui en remettent gentiment une couche. Kyrielle de risques liés au geste avec, en bonne place, l’incontinence urinaire. Charmant ! Et puis cette info qui arrive sans précautions particulières : dans la plupart des cas, une dysfonction érectile sera observée chez le patient. Dans « la plupart des cas »…
Quelques jours plus tard, on nous confirme que si le taux de PSA [une substance libérée dans le sang par la prostate] n’est pas revenu à zéro après l’intervention, il faudra envisager trente séances de rayons, associées à un traitement hormonothérapique.
Dommage collatéral : perte de la libido.
Double baffe.
Quand on a mon âge — j’ai bientôt 69 ans —, on se dit qu’aidé par sa psy, par sa compagne et par une once de fatalisme (« L’important, c’est d’être pas mort ! »), on devrait sans trop d’efforts pouvoir commencer à envisager « un autre type de sexualité » comme le suggère élégamment la sexologue de l’hôpital, non sans avoir précisé qu’il existe « des solutions ». Pour ma part, les solutions en question m’ont plutôt fait penser à quelqu’un qui me tendrait une paire de béquilles en disant : « Mais si, tu vas pouvoir continuer la rando en montagne ! »
« Ce jour-là, je me suis senti loin, tellement loin de vos impératifs de compétitivité et du rendement de la betterave ! »
Dans les salles d’attente des services d’urologie et d’oncologie, on attend. On attend souvent. On a le temps d’y voir la vie qui hoquette, qui prend des claques. Lundi dernier, je me suis assis en face de deux jeunes hommes qui se tenaient la main. L’amour, là, sur les chaises raides et sous les affiches pastel de l’Association française d’urologie. Improbable, et beau. Comme tout le monde, ils se taisaient. Le plus jeune tenait son dossier médical à la main. Subitement, son beau visage s’est mué en un chiffon tremblant, il a penché sa tête sur l’épaule de son compagnon, et c’est un sanglot chaud et enfantin qu’il a laissé venir.
Lâchement, j’ai pris un magazine froissé sur la table basse. Auto Plus, août 2017. Qu’allais-je faire ? Lui dire que je savais d’où venaient ses larmes, ce qu’elles disaient de sa détresse ?
Oui, je crois que je le savais.
En tout cas, je sais qu’à son âge, un tel couperet — « dans la plupart des cas ! » — m’aurait mis instantanément un goût de drame dans la bouche.
Monsieur Duplomb, je vais vous dire une chose. Ce jour-là, dans cette antichambre des annonces qui font basculer nos vies, sous ce néon livide et face à ces deux-là, si seuls avec leur destin d’amour amoché par le crabe, je me suis senti loin, mais tellement loin de vos impératifs de compétitivité et du rendement de la betterave !
On peut toujours repeindre octobre en rose ou novembre en bleu. Tant qu’il y aura des gens comme vous qui plaideront pour le noir, Monsieur Duplomb, l’avenir de nos enfants gardera longtemps la sale gueule du cancer.