Dans le Nord, à Anor, les granulés de la colère

Durée de lecture : 5 minutes

12 juin 2015 / Bernard Krieger (Reporterre)

Des élus locaux séduits par un projet surfant sur l’engouement pour le bois énergie et la biomasse. Un acteur privé qui fait des affaires dans l’éolien et les granulés de bois. Un dossier administratif plein de failles. Un partenariat privé-public flou. Et des habitants qui constituent en collectif pour se faire entendre.

- Actualisation - Mardi 7 mars 2017 - Le 1e mars, le tribunal administratif de Lille a « annulé l’arrêté du 18 décembre 2014 par lequel le préfet du Nord a autorisé la société Jeferco à exploiter » une usine à pellets (des granulés de bois de chauffage) à Anor. - Source : La Voix du Nord.


- Prisches (Nord), correspondance

Point culminant du Nord, Anor (3 300 habitants) se situe au sud de Fourmies, à la limite des Ardennes, de l’Aisne et de la Belgique. Depuis l’an dernier, l’annonce d’un projet d’usine à pellets, couplée à une centrale biomasse, divise cette commune joliment vallonnée, bordée de pâtures, adhérente au Parc naturel régional de l’Avesnois. Ce débat a l’air purement local, mais il présente un air de famille avec ces projets où des intérêts industriels à l’affût de subventions rencontrent des élus qui ne se posent plus de questions dès qu’on leur parle de création d’emplois.

Si ce projet, porté par le groupe lillois Jeferco, est mené à bien, l’usine annoncée pourrait être, à l’instant où s’écrivent ces lignes, la plus grande de France. Avec une capacité de 120.000 tonnes de pellets par an. Selon les sources, le site concerné mangerait entre six et treize hectares. S’y organiseraient toutes les étapes industrielles (stockage, transformation, logistique). Une chaudière à biomasse serait installée. La matière première, le bois, serait amenée par camions (au moins 36 par jour) et un raccordement ferroviaire à une voie privée reliant une carrière à granulats toute proche à la gare SNCF d’Anor assurerait l’expédition, par trains, de produits finis destinés, pour l’essentiel, à des centrales thermiques.

L’usine à pellets doit s’installer dans le hameau Saint-Laurent où existe déjà une petite zone d’activités. Le gigantisme du projet industriel et les « manques » du dossier administratif font peur au collectif d’habitants.

Cette usine, selon le porteur de projet, fonctionnerait, en partie du moins, 24 h sur 24, et créerait 26 emplois (mais pas tous locaux).

Dans ce dossier, l’interlocuteur public est la Communauté de communes Sud Avesnois qui se charge de la maîtrise des terrains, des voiries nécessaires et de la recherche des subventions. L’usine doit s’édifier dans le hameau Saint-Laurent où existe déjà une petite zone d’activités.

Un projet « hors sol »

Le dossier administratif a été instruit en 2014. La seule réunion publique (le 21 mai) a été organisée après l’accord du permis de construire (le 21 mars) et après l’avis favorable de l’autorité administrative (le 3 avril). L’enquête publique, menée entre le 2 juin et le 2 juillet 2014, a abouti à une autorisation préfectorale accordée le 18 décembre. Administrativement, tous les feux semblent donc au vert et les travaux sont annoncés pour le deuxième semestre de cette année.

Mais, début 2015, un collectif d’habitants, en grande partie composé des futurs riverains de l’usine, s’est constitué. Ils craignent pour leur tranquillité mais dénoncent aussi une enquête administrative bâclée, non contradictoire, taillée sur mesure pour les élus, et dénoncent un projet « hors sol », incompatible avec un bourg rural, qui apportera plus de nuisances que d’emplois vraiment nouveaux et locaux.

Ils comparent la future usine à celle de Cosne-sur-Loire, déjà édifiée. A la tête du collectif, baptisé Anor Nature, Laurent Caux, retraité de la fonction publique, connaît bien le monde administratif. En grattant mots et discours « politiquement corrects », il dit avoir relevé pas moins de « 57 problèmes et incohérences ». Pour lui, les failles ne manquent pas : non prise en compte sérieuse d’espèces locales protégées et des enjeux environnementaux (pollution de l’air, nuisances sonores, étude hydraulique…) ; ratés dans la concertation ; « coquilles » dans les documents officiels, etc.

Aujourd’hui, le collectif se cherche un avocat (et de quoi le payer). Il a alerté les élus européens d’EELV (Europe écologie les verts) et cherché des appuis du côté des associations à vocation environnementale. Il ne désespère pas de faire rouvrir l’enquête environnementale. Son but : faire suspendre le chantier et annuler l’arrêté préfectoral.

Cette couleuvre, aperçue en bordure de la zone pressentie, fait partie des espèces protégées. Selon le collectif, faune et flore n’ont pas été prises en compte réellement.

Un projet flou sur le plan économique

Fin mai, le président du Jeferco, Jean-François Rosado, ne souhaitait pas répondre aux question de Reporterre. Il est à la tête d’un groupe faisant des affaires dans l’immobilier, l’éolien et les usines à granulés.

Le principal élu concerné, Jean-Luc Pérat, à la fois maire d’Anor et président de l’intercommunalité accompagnatrice du projet s’exprime, lui, par communiqués, invoquant l’unanimité des élus et les « avis favorables » recueillis par le dossier, tout en recherchant une écoute bienveillante auprès de la presse locale. Elu PS, retraité de l’Education Nationale, il aimerait bien, après deux échecs cuisants (législatives 2012 et départementales 2015), attacher son nom à un projet économique réussi s’appuyant sur des « richesses naturelles locales » (la forêt dans le cas présent).

Si le dossier a séduit des élus, il apparaît très flou sur le plan économique. Des questions de base, conditionnant sa viabilité et sa crédibilité, restent sans réponse : d’où viendrait la matière première ? Quels seraient les débouchés des produits finis ? Quelles retombées positives pour le territoire et les acteurs locaux du bois ? Même le montage financier de ce partenariat privé-public n’est pas annoncé. En « off », le projet est évalué à au moins 23 millions alors qu’il est affiché à 16,5 millions officiellement.

En l’état, et indépendamment de l’action du collectif devant la juridiction administrative, ce projet d’usine à granulés ressemble à une nouvelle aventure dans laquelle des élus engagent des deniers publics, au nom d’un intérêt général supposé, mais sans s’entourer de précautions.


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Lire aussi : Le granulé de bois utilisé en Europe détruit les forêts des Etats-Unis

Source et photos : Bernard Krieger pour Reporterre

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