Des élus sourds et aveugles à la question des déchets

Durée de lecture : 9 minutes

9 décembre 2013 / Gianni Carrozza



Lettre ouverte à M. Gérard Cosme, président de la communauté d’agglomération Est Ensemble. Qui refuse obstinément de réfléchir à une solution alternative au traitement des déchets. Il préfère une usine de méthanisation bien polluante.


Monsieur,

J’habite Noisy-le-Sec et, dès que j’ai appris l’existence du projet délirant et terriblement coûteux d’usine de tri mécano-biologique (TMB) censée voir le jour sur le territoire de Romainville, non loin de chez moi, j’ai rejoint l’ARIVEM, une association de riverains qui avait commencé à alerter la population et se battait pour que d’autres modes non polluants de traitement des ordures soient adoptés.

Pour combattre l’absence totale d’informations fournies par les autorités, notamment lors de la fantomatique enquête publique, cette association est partie à la recherche des retours d’expériences des usines du même type existant en France et à l’étranger. Elle a constaté que toutes étaient source de nuisances pour les populations avoisinantes (odeurs pestilentielles, nuisances sanitaires, nuages de mouches…), et souvent dangereuses, car à l’origine d’explosions et d’incendies – les derniers en date, ceux des usines de La Varenne-Jarcy et de Fos-sur-Mer, n’en sont qu’une preuve de plus.

Toutes ces informations ont été portées à la connaissance de la population des communes touchées par ce projet fou et dangereux, placées sur le site web de l’association, et des dossiers ont été régulièrement envoyés aux responsables et aux élus d’Est Ensemble (en charge de la collecte des ordures) et du Syctom (en charge du traitement).

Le 18 avril dernier, le tribunal administratif de Montreuil, reconnaissant le bien-fondé sur le fond des arguments de l’Arivem, a cassé l’autorisation d’exploiter de l’usine. Malgré cela, le Syctom et l’industriel Urbaser (le futur constructeur et exploitant de l’usine de Romainville, qui gère également celle de Fos-sur-Mer et est impliqué dans l’affaire Guerini à Marseille) ont fait appel, sans doute dans l’espoir de remettre leur projet sur le tapis début 2015, une fois les élections municipales passées.

Dans sa recherche d’alternatives à ce projet fou, l’Arivem a participé à une rencontre européenne du réseau Zéro déchets – au Parlement européen, à Bruxelles –, à des voyages d’information et d’études au Pays basque espagnol et en Italie, notamment à Milan, afin de voir comment des agglomérations du même type que la nôtre arrivaient à mettre en place des systèmes de tri à la source, de collecte séparative des biodéchets et de traitement bien moins absurdes et onéreux que celui envisagé dans notre département. A chacune de ces occasions, les élus d’Est Ensemble ont été invités à participer. Or, pas une fois ils n’ont daigné faire le déplacement.

Quand l’Arivem a proposé aux maires des communes avoisinantes de mettre en place des projets pilotes à partir de l’évaluation de la masse de biodéchets produite par les « grands producteurs de déchets » tels que définis par la législation en vigueur, un dossier complet a été envoyé entre autres aux élus d’Est Ensemble, sans plus de succès que les fois précédentes.

Vous-même nous avez dit – à la sortie d’un conseil d’agglomération – que rien dans ce domaine ne se ferait avant les élections municipales. Ce qui – compte tenu des délais nécessaires aux études préparatoires, à la rédaction des cahiers des charges, aux appels d’offres et autres actes administratifs préalables – revient à dire que
vous ne ferez strictement rien avant la suppression prévisible des communautés d’agglomération, donc d’Est Ensemble, dans le cadre du Grand Paris. Ainsi vous laisserez aux communes concernées le lourd héritage de votre inaction.

Une réunion publique décidée d’avance

Quand le mois dernier j’ai appris que vous lanciez un « comité de pilotage » d’un projet de « prévention » des déchets, je me suis dit que ma méfiance à votre égard n’était peut-être pas justifiée et je me suis empressé de le rejoindre afin d’y apporter ma modeste contribution.

Surprise ! Les services d’Est Ensemble se sont mis à l’écoute des associations de l’agglomération, mais le cabinet Inndigo (à qui vous avez confié l’exécution de ce projet), lui, a bien balisé la réunion : il ne s’agissait pas de réfléchir à ce qu’Est Ensemble pourrait faire pour organiser la prévention, le tri à la source et une collecte sélective des biodéchets, mais seulement d’inciter les administrés à réduire leur production de déchets : mettre des autocollants « Stop pub » sur les boîtes à lettres de ceux qui le souhaitent, créer un cabas réutilisable, promouvoir le compostage domestique et le choix de l’eau du robinet, sensibiliser les enfants…

Toutes préconisations utiles, certes, mais qui sont plus adaptées aux capacités des associations écologistes présentes sur le territoire, dont les moyens sont sans
commune mesure avec ceux dont dispose Est Ensemble pour atteindre l’objectif de réduction des déchets de 7 % en cinq ans : cinq millions d’euros, soit un million par an !

En fin de réunion, j’ai réussi à prendre la parole pour dire que j’espérais une attitude plus appropriée aux responsabilités de l’agglomération. Hélas ! mon intervention était tellement malvenue qu’elle a carrément disparu du compte-rendu de cette réunion. Je n’ose naturellement pas soupçonner vos services de pratiquer la censure, mais je note tout de même le peu d’attention portée aux arguments qui n’allaient pas dans le sens de ce que vous aviez décidé d’avance.

Pas découragé pour autant, j’ai participé le 25 novembre à la première réunion à thème, portant cette fois sur la prévention des déchets en entreprise. Là, mes doutes quant à la volonté d’Est Ensemble de réduire les déchets sur son territoire se sont précisés. Il était question d’inviter les entreprises à gaspiller moins de papier en regroupant par services leurs imprimantes, et au moins les idées soumises par les
participants aux groupes de discussion présentaient-elles un certain intérêt.

J’ai quand même essayé de dire que le rôle d’Est Ensemble allait bien au-delà d’une simple collecte de propositions en provenance des associations, qu’il fallait se montrer plus concrets et surtout aborder la question dans une perspective globale, sans chercher à morceler les différentes opérations ; mais j’ai senti que mes arguments commençaient à être écoutés avec un certain agacement.

C’est vrai que ce morcellement vous permet d’éviter d’aborder les questions touchant au tri à la source et à la collecte séparative, qui sont des mesures indispensables si l’on veut prévenir le gaspillage de ressources.

Je suis sorti de cette deuxième réunion perplexe mais pas encore déçu.

A l’atelier du 28 novembre, consacré à la réduction des déchets organiques, la question du tri à la source et de la collecte séparée des biodéchets ne pouvait être évitée, puisqu’elle est la pierre de touche de toute action sérieuse dans ce domaine.

L’exposé de la représentante du cabinet Inddigo, truffé de redites des séances précédentes, était un bel exemple de l’idéologie Powerpoint qui a cours actuellement dans les entreprises et des limites qui sont imposées à la discussion. Avant de
passer aux propositions autorisées à l’assistance, la consultante a demandé si nous avions des observations à faire sur la présentation.

J’ai donc tenté d’exprimer mon point de vue sur la nécessité d’une prise de responsabilités plus adaptée de la part d’Est Ensemble et sur la modestie des objectifs envisagés : en effet, tout le monde sait désormais que, là où la collecte sélective des biodéchets est mise en place sérieusement, le volume des déchets en mélange diminue de 30 % d’un coup (donc au moins quatre fois plus que les 7 % visés sur cinq ans).

Que n’avais-je pas dit là ! J’ai été traité comme un collégien indiscipliné à qui on coupe la parole pour répondre à côté des questions qu’il a eu l’outrecuidance de poser. Ma patience commençait à être mise à rude épreuve, quand une autre participante à la réunion s’est levée, outrée par le traitement qui m’était réservé, et a quitté la salle en protestant contre ce comportement honteux.

C’est alors que je me suis dit que cela n’avait aucun sens de rester pour avaliser une simple opération de communication qui n’aurait d’autre effet concret que de gaspiller cinq millions d’euros d’argent public. L’opération avait de toute évidence pour but de faire croire aux électeurs qu’Est Ensemble s’était activé avant les élections et que les
associations écologistes avaient avalisé sa démarche.

Cela, cher Monsieur Cosme, vous le ferez sans mon consentement et pas en mon nom.

Pensez-vous vraiment que vos administrés – après la mobilisation exceptionnelle que notre agglomération a connue contre l’usine de tri mécano-biologique de Romainville – vont se contenter de quelques incitations virtuelles sans que rien ne soit fait sur le terrain ?

Pensez-vous vraiment que le scandale, sur cette même commune, d’une « pompe à ordures » ruineuse et interdisant tout tri à la source n’éclaboussera pas les responsables, y compris ceux de votre administration ?

Pensez-vous vraiment que vous pourrez éviter de vous prononcer devant vos électeurs sur la nécessité de renoncer au projet nuisible et imposé d’usine de TMB et d’agir concrètement pour la mise en place d’alternatives crédibles impliquant le tri à la source et la collecte séparative des biodéchets ?

Je ne pense pas que vous modifierez vos choix, ni ceux de l’agglomération que vous présidez. Mais, je vous prie de me croire, je serais ravi que ma méfiance soit publiquement démentie par la mise en place d’un service communautaire de tri et de collecte séparés, préalable indispensable à un retour à la terre des biodéchets, par
procédé de compostage ou de méthanisation.

Veuillez, agréer, Monsieur Cosme, mes salutations les meilleures.





Source : Courriel à Reporterre

Images :
. dessin : Tunisie Focus
. usine de Romainville : LeMonde.fr
. pandas et gaspillage des ressources : Tribune de Genève.

Lire aussi : Monsieur Hollande : ouvrez les yeux sur le scandale des décharges françaises ! Regardez Super Trash.


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