Du bio ou des autos ? Bataille à Rambouillet

6 mai 2016 / Bernard Lecarvennec (Reporterre)



D’un côté, un projet de développement d’une zone commerciale dédiée à la voiture ; de l’autre, un pôle bio mettant en valeur les terres agricoles. Sur fond de concurrence économique entre territoires, chantage à l’emploi et artificialisation des sols, deux visions de société s’opposent à Rambouillet.

- Rambouillet (Yvelines), reportage

Planter des pommes de terre pour faire pousser des idées. Samedi 16 avril, les opposants au « village de l’automobile » que la communauté de communes de Rambouillet veut implanter sur des terres agricoles à la périphérie de la ville ont organisé une opération de communication. Une cinquantaine d’adhérents de l’Adry (l’Association pour le développement d’une agriculture durable à Rambouillet et dans le Sud Yvelines), qui défendent un projet de pôle agricole bio, se sont réunis sur la zone du Bel-Air, à la sortie sud de la commune. Objectif : défricher une centaine de mètres carrés pour planter des pommes de terre et, surtout, faire connaître leur combat en installant des pancartes et en distribuant des tracts aux automobilistes

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Les opposants au projet de « village de l’automobile » ont mené une opération de communication le 16 avril.

Depuis plusieurs mois, les deux cents adhérents de l’Adry — une association apolitique composée de citoyens de Rambouillet et des alentours — et un élu vert, David Jutier, se sont engagés dans une bataille contre un projet de bétonnage de terres agricoles à la périphérie de Rambouillet. Cette ville de 26.000 habitants, qui vante sa qualité de vie, est appréciée pour son massif forestier et son environnement rural à tout juste cinquante kilomètres de Paris. Baptisé « village de l’automobile », le projet est porté par Rambouillet territoires, la communauté d’agglomération qui, autour de la ville royale, rassemble près de 57.000 habitants sur 25 communes, pour la plupart petites et rurales.

Un simple « projet immobilier » au bénéfice des concessionnaires 

Le conseil communautaire a voté, en septembre 2015, la réalisation de ce projet qui doit être implanté sur « cinq à dix hectares » de la vaste zone d’activité (ZAC) de 63 hectares lancée en 2006 au sud de la ville et qui « fait la fierté » des élus. Cette zone du Bel-Air rassemble, à ce jour, une dizaine de PME qui ont poussé à coté d’un centre commercial sorti de terre en 2015. Le projet de « village de l’automobile » consiste à regrouper des concessionnaires déjà installés sur le territoire et à y adjoindre des entreprises liées au secteur, comme des stations de lavage auto.

Élu municipal écologiste à Rambouillet et, de fait, élu communautaire, David Jutier a voté contre cette délibération et a déposé un recours près du tribunal administratif de Versailles, en février dernier, pour tenter de bloquer la décision. Il dénonce un projet « pompidolien » qui va « détruire 20 hectares de terres fertiles ». Pour installer ces concessionnaires, il va falloir « artificialiser les sols, empêchant ainsi l’écoulement des eaux vers la nappe phréatique », prévient David Jutier. « Cela va détruire un agrosystème bénéfique à la lutte contre les gaz à effet de serre et créer des nuisances pour le voisinage. » « Les concessionnaires qui vont déménager de leur site actuel vont également laisser des friches industrielles qu’il faudra requalifier, ce qui coûte cher », insiste l’élu écologiste. Selon lui, ce « village voitures n’est en rien un projet de développement économique pour le territoire » mais un simple « projet immobilier » au bénéfice des concessionnaires.

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Le « village de l’automobile » doit compléter la zone d’activités de 63 hectares de Bel-Air.

René Mémain, vice-président de Rambouillet territoires en charge du développement économique, s’agace de l’opposition de l’élu écologiste. Également maire de Cernay-la-Ville, commune rurale de 1.600 habitants, il rappelle que « le projet est validé par l’ensemble du conseil communautaire moins une voix, celle de l’opposant vert ». Pour justifier le « village de l’automobile », René Mémain explique que les concessionnaires « ont des obligations de mise aux normes et d’amélioration de leurs installations ». « Ce qui les intéresse dans le projet, c’est de pouvoir faire des investissements en tant que propriétaires du foncier et non plus en tant que locataires, comme ils le sont actuellement », poursuit l’édile. 

Une aubaine pour les concessionnaires ? « C’est eux qui ont été moteur sur ce projet, reconnaît René Mémain. Au début, le projet passait par un aménageur privé. Le foncier était un peu cher, ça posait problème. On a revu le projet en devenant aménageur, ce qui permet de vendre le foncier à un prix abordable pour les concessionnaires… On a trouvé un point d’équilibre », résume-t-il.

« Si on ne les met pas là, ils vont partir ailleurs » 

Jean-Frédéric Poisson, président de Rambouillet territoires, député des Yvelines et président du Parti chrétien-démocrate, ne disait pas autre chose en séance du 28 septembre : « Ce n’est pas la première fois que la collectivité publique est amenée à soutenir un certain nombre d’intérêts privés, comme les dispositifs d’accession à la propriété en matière de logement », comparait-il alors pour justifier ce projet de « village de l’automobile ». « On ne soutient pas l’activité privée, on soutient le développement économique », tempère aujourd’hui René Mémain.

En termes d’emploi, le vice-président de Rambouillet territoires assurait, en séance du 28 septembre, que chaque concessionnaire contacté à ce moment-là annonçait « dix emplois nouveaux ». Six mois plus tard, le vice-président préfère rester prudent : « Je n’en sais rien pour l’instant, je ne confirme pas ces propos. »

René Mémain reconnaît en revanche que lorsque les concessionnaires ont annoncé à l’agglomération que, « si on ne leur donnait pas les moyens d’évoluer, ils risquaient de céder leurs activités », Rambouillet territoires a bien dû trouver une solution. « Si on ne les met pas là, ils vont partir ailleurs », craint-il.

Car la concurrence est rude entre les territoires. À quelques kilomètres au nord de Rambouillet s’ouvre la gigantesque zone d’activités de Coignières. Huit cents entreprises et commerces sont recensés, employant quelque 6.170 salariés. Au Sud, le territoire de Rambouillet est bordé par le département de l’Eure-et-Loir. L’agglomération de Chartres, ses 47 communes regroupant 124.690 habitants, n’est qu’à trente minutes en voiture de Rambouillet.

« C’est compliqué de faire du développement économique sur un territoire comme Rambouillet avec la pression qu’il y a autour. On n’est pas les mieux placés pour faire du dumping fiscal, admet M. Mémain. En Eure-et-Loir, le territoire est beaucoup plus favorable pour attirer les entreprises : le terrain n’est même pas à moitié prix », déplore-t-il. « Si on laisse tout partir, on va finir en ville dortoir. »

« L’activité attire l’activité »

La lutte économique que se livrent les territoires se fait au détriment des parcelles agricoles qui se réduisent comme peau de chagrin à la périphérie des villes. « Chaque commune ou agglomération veut développer sa zone d’activité alors que celle du voisin n’est pas encore complète, ce qui aboutit au mitage du territoire. La ZAC de Rambouillet était déjà démesurée lors de sa création, il y a dix ans. Et aujourd’hui, on constate qu’elle a du mal à se remplir, coincée entre Coignières et Chartres, par manque de vrais projets », déplore un connaisseur du dossier. C’est l’argument défendu par David Jutier, qui affirme que la zone du Bel-Air se trouve aujourd’hui « dans une impasse » faute de proposer un véritable projet pour le territoire.

« Non, la ZAC n’est pas condamnée », veut croire, pour sa part, Jean-Luc Trotignon. Élu d’opposition à la mairie de Rambouillet, comme David Jutier, il est, lui, favorable au « village de l’automobile » et rappelle que le vote du projet « est passé comme une lettre à la poste ». « L’activité attire l’activité », argumente-t-il. Pour preuve, il explique travailler à la création d’une maison d’assistantes maternelles qui accueillera jusqu’à seize berceaux et « pourra intéresser les entreprises dont le nombre augmente sur la ZAC, même si cela se fait lentement ». Selon lui, le débat est bien de savoir « si l’on favorise l’environnement ou l’activité économique ».

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L’association qui fédère les opposants au projet de « village de l’automobile » compte près de 200 adhérents.

Le président de Rambouillet territoires, Jean Frédéric Poisson, va dans le même sens : « Il y en a qui s’occupent des choux-fleurs, moi je m’occupe des emplois », a-t-il déclaré dans le journal Le Parisien, le 17 février. « Les choux-fleurs, ça se mange et ça crée de l’emploi : il faut les produire, il faut les distribuer », répond David Jutier, qui annonce la création de dix emplois permanents en plus des saisonniers avec son projet concurrent de pôle agricole de proximité. Dans le détail, l’élu écolo veut « installer quatre maraîchers, un arboriculteur et un éleveur de volailles, tous en agriculture biologique. Le pôle prévoit également la transformation locale des produits et leur distribution en circuits courts, notamment pour les cantines de Rambouillet et des villages alentours ».

« Ce pôle agricole sera la locomotive d’un développement économique agricole de l’ensemble du territoire, autour, notamment, d’un centre de formation. C’est un projet cohérent avec un territoire comme le nôtre, à fort potentiel agricole et forestier », justifie l’écologiste. « Le bio n’est plus seulement une affaire de bobos au centre de Paris, enchérit David Jutier. Ce projet correspond aux besoins des habitants de Rambouillet et de sa région. »

« Manger sain et propre » 

Un avis partagé par Guy Poupard, maire de Bonnelles, commune d’à peine 2.000 habitants située à l’est de Rambouillet. « Les producteurs de bio locaux n’ont pas une production suffisante pour fournir les habitants du territoire, constate l’élu, ce projet de pôle de proximité est une très bonne idée. Les gens ont conscience qu’il faut manger sain et propre. »

Du côté de la chambre d’agriculture des Yvelines, on se refuse à choisir entre le projet de « village de l’automobile » et le pôle agricole de David Jutier, qui « n’a pas encore reçu d’aval politique de la communauté de communes ». Toutefois, la chambre « n’est pas contre tout projet qui valorise le patrimoine agricole en zone périurbaine ». Mais un tel projet « ne peut pas être créé ex nihilo » et devra « se rapprocher des acteurs locaux », prévient l’établissement public.

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Une centaine de mètres carrés ont été défrichés, le 16 avril.

Dans son combat, David Jutier s’appuie sur les 200 adhérents de l’association Adry qui, en plus de son compte Facebook, a créé un site sur lequel il est possible de faire un don. « De l’argent qui servira à payer un avocat lorsque l’association aura rejoint mon recours », explique David Jutier, qui annonce avoir réuni « un peu plus de 3.000 euros ». « Ces dons nous engagent », déclare l’élu, qui veut croire que son projet est « rassembleur et populaire »« Le tribunal administratif se prononcera certainement dans un délai de six à huit mois. En attendant, nous ne lâcherons rien », prévient David Jutier. Il en est convaincu : « La légitimité de cette zone est de produire pour les citoyens. »

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Le recours juridique déposé par David Jutier, l’élu écologiste de Rambouillet.

Pour René Mémain, le projet écologiste « n’est pas sérieux » : « Ces terres sont dédiées au commerce et à l’artisanat pas à l’agriculture… L’agriculture, on en a déjà. » Et pour le moment « cinq marques automobiles sont fermement engagées et deux vont valider pour une installation mi-2017 », ajoute-t-il. « Je ne sais pas quelle sera la décision du juge mais le recours n’étant pas suspensif, on continue de travailler », conclut René Mémain.




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Lire aussi : Sous nos pieds, le sol, richesse oubliée

Source : Bernard Lecarvennec pour Reporterre

Photos : DR
. chapô : Lors de l’opération des opposants au « village de l’automobile », le 16 avril.



Documents disponibles

  Le recours juridique déposé par David Jutier, l’élu écologiste de Rambouillet.
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