EDITO - Ils sont fous, ils sont nuls, et ils continuent. Bonne année quand même !

5 janvier 2015 / Hervé Kempf (Reporterre)



Si nous n’avions pas l’optimisme solidement chevillé à l’esprit, il faut bien avouer que ce début d’année 2015 nous remplirait d’inquiétude. Pas tant par les événements que par la manifeste incapacité des dirigeants à penser le monde de façon rationnelle.

Le gouvernement de MM. Hollande et Valls annonce ainsi à grands coups de trompe que l’année 2015 sera importante, qu’elle verra se dérouler à Paris la grande conférence sur le climat, la COP 21, qu’il va tout faire pour sa réussite, que "c’est une question de survie" (Ségolène Royal sur RTL le 4 janvier). La conclusion logique de ceci est qu’il faut chercher à réduire les émissions de gaz à de serre.

Mais dans le même temps, le président de la République annonce que "quand les recours seront épuisés, le projet [de Notre-Dame-des-Landes] sera lancé" (ce matin sur France Inter). Hier, le secrétaire d’Etat à la réforme territoriale Vallini affirmait dans Le Dauphiné libéré que « pour que la France reste la France, nous devons continuer à construire des aéroports, des barrages, des autoroutes, des lignes de TGV, des équipements de tourisme ». Et récemment, Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et grand ordonnateur de la conférence sur le climat de la COP 21, estimait que la création d’un méga-centre commercial dit Europa City, près de l’aéroport de Roissy était un "projet majeur" qui "structurera notre territoire et contribuera à sa vitalité économique" (Le Journal du Dimanche du 21 décembre 2014).

Aéroports, autoroutes, centres commerciaux, barrages, au nom de la sacro-sainte "croissance" : voici donc le programme que nous proposent les "dirigeants", obstinés à ne pas changer de cette voie qui nous jette déjà dans le mur, puisque le changement climatique, la misère, le chômage ne sont pas des perspectives pour demain mais la réalité d’aujourd’hui, de plus en plus perceptible, de plus en plus douloureuse.

Il va nous falloir, cette année, faire face à ce double discours permanent, qui va d’autant plus s’amplifier que la grande sérénade du "tous unis pour le climat" va s’enclencher : attendez-vous à subir une opération de "greenwashing" jamais vue, où les grandes entreprises et les politiciens de tout poil vont proclamer que les "solutions" sont de leur côté, sous le magnifique étendard de la "croissance verte".

Les Hollande, Valls, Vallini, Fabius, sont réputés "socialistes". Mais l’UMP et le Front national ne nous chantent pas une autre chanson : tous ressentent la même flamme pour les aéroports, barrages, TGV et centres commerciaux, sans omettre à l’occasion de jurer qu’il faut agir contre le changement climatique.

En fait, sur l’essentiel, PS, UMP et FN sont d’accord, et l’écologie est la seule force d’opposition véritable à l’organisation concertée de la destruction du monde au service du capitalisme.

Thomas Piketty en état d’hébétude intellectuelle

Plus ennuyeux peut-être encore est le fait que ceux qui devraient avoir quelques lumières sont dans le même état d’hébétude intellectuelle que les porte-flingues de l’oligarchie. Car les économistes critiques ne parviennent pas davantage à imaginer d’autres issues que la voie unique des dominants. Thomas Piketty refuse la Légion d’honneur. Fort bien. Mais comment justifie-t-il cette décision honorable ? En jugeant que les gouvernants "feraient bien de se consacrer à la relance de la croissance en France et en Europe." Misère ! Alors même que dans son livre Le capital au XXIe siècle, il expliquait fort pertinemment que "la croissance, en dehors de périodes exceptionnelles ou de phénomènes de rattrapage, a toujours été relativement faible, et que tout indique qu’elle sera sans doute plus faible encore à l’avenir" (p. 125).

Quant à nos amis d’Alternatives économiques, ils en sont à juger que la baisse du prix du pétrole est une "bonne nouvelle" dans une analyse tout entière orientée vers l’imploration du retour de la croissance. Totalement oublieux du fait pourtant simple qu’un faible prix du pétrole signifie une plus grande consommation de ce combustible fossile, et retarde donc encore le moment difficile de passer à une économie décarbonée pour prévenir l’aggravation du changement climatique.

L’incapacité des critiques du système à sortir de l’ornière croissanciste et productiviste est peut-être plus inquiétante encore que l’obstination des valets du néo-libéralisme.

Tant pis. Continuons à lutter, à réfléchir, à discuter, pour contrebattre les idées mortifères du siècle passé. C’est le meilleur voeu que je puisse vous faire, en vous assurant que Reporterre accompagnera vigoureusement ce travail pour accoucher d’un autre monde.




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Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Dessin : Mandryka

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