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Effondrement d’immeubles à Marseille : l’incurie municipale décortiquée

Durée de lecture : 6 minutes

22 novembre 2019 / Deux recensions de Christophe Goby

Une recension de deux ouvrages — « Récit d’une rupture », de Karine Bonjour et « La Chute du monstre », de Philippe Pujol — qui reviennent sur l’effondrement meurtrier de deux immeubles, rue d’Aubagne, et se penchent sur l’incurie municipale marseillaise.

Ni oubli, ni pardon.

Deux livres sont sortis pour l’anniversaire douloureux de l’effondrement de deux immeubles à Marseille en 2018. Les deux se proposent de ne rien oublier. Le second ne pardonne pas.

Le 5 novembre 2018, deux immeubles du centre de Marseille s’effondrent après « la pluie ». La pluie c’est l’autre nom de l’incurie municipale depuis 20 ans en matière de logement. L’incurie, c’est l’autre nom d’une politique délibérée pour nier les pauvres.


Karine Bonjour compile chronologiquement des articles de presse sur cette tragédie et sur la lutte des habitants de Noailles. Photos et graffitis tracent le chemin de cette contestation hors norme de l’hiver 2018 où les indignés de l’habitat ont rempli les rues de Marseille plus nombreux que les Gilets jaunes provencaux.

On remarquera les articles incisifs de David Coquille du journal La Marseillaise qui ne lâchera rien dans son enquête sur le mal logement : « Balance ton taudis ».

On n’oubliera pas les milliers de délogés post drame dont les appartements ont été fermés par une mairie prise de court par son incompétence. À Marseille, les habitants ne pardonneront pas le cynisme de ces élus organisant des soirées sur le chocolat au lendemain du drame. Ils auront du mal à se défaire des noms de quatre élus propriétaires de logements insalubres dont un au 65, rue d’Aubagne. Si les élus avaient les mains sales, la mairie donne la nausée quand elle interrompt les petits-déjeuners aux expulsés. Les victimes deviennent coupables face à la monstruosité des propriétaires.

Nausée et dégout quand, le 21 décembre, Jean Claude Gaudin choisit son public et bourre la salle du conseil municipal par des fonctionnaires convoqués. Ces fonctionnaires qui laissent depuis des années l’insalubrité galoper malgré les moyens financiers et les rapports alarmistes comme le dit Jean Michel Apathie sur Europe 1 ; Apathie qui demande même la démission du maire. C’est vraiment le monde renversé.

Néanmoins un oubli à cet ouvrage, si on excepte l’intervention de Nicolas Mémain le 10 décembre sous les fenêtres de la mairie : la bataille contre la rénovation de la Plaine commencée trois semaines avant et qui percuta la catastrophe sociale avec ce slogan : « 20 millions pour la Plaine, pas une thune pour Noailles ». L’exposition de Christel Bazin et Agnés Melon présentée aux Rotatives de la Marseillaise rappelle que la Plaine fut le premier acte de ce drame. La coïncidence entre l’arasement de la place, l’éphémère Zad et la destruction des arbres avec la chute des immeubles a sauté aux yeux des Marseillais et a ajouté à sa colère. La dénonciation de la gentrification que Pujol voit comme une aseptisation, en dépensant 20 millions pour refaire une place et liquider un marché populaire, a télescopé l’état des logements laissés à l’abandon par la même société para municipale. Reste une composition de très belle facture pour un livre mémoire.

  • Rue d’Aubagne. Récit d’une rupture. Karine Bonjour, éd. Parenthèses, Marseille, 2019, 216 p., 16 euros.

Philippe Pujol signe un nouveau portrait de Marseille, lourd des effondrements du 5 novembre. Le Prix Albert Londres avait pourtant écumé la ville et vu ce qu’il y a de pire du nord au sud de la cité phocéenne. « Une précieuse misère. » Il raconte d’abord le long abandon de Noailles puis bifurque par St Mauront, un des quartiers les plus pauvres de France, y narre des anecdotes dont il a le secret, discussions avec des dealers et récits de ses entrées dans des mondes où personne ne va à la façon d’un détective privé. Chez lui, on retrouve ce polar social ancré dans les enquêtes de terrain. Pujol n’épargne personne. Il traite le barbu en djellaba basket avec les mêmes mots que l’élu corrompu qui loue un taudis dans le centre ville. Cynisme ou ironie, « cet humour triste », Pujol trouve quand même dans l’après 5 novembre des éléments et des gens pour redonner espoir à cette ville rompue au clientélisme. « Ce n’est pas ce monstre qui me fait écrire. C’est la honte qui domine. » Les cadavres de la rue d’Aubagne ne sont pas passés. Et les propos du maire de Marseille l’ont écœuré.

Des écoles dégradées, des piscines fermées, des parcs éventrées, un urbanisme incohérent, la liste est longue et connue à Marseille. Dans cet inventaire, Pujol étrille Gérard Chenoz, l’homme lige de la Haute Plaine, directeur de la SOLEAM, en charge de la requalification de la place Jean Jaurés, appelée la Plaine. Il fait le lien entre la fin de son marché et la bagarre de plusieurs semaines qui eu lieu là haut jusqu’à l’édification d’un mur à 390.000 euros. À quelques jours des effondrements, un mur ceinturant l’immense place a été érigé. Aussi impressionnant soit il, il a été transpercé. « Chenoz, il ose tout. C’est un taliban municipal. »

Évidence entre ces deux évènements et ces quartiers déjà liés où il rappelle l’agitation ancienne par l’Assemblée de la Plaine, collectif ouvert depuis l’installation de la vidéo surveillance dans le quartier, connu comme le plus libertaire et festif de la ville. Chenoz, « il est là pour dégager une population qui pègue. À la mairie, ils n’en peuvent plus de ces encatanés de la Plaine. Pour eux, il n’y a que des boucans ici. Ça fait peur aux croisiéristes. »

Pujol raconte la rue de la République, « cette bulle de spéculation immobilière » à deux pas du Vieux Port. L’argent gaspillé là bas pour y installer des ménages plus riches qui ne sont jamais venus, aurait pu servir à rénover le centre ancien. Mais à Marseille, l’argent du contribuable repart dans le privé. Des écoles jusqu’aux résidences fermées, la Mairie refinance ses amis de l’immobilier. Benoit Payan, conseiller PS raconte cette braderie fantastique du bâti municipal.

À coups de chapitres chroniques évoquant des aspects de la vie marseillaise, Philippe Pujol s’en prend plus directement à tous ceux qui sont aux commandes de la ville. Notamment à Martine Vassal, présidente de la Métropole et du conseil départemental des BDR, et à son équipe, dénonçant le Marseille Bashing dés qu’on critique sa politique. Les chapacans, ces incapables nommés à tous les postes important de la ville, sont racontés par le menu. Reste quelques oublis comme Sabine Bernasconi, qui fait de la représentation et du positivisme à grand moulinets du haut de la mairie du premier secteur. Le Monstre n’est pas encore à terre.

  • La chute du Monstre. Marseille année Zéro. Philippe Pujol, éd. Seuil, Paris, 288 p., 19 euros.

DOSSIER    Habitat

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