En Chine, le virus maîtrisé au prix d’un contrôle total de la population

Durée de lecture : 8 minutes

24 mars 2020 / Nathalie Paco (Reporterre)

« Plus la situation semble s’améliorer et plus la ville renforce les contrôles. » Notre correspondante vit dans la province du Shandong, à l’est de la Chine. Elle raconte comment, deux mois après le début de la quarantaine et grâce à un contrôle social et technologique, le continent entend endiguer l’épidémie.

Le Covid-19 est devenu une épidémie mondiale, selon l’Organisation mondiale de la santé. Comment les autres États tentent-ils d’endiguer la propagation du virus ? Comment les habitants vivent-ils la crise au quotidien ? Reporterre a mobilisé ses correspondants à l’étranger pour vous le raconter.


  • Jinan (Chine), correspondance

J’habite depuis neuf mois à Jinan, dans la province du Shandong où seulement sept victimes du Covid-19 ont été recensées. Je travaille comme coordinatrice pédagogique et enseignante dans une fondation française. C’est à mon retour de vacances, le 3 février, que j’ai vraiment pris conscience de la situation de ce que l’on nommait coronavirus. J’avais quitté une ville bruyante et bouillonnante et je me suis retrouvée face à un paysage fantasmagorique. Les piétons et les véhicules avaient disparu, laissant place à des stands contrôlés par les voisins aux entrées des lieux d’habitation. Les Chinois en étaient déjà à leur onzième jour de quarantaine.

Depuis plus d’un mois, je suis isolée dans mon appartement de 50 m2 et c’est au fil des jours que je prends connaissance de ce qui se passe. L’évolution des mesures prises est à la hauteur de la puissance du pouvoir et tout le monde les applique sans contester.

Ici je vis seule. Ma famille vit en France, en Espagne, à Cuba et à Melbourne : déplacée sur quatre continents. Je ne parle pas chinois, j’utilise donc un traducteur pour communiquer et une application qui retranscrit les textes photographiés. L’information que j’ai et que je peux décrire n’est que le reflet de ce que je constate.

Chaque habitant est géolocalisé dans cette ville qui en compte plus de huit millions

Les décisions appliquées dans chaque ville ne proviennent pas seulement de Pékin mais aussi de la province où elle se situe et de son gouvernement. Les mesures peuvent donc varier selon les régions. Ici, dans le Shandong, à l’est de la Chine, chaque jour est une surprise. Tout change au gré de ces mesures. Plus la situation semble s’améliorer et plus la ville renforce les contrôles. Nous sommes passés de la « simple » prise de température à l’entrée des résidences à la géolocalisation de chaque citadin dans une ville qui compte plus de huit millions d’habitants.

Un contrôle à l’entrée d’une résidence.

Pour comprendre la maîtrise de l’épidémie, il faut d’abord connaître la géographie urbaine quadrillée où l’organisation des quartiers et des communautés de voisins joue un rôle majeur. La ville et son architecture brillent par leur modernité et leur uniformité. La circulation transite par les axes centraux, parallèles et perpendiculaires. Il s’agit de larges rues composées de voies pour les voitures, bus et camions, pour les deux roues, et de trottoirs pour les piétons. Ces grandes artères sont traversées par d’autres rues qui permettent l’accès aux résidences. On peut traverser les résidences à pied sous le contrôle de caméras et de gardiens. Depuis le début de l’épidémie, les entrées des résidences sont barricadées et contrôlées par des résidents. Il est impossible de les traverser si l’on n’y habite pas.

Une carte de quarantaine.

Dans le quartier, il y a une espèce de centre administratif, qui délivre les certificats d’isolement résidentiel jaunes pour les quatorze jours de quarantaine et les laisser-passer temporaires roses. Chacun doit y noter sa température deux fois par jour.
Ce sont les voisins qui font des gardes devant l’entrée des résidences et qui vers 23 h ferment les « portes » improvisées. Ces gardiens du moment prennent votre température, vos coordonnées et informent les autorités de tous les cas suspects. La délation est de rigueur afin de préserver non seulement le voisinage mais aussi le pays. La collecte des coordonnées sert à mieux contrôler la population et permet l’envoi de textos par la municipalité qui informe quotidiennement de la gestion de l’épidémie. Ce sont aussi les voisins qui désinfectent les escaliers des immeubles. D’après ce que j’ai compris, la mairie les paye pour veiller à la sécurité sanitaire des quartiers.

Contrôle des papiers à l’entrée d’un centre commercial.

Pas de musique au balcon : il est mal vu de faire la fête dans des moments aussi tragiques

Pendant presque deux mois, la ville a été paralysée. Les rues désertes ont fermé leurs portes, comme si la ville se convertissait en forteresse pour se protéger de l’ennemi invisible. Les regards ne se sont plus croisés et les rares sorties ont servi de ravitaillement. Tous les commerces et les restaurants ont dû tirer le rideau. Seules les pharmacies et les épiceries sont restées ouvertes et ont toujours été approvisionnées. Je n’ai jamais vu de Chinois dévaliser les magasins par peur de pénurie. Ceci semble surprenant pour des personnes qui passent leur temps à consommer et à acheter. Mais les habitants avaient déjà fait des provisions pour le nouvel an chinois : lors de cette fête, on se retrouve en famille et on s’offre de la nourriture en espérant que les aliments porte-bonheur apporteront richesse et prospérité comme l’annonce le Rat de métal en cette année 2020. Les provisions avaient donc déjà été faites avant ou au tout début de la quarantaine.

Dans les parkings, les voitures restent garées, y compris les vélos de la ville. Tout le monde est confiné. De rares personnes âgées marchent seules dans la cour et quelques enfants y font du vélo. Pas de musique au balcon : il est mal vu de faire la fête dans des moments aussi tragiques.

Un contrôle à l’entrée d’un bus.

Pour ceux qui ont pu travailler à distance, le télétravail a permis une certaine occupation depuis l’intérieur, certes invisible mais très active. En ce qui concerne l’enseignement, les enfants continuent les cours et les enseignants ont dû s’adapter au e-learning. D’ailleurs, la vente des tablettes a flambé et il est impossible de trouver des stylets dans les magasins Apple. La date de reprise des cours présentiels reste encore un mystère mais il semble que les lycéens rentreront d’abord pour passer les examens, suivis des collégiens, des écoliers, puis finalement des universitaires.

Depuis le début du mois de mars certains salariés ont pu reprendre leur travail. Ils ont l’obligation de se regrouper deux fois par jour pour la prise de température. Mais pour la grande majorité, il faudra attendre le feu vert du gouvernement de la province pour reprendre la vie active.

Après tout ce temps passé chez soi, on finit par s’y faire et on en arrive à prendre de nouvelles habitudes. Le repli sur soi permet l’ouverture sur les autres et sur un autre monde. Le nouveau monde réel se convertit en espace virtuel où l’on cherche un peu de réconfort et d’information. Mais on ne peut pas facilement accéder à l’information venant de l’étranger : pas de Google, ni de Facebook, Twitter ou WhatsApp, sauf en utilisant un VPN [soit un « réseau privé virtuel » qui permet de contourner ces limitations], ce qui est interdit.

Un code QR à l’entrée d’un magasin.

Il s’agit de détecter tous les cas infectés et de retrouver la trace de ceux qui ont pu les croiser

Alors qu’on semble aller vers un contrôle de l’épidémie, la victoire est loin d’être gagnée. Et même si les commerces rouvrent peu à peu leur porte et que les rues redeviennent plus bruyantes, le danger reste perceptible. Il y a deux priorités pour enrayer la pandémie.

Une banderole d’avertissement indiquant aux personnes revenues de l’étranger de prendre leur température et d’informer les autorités.

D’abord, il s’agit de détecter tous les cas infectés et de retrouver la trace de ceux qui ont pu les croiser. Cela est mené à bien grâce à des codes QR [un code-barre que l’on scanne avec son téléphone portable et qui renvoie vers une page internet] placés dans tous les lieux publics — transports, commerces, postes, restaurants — qui font que chaque habitant est localisé géographiquement. Et c’est par les prises de température que l’on peut aussi faire du dépistage. Ce double contrôle est jugé inévitable si l’on veut reprendre une vie « normale ». Des banderoles rouges disséminées dans toute la ville rappellent les indications à suivre pour maîtriser cette maladie.

La seconde prévalence se rapporte à ceux qui viennent de l’étranger. Ils sont directement mis en quarantaine dans un hôtel de la ville d’arrivée. Les frais sont à leur charge. Après quatorze jours, un deuxième confinement est obligatoire dans la ville de résidence. Les personnes suspectées et géolocalisées sont aussi isolées dans des hôtels.

Premières sorties début mars.

Maintenant que l’épicentre se trouve sur le vieux continent, la Chine a une longueur d’avance et on se demande si finalement le modèle du contrôle drastique ne serait pas nécessaire pour limiter les pertes humaines. Évidemment, il est possible pour cette puissance d’exporter son savoir, son expérience, ses conseils et même ses spécialistes. Mais qu’en est-il des libertés dans des pays qui la défendent ? Le contrôle social reste-il là seule solution pour combattre ce virus sans risquer une régression de notre intégrité ?


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Source et photos : Nathalie Paco pour Reporterre

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