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En Grèce, la bataille continue contre la désastreuse mine d’or

13 octobre 2016 / Entretien avec Niki Velissaropoulou



L’opposition au projet de mine d’or à ciel ouvert de Skouries, dans le nord de la Grèce, ne faiblit pas. « Nous ne vendrons pas notre avenir », un documentaire en cours de réalisation, raconte la mobilisation des habitants de la région à travers le regard de deux adolescentes. Reporterre a rencontré sa réalisatrice, Niki Velissaropoulou.

Niki Velissaropoulou, 36 ans, est réalisatrice de films de fiction et de documentaires. Après une formation pour devenir enseignante puis un engagement dans le milieu associatif et humanitaire, elle a étudié le cinéma en France. Depuis 2012, elle prépare le film-documentaire Nous ne vendrons pas notre avenir dans lequel elle suit deux adolescentes mobilisées contre la construction de la mine d’or à ciel ouvert de Skouries, en Chalcidique. Un débat sur la lutte « SOS Chalcidique » et une projection d’extraits du film auront lieu le 16 octobre, au Lieu-Dit (Paris 20e).

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Niki Velissaropoulou.

Reporterre — Que raconte votre film, Nous ne vendrons pas notre avenir ?

Niki Velissaropoulou — Il parle de l’environnement, de l’adolescence, des prises de conscience, d’austérité et de politique. Car de la même façon que les autorités grecques ont vendu le port du Pirée, elles sont en train de vendre le sous-sol : depuis quelques années, une partie de la population se mobilise contre le projet de mine d’or à ciel ouvert de Skouries, dans le nord du pays.

J’ai commencé mes recherches en 2012, après avoir tourné sur place un court-métrage de fiction. J’avais vu, partout, des panneaux et des slogans antimines. J’ai visité de nombreux villages pour comprendre ce que pensaient les gens. Puis, en tant qu’ancienne institutrice, je me suis demandé comment les jeunes vivaient cette situation d’opposition, assez violente. Quelle conscience politique ce combat va-t-il créer chez des adolescents qui ont du mal à croire en la démocratie, au pouvoir et aux médias ?

Depuis l’été 2013, je filme donc Dimitra et Garifalia, que je vais continuer à suivre pendant un an, jusqu’à leurs 18 ans. Les deux jeunes filles, qui fréquentent la même école, sont opposées à la mine, mais pas de la même façon. L’une vient d’une famille d’ultragauche, l’autre d’une famille orthodoxe très traditionnelle. Ces deux adolescentes dressent un portrait de la Grèce d’aujourd’hui, à la fois en lutte et traditionnelle.

J’avais aussi commencé à filmer un jeune garçon, mais la pression de ses voisins, qui étaient des mineurs, a été trop forte et nous avons arrêté.


Ce projet de mine à Skouries, de quoi s’agit-il ?

Depuis l’antiquité, il y a des mines en Grèce. Et notamment en Chalcidique, cette région du nord du pays, où je tourne le documentaire. D’ailleurs, « chalkos », c’est le cuivre. Cet endroit est paradisiaque, avec la mer bleu clair, une très belle nature, de l’agriculture, de la pêche, du tourisme et un taux de chômage assez faible.

Deux mines souterraines de métaux y sont exploitées depuis des années. Mais, après une pollution importante en 2002, tous les équipements sont revenus à l’État, qui a finalement revendu des milliers d’hectares, pour seulement 11 millions d’euros, à une filiale de l’entreprise canadienne Eldorado Gold Corporation.

Cette dernière a repris les mines souterraines et entrepris de créer une mine à ciel ouvert pour exploiter les gisements de Skouries, en promettant qu’elle n’utiliserait pas de cyanure pour extraire l’or. Elle prétend fournir 1.300 emplois directs. Au départ, c’était le début de la crise, je me suis dit : « Ah, il y a de l’or ici ? C’est peut-être pas mal ! » J’ai rencontré les premiers opposants, je n’ai pas compris tout de suite la portée des enjeux.

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Garifalia et Dimitra devant l’entrée de la mine.


Qu’est-ce qui pose problème aux opposants de la région ?

La technique dont parle la compagnie pour exploiter sans cyanure, le flash-smelting, a seulement été testée dans d’autres pays avec d’autres métaux. Et si cette technique ne fonctionne pas à Skouries, Eldorado Gold utilisera le cyanure. Les opposants redoutent à la fois la libération d’arsenic contenu dans les métaux et l’utilisation de produits chimiques toxiques qui pourraient polluer l’air et l’eau de nombreuses sources, qui s’écoulent dans la mer. Le tourisme, la pêche, l’agriculture sont menacés. Cela va tout détruire. C’est une région verte, qui a beaucoup de forêts, dont une grande partie a déjà été rasée pour construire la mine. Dans certains villages, l’eau du robinet n’est déjà plus potable.


Où en est la situation aujourd’hui ?

450 personnes doivent faire face à la justice au printemps prochain, car de nombreuses arrestations, parfois très violentes, ont eu lieu lors des différentes manifestations souvent durement réprimées par l’ancien gouvernement de droite. Par ailleurs, des procès ont été intentés par des associations contre Eldorado Gold.

Des assemblées ont régulièrement lieu dans les villages. Récemment, un concert de soutien a réuni 15.000 personnes et des manifestations sont organisées très souvent. Il y en aura une le 23 octobre.

Certains signes montrent bien l’engagement des habitants. Lors des dernières élections municipales en 2014, c’est le candidat qui s’était déclaré contre les mines qui a été élu dans la communauté de communes. Puis, au niveau national, Syriza, opposé au projet, a accédé au pouvoir en 2015. 

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Manifestation contre le projet de mine d’or.


Ces changements politiques ont-ils modifié la donne ?

Officiellement, personne ne peut rien faire. Syriza subit la pression de l’Union européenne. La compagnie a donc continué ses travaux. Le gouvernement a toutefois retiré un permis d’exploiter, mais tout le reste a été autorisé : construction des routes, de l’usine, drainage des terrains, barrages, espace de dépôt des déchets… L’usine est presque prête, et Eldorado Gold, qui exploite déjà les mines souterraines, veut commencer à extraire de l’or dès 2017.

Ce qui se passe à Skouries est crucial, car d’autres projets voient le jour dans le nord du pays.


Alors, les espoirs portés par Syriza ont disparu ?

Les gens qui luttent contre la mine sont déçus. Mais c’est pareil dans toute la Grèce. Avant d’être au pouvoir, Syriza soutenait toutes les luttes. Les gens qui luttaient avec ce parti sont désormais un peu dans un monde schizophrénique : doit-on soutenir Syriza parce qu’il continue à dire qu’il va nous aider ou continuer à lutter sans lui ?

La mine a réuni contre elle une partie des habitants de cette région traditionnellement conservatrice, où l’électorat se répartissait entre la droite et le Pasok [le parti socialiste grec]. Mais des conflits naissent entre les habitants de Chalcidique. Certains veulent l’arrêt total de toutes les mines, d’autres cherchent seulement à préserver les emplois touristiques.

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Dimitra et Garifalia.


Dimitra et Garifalia ont-elles changé de point de vue au fil des années ?

Ce sont des adolescentes : elles ne perdent pas espoir même si elles redoutent de ne pas pouvoir revenir dans leur village de Ierissos si la mine s’installe. Ce sont de bonnes élèves, élues au conseil de leur école, qui vont passer le bac et partir faire leurs études.

Au début, elles avaient peur, elles ne comprenaient pas ce qui se passait. Après trois ans, elles voient tout avec un œil plus critique, pas seulement la mine, mais aussi le référendum de 2015, l’arrivée au pouvoir de Syriza, du maire de gauche, les réfugiés, les mesures d’austérité… Dimitra a par exemple déchiré son livre d’éducation civique, car il expliquait que l’État, les lois et la police sont là pour protéger les citoyens et cela ne correspondait pas à ce qu’elle vivait.

Elles ont pris conscience de la nécessité de lutter elles-mêmes et de ne pas donner cette responsabilité à quelqu’un d’autre. La mine a été pour elles un moyen de comprendre les autres luttes.


Quelle est votre position sur la mine ?

Personnellement, je suis contre la mine, mais je n’ai pas de rôle dans le film. J’ai choisi des personnages et je les suis depuis l’été 2013, quand elles avaient 14 ans, sans savoir si elles allaient continuer à se battre ou changer d’avis. Je ne les conduis nulle part, je n’interviens pas.

J’ai contacté les bureaux d’Eldorado Gold à Athènes, car je voulais savoir ce qu’ils avaient à dire, mais ils se sont montrés très négatifs et ont refusé. J’utilise les informations publiées sur leur site, et on a le point de vue des gens qui travaillent dans l’entreprise à travers certains amis des filles, dont les parents sont employés par l’entreprise. Même si les adultes ne se parlent plus, les jeunes gardent le contact.


Quand le documentaire sera-t-il visible en intégralité ?

Je voudrais retourner filmer les filles au début de l’année 2017 et jusqu’à leur bac, dans l’espoir de le diffuser en décembre 2017. On a récemment obtenu une aide à l’écriture et lancé un financement participatif pour pouvoir boucler le projet. Jusqu’à présent, j’ai travaillé à mi-temps pour tout financer.

Mon but n’est pas de montrer ce documentaire uniquement à des gens convaincus, mais de le proposer à des gens qui ne sont pas d’accord avec moi ou qui n’ont pas d’opinion. Comme moi au début. Si je peux apporter des informations et une réflexion sur ce qu’on peut faire, c’est bien.

- Propos recueillis par Aurélie Delmas

Voici un extrait de Nous ne vendrons pas notre avenir




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Lire aussi : GRECE - A Skouries, la quête de l’or détruit la nature

Source : Aurélie Delmas pour Reporterre

Photos : © Niki Velissaropoulou

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