En Grèce, les capitalistes privatisent sauvagement la nature

Durée de lecture : 6 minutes

21 janvier 2015 / Marie Astier (Reporterre)

En Grèce, rien n’est réglé. Le pays est dans une crise économique profonde, la « troïka » demande encore plus d’efforts financiers au gouvernement. Plages, forêts, îles, tout est à vendre aux spéculateurs et aux millionnaires qui veulent leur coin privé.


- Athènes, reportage

Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Une plage sur l’île de Rhodes ? Ou une propriété en bord de mer non loin de Thessalonique, reconnue pour sa « beauté naturelle » ? A moins que vous ne préfériez ce terrain entre mer et forêt à Corfou, une île qui accueille « plus de 700.000 touristes par an » ?

Voici quelques-uns des terrains disponibles dans le catalogue du TAIPED, ou « Fonds de mise en valeur du patrimoine privé de l’Etat ». Ce fonds est une compagnie privée, créée par l’État grec. Il y transfère toutes sortes de propriétés publiques : les ports régionaux et même le Pirée d’Athènes, les compagnies d’eau d’Athènes et de Thessalonique (les deux plus grandes du pays), les autoroutes, des sites culturels tels que des châteaux ou des lieux archéologiques, les trains publics, la Poste hellénique, les équipements olympiques datant des jeux de 2004… ou encore toutes sortes de terrains à travers la Grèce, de préférence des propriétés situées en bord de mer, idéales pour la construction de complexes touristiques.

- Capture d’écran le 9 décembre 2014 -

A vendre au plus offrant

N’importe qui peut-il acheter ce qui se trouve dans ce catalogue ? « Bien sûr, si vous avez l’argent ! », s’exclame Maria Karamanov. Conseillère d’État, elle préside aussi la Chambre pour l’environnement et le développement durable, une association de protection du patrimoine grec, culturel et naturel.

« Le gouvernement a l’opinion que toute propriété gouvernementale est une propriété à vendre. Le but du fonds est de vendre aussi vite que possible tous ces biens », déplore-t-elle. Des appels à investisseurs sont lancés pour chaque bien, qui est vendu au plus offrant. L’argent ainsi récolté va directement au paiement de la dette grecque, « un trou noir » pour Maria Karamanov, qui critique également le fonctionnement peu transparent de ce fonds. Les demandes d’interviews de Reporterre aux responsables en ont d’ailleurs été refusées.

Parmi les terrains en vente, celui de l’ancien aéroport d’Hellinikon, à quelques kilomètres du centre d’Athènes. A l’abandon depuis bientôt dix ans, la zone s’étend sur 3,5 kilomètres de côtes. Avant la crise, elle devait devenir un grand parc métropolitain, alors qu’Athènes est l’une des villes comptant le moins d’espaces verts en Europe.

Désormais, le terrain va être vendu à un fonds d’investissement, Lamda Development, dont les capitaux viennent d’Abu Dabi, de Chine et d’Europe. En projet, une marina de luxe pour touristes et des centres commerciaux, peut-être même une île artificielle. Le projet va ainsi privatiser tout un littoral très fréquenté des populations alentours.

- A Stratoni, en Chalcidique -

Golf et aéroport privé

Autre exemple à Corfou, une île déjà bien grignotée par les hôtels à touristes. Là-bas c’est une zone humide, lieu de passage des oiseaux migrateurs, qui est mise en vente. Les associations de protection de l’environnement soupçonnent un projet d’hôtel « classique ».

Mais ailleurs ce sont des villas de luxe, voire des villages privés avec golf et aéroport qui sont envisagés. « C’est la nouvelle tendance du tourisme en Grèce », déplore George Chasiostis, responsable juridique au WWF Grèce. Comme à Kyparisia, dans l’ouest du Péloponnèse. Sa plage est un lieu de reproduction pour les tortues de mer. Lundi, un avis du conseil de l’Europe enjoignait même la Grèce de protéger leur habitat.

« Investissements stratégiques »

Additionnées, les superficies de tous ces terrains ne représentent pas tant que cela. « Mais ce sont des zones très précieuses, précise George Chasiostis. Beaucoup sont des aires protégées : des zones Natura 2000 [comme à Corfou - NDLR], des forêts où des littoraux. »

Ainsi, il ne s’agit pas que de vendre ces terrains. Il faut aussi y faciliter la construction, normalement limitée dans ces zones sensibles. Ce programme de ventes s’accompagne d’un programme législatif.

Première étape, la loi dite d’« accélération et de transparence des investissements stratégiques », adoptée en 2010. Elle met en place une procédure spéciale, qui oblige les autorités à examiner certains dossiers d’investissement en priorité.

« Chaque investisseur est invité à présenter un programme d’aménagement pour la zone qu’il achète, explique Maria Karamanov. Cela l’autorise à faire beaucoup plus de choses que ce qui est normalement autorisé sur ces zones. Et les permissions sont données beaucoup plus rapidement par les ministères. »

« Construire sur une plage va devenir plus facile que de construire partout ailleurs en Grèce, c’est choquant ! », se lamente George Chasiostis.

Deuxième étape, les lois environnementales sont peu à peu modifiées. Votée cet été, la loi Forêt permet désormais de construire des hôtels ou des usines en forêt, ce qui était strictement limité auparavant. Autre recul, les terres brûlées étaient autrefois totalement protégées, afin de permettre à la forêt méditerranéenne de repousser. Désormais, on peut construire sur ces terres.

Privatisation des plages

Aussi proposée cet été, la loi Littoral a provoqué un tel tollé dans l’opinion qu’elle a été pour l’instant repoussée. Avant peut-être de repasser cet hiver, à un moment où l’on passe moins de temps à la plage…

Parmi les dispositions envisagées, permettre les constructions jusqu’à dix mètres du front de mer, alors qu’elles sont limitées à cinquante mètres pour l’instant. Mais surtout changer le statut juridique des littoraux : « Ils pourraient être achetés et vendus, cela serait comme une privatisation des plages », s’inquiète George Chasiostis.

Une aberration selon Maria Karamanov. « Les côtes ont toujours été protégées en Grèce parce que l’on considère que c’est un bien commun et que personne ne peut les vendre ou y construire comme il veut », explique-t-elle.

Si bien que selon elle, ces dispositions seraient mêmes inconstitutionnelles. L’article 24 du texte fondamental grec indique que « La protection de l’environnement naturel et culturel est une obligation de l’État et un droit de chacun », rappelle la juriste.
Mais peu importe aux politiques et aux investisseurs, déplore George Chasiostis : « Ils veulent se débarrasser de la législation environnementale car ils ne peuvent pas imaginer d’autre façon de développer le pays. »

« Je suis très inquiète pour mon pays », poursuit la conseillère d’État. Ce n’est pas la crise qui la préoccupe, car elle passera comme les autres selon elle. « Mais après, la Grèce n’aura plus rien à voir avec celle que l’on connaît aujourd’hui. Du point de vue culturel, environnemental, et même de nos modes de vie. Il y a des choses plus importantes que l’économie à préserver pour les générations futures », insiste-t-elle.


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Lire aussi : DOSSIER : La Grèce sous le choc néo-libéral

Source et photos : Marie Astier pour Reporterre

Première mise en ligne le 10 décembre 2014.

DOSSIER    Grèce

19 octobre 2019
Radio Bambou : et si on mangeait des fruits et légumes de saison ?
Chronique
19 octobre 2019
En Loire-Atlantique, l’opposition monte contre le bétonnage de terres par un « surf park »
Enquête
16 octobre 2019
La carte des luttes contre les grands projets inutiles
Enquête


Dans les mêmes dossiers       Grèce





Du même auteur       Marie Astier (Reporterre)