En Guyane, les Amérindiens face au manque d’eau
Les pouvoirs publics ont livré plusieurs centaines de litres d’eau par hélicoptère à différents villages du Haut Maroni comme ici, le 19 mars, à Taluen. - © Enzo Dubesset / Reporterre
Les pouvoirs publics ont livré plusieurs centaines de litres d’eau par hélicoptère à différents villages du Haut Maroni comme ici, le 19 mars, à Taluen. - © Enzo Dubesset / Reporterre
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École fermée, rationnement... En Guyane, les Amérindiens manquent cruellement d’eau potable, et le fleuve Maroni est ultrapollué. M. Macron, en déplacement dans la région, ne s’est pas rendu dans la zone touchée.
Maripasoula (Guyane), reportage
L’allure décontractée, assis à l’arrière de la pirogue, le « taxi man » dirige instinctivement son embarcation. Fils et petit-fils de piroguiers, il connaît par cœur chaque méandre de l’Aletani, le nom que donne son peuple, les Wayana — un des six peuples amérindiens de la Guyane —, au fleuve Maroni dans sa partie supérieure. Chaque jour, il emprunte cette route fluviale reliant le bourg de Maripasoula, où sont concentrés la plupart des services, aux villages amérindiens situés en amont.
Les « sauts », ces rapides rocheux qui ponctuent le Maroni sur ses 600 kilomètres, viennent rompre un paysage tout en nuances de vert, tant la végétation amazonienne enserre le fleuve. Après plus d’une heure de navigation, le village de Taluen, 400 habitants, se dessine enfin sur les hauteurs de la côte française. Juste en face, se dresse le Suriname.
Entre le fleuve et ses nombreux affluents qui s’écoulent à perte de vue, et la brume matinale qui s’évade de la canopée, l’eau semble omniprésente. Il s’agit pourtant d’une denrée rare en ce moment. « Depuis des mois, nous n’avons presque plus d’eau potable. Un forage sur trois fonctionne et il ne va pas assez profond. C’est la même situation dans la plupart des villages de la région », regrette Michel Aloïké, le chef coutumier de Taluen. En cause, la sécheresse historique ayant frappé la région, lors de la dernière saison sèche, entre août et novembre. « On ne pouvait plus naviguer entre les villages, les sauts étaient à sec et les gens traversaient à pied », se souvient une habitante croisée au dispensaire du village.
De l’eau au robinet quelques heures par jour
La faible saison des pluies qui a suivi n’a pas permis aux nappes phréatiques de se recharger complètement. « À cette période, l’eau doit déjà être remontée de plusieurs mètres. Ces rochers-là sont normalement sous l’eau », dit Florian Molard, l’agent local du Parc amazonien, en désignant la jetée naturelle qui s’est formée devant sa maison.
Depuis six mois, les robinets communaux ne déversent de l’eau que quelques heures par jour, bien souvent trop trouble pour être consommée directement. Taluen, Pilima, Antécume-Pata et les autres villages situés hors du bourg de Maripasoula subissent cette situation avec un fort sentiment d’abandon des pouvoirs publics. Un symbole parmi d’autres : Emmanuel Macron, présent en Guyane du 25 au 26 mars, ne se rendra ni à Taluen, ni dans aucune autre localité du Haut-Maroni.
Certes, des mesures d’urgence ont été mises en place par les collectivités et l’État. L’acheminement de plusieurs centaines de litres d’eau par hélicoptère, par exemple. Le 24 mars, 15 tonnes d’eau minérale ont été envoyées, sur 50 prévues d’eau, grâce à quinze pirogues. Ou l’installation, par la mairie de Maripasoula, de fontaines à eau atmosphérique dans les carbets (abris) communautaires et les écoles.
« On nous livre un pack d’eau par famille. Ça dure deux jours. Et après ? On va continuer longtemps comme ça ? », interpelle Michel Aloïké, qui appelle depuis des années à la rénovation du système de pompage, complètement vétuste, et des canalisations. Quant aux fontaines et à leur capacité de 16 litres par jour, elles provoquent, elles aussi, quelques sourires crispés. À Pilima, la situation est si catastrophique que l’école a annoncé le 21 mars sa fermeture jusqu’à nouvel ordre, estimant que l’accueil des élèves dans de bonnes conditions ne pouvait être assuré.
Le fleuve, ultime ressource
Cette crise de l’eau ne date pas d’hier. Lors de la saison sèche de 2018, c’était l’école de Taluen qui avait été bloquée pendant une semaine par les parents d’élèves. Ils dénonçaient déjà le manque d’eau potable et d’électricité. Ce problème dépasse même les villages amérindiens du Haut-Maroni puisqu’à l’échelle de la Guyane, 18 % de la population n’avait toujours pas d’accès à l’eau potable, selon un rapport parlementaire sur l’aménagement du territoire publié en novembre 2023.
Alors, pour le quotidien, les habitants s’en remettent au fleuve. Chaque jour, des dizaines d’habitantes et habitants, se lavent, font leur vaisselle mais aussi leurs besoins directement dans l’Aletani. Un mélange de traditions, la vie des Wayana ayant toujours été centrée autour du fleuve, et de pratiques contraintes par cette pénurie qui n’en finit pas.
Des contraintes d’autant plus fortes que, depuis les années 1990, le paysage local a bien changé, notamment en raison des bouleversements liés à l’expansion de l’orpaillage illégal. Les trois dernières décennies ont vu l’installation de plus en plus de « chinois », des épiceries tenues par la diaspora, sur la rive surinamaise. Bases de ravitaillement des orpailleurs, ces magasins sur pilotis sont aussi fréquentés par les Amérindiens qui viennent y acheter viande congelée, boissons sucrées ou encore alcool à bas prix.
Cette connexion récente aux modes de consommation occidentaux charrie son lot de problèmes, en premier lieu la pollution liée aux déchets, entassés pour la plupart dans des décharges en plein air et qui se retrouvent au fond du fleuve à chaque grosse pluie.
Orpaillage et mercure
La population est aussi directement confrontée aux conséquences de l’orpaillage, en particulier la pollution au mercure. Ce produit toxique est utilisé par les « garimpeiros » (le surnom des orpailleurs clandestins) pour séparer l’or des autres minéraux. Surtout, il est très présent à l’état naturel dans les sols. Or, l’activité minière, en les érodant, relâche le métal lourd dans l’eau du fleuve, où il prend une forme très toxique, le méthylmercure, et contamine l’ensemble de la chaîne alimentaire, jusqu’aux gros poissons carnassiers, très consommés.
« Je suis revenu vivre au village il y a six mois. Les premières fois où je me suis baigné, je sentais que ça me piquait et grattait », se souvient Jocelyn Taluen, la trentaine, à l’occasion d’une matinée de pêche. « Quand l’activité d’orpaillage est très forte ou en cas de fortes pluies, l’eau du fleuve devient orange », abonde Michel Aloiké. Les derniers relevés de l’association Solidarité Guyane, révèlent une imprégnation au mercure des populations amérindiennes du Haut-Maroni trois à quatre fois supérieure aux recommandations sanitaires européennes. [1]
L’utilisation au quotidien de cette eau polluée entraîne son lot de maladies, quasiment disparues dans l’Hexagone. « Tout le long du fleuve, on a de plus en plus de cas de shigellose [diarrhée infectieuse aiguë] et des rotavirus [cause de gastro-entérites graves]. Ce sont des maladies liées à la mauvaise qualité de l’eau que l’on voit surtout en Afrique centrale », dit un médecin officiant dans la région et souhaitant rester anonyme.
Sans même parler des problèmes gastriques « classiques » extrêmement fréquents. Des maladies d’autant plus mal prises en charge que le dispensaire de Taluen, le seul à être ouvert en permanence dans les hameaux amérindiens, manque lui aussi d’eau saine.
3 000 kilomètres de rivières détruits
À plus grande échelle, c’est l’écosystème tout entier du Maroni qui est menacé d’effondrement. En 2022, le Conseil scientifique du Parc amazonien de Guyane (PAG) alertait sur « l’état désastreux des eaux du Maroni » avec « plus de 3 000 kilomètres de rivières » rejoignant le fleuve qui ont, « d’ores et déjà, été totalement et durablement détruits ».
Alors que leur mode de vie et leurs savoir-faire tendent déjà à disparaître, c’est tout l’environnement familier du peuple Wayana qui s’effrite. « La situation est particulièrement injuste. Ces peuples n’ont pas participé aux folies du capitalisme occidental mais risquent d’être parmi les premiers réfugiés climatiques du pays », alerte Marine Calmet, présidente de l’association Wild Legal.
Face à la mobilisation des villages Wayana, des financements publics ont tout de même été débloqués pour la rénovation du réseau d’eau potable de Taluen et Baboon Olo mais rien n’a encore été confirmé pour les autres villages. Enfin, depuis 2022, les autorités coutumières et le Fonds mondial pour la nature (WWF) réfléchissent à la création d’une ferme aquacole près de Taluen qui permettrait d’élever un poisson sain.
Enfin, la bataille pour la reconnaissance des droits amérindiens à vivre dans un environnement sain passe aussi par la voie juridique. Le 14 janvier, deux habitants de Taluen, dont Michel Aloïke, et six associations, dont Wild Legal, ont saisi le tribunal administratif de Cayenne pour démontrer la « carence fautive » de l’État et donc sa responsabilité vis-à-vis des Amérindiens du Haut-Maroni.
Les requérants espèrent notamment faire reconnaître les « droits fondamentaux » du fleuve Maroni et de ses affluents. Une initiative juridique pionnière en France qui s’inspire de précédents colombiens et néo-zélandais. Et qui permettrait de sanctuariser ce bras de vie pour tout un peuple.