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Photographe dans les Vosges ©Mathieu Génon/Reporterre

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Reportage — Monde

En Inde, les crues du Brahmapoutre sont devenues « invivables »

© Côme Bastin/Reporterre

Dans l’Assam, au nord-est de l’Inde, les champs sont noyés, les villages engloutis par des crues imprévisibles. Les agriculteurs n’arrivent plus à cultiver et la jeunesse se désespère. En cause : le changement climatique, mais aussi une décennie de constructions pléthoriques — barrages, digues, routes...

Jorhat et ses environs (Assam), Inde

Sur le bas-côté de l’autoroute surélevée, une centaine de familles ont construit des abris en bois dans l’urgence. À 33 ans, Anjuma Begum survit là, avec son mari et ses trois enfants. « On vit comme des rats ! Pas d’électricité, pas de toilettes, pas d’eau potable. Mon bébé a attrapé la fièvre à cause des moustiques et j’ai peur qu’il se noie, donc je l’ai attaché aux meubles. »

Une fois de plus, le Brahmapoutre est sorti de son lit. Dans l’État de l’Assam, dont il traverse la vallée avant de rejoindre le Gange au Bangladesh, il a englouti 1 200 villages. Au total, quelque 600 000 personnes sont affectées par cette crue, inhabituelle au mois de septembre. « Durant le confinement, nous n’avons pas pu travailler ; désormais, c’est notre récolte de riz qui est en danger. Nos vaches et nos chèvres ont été emportées par les flots », raconte Anjuma Begum. De son village englouti par les eaux, Pup-Deopani, on n’aperçoit plus que quelques toits.

Probin Pegu, désolé, montre ses récoltes ravagées par les eaux. © Côme Bastin/Reporterre

Autour de la ville de Jorhat, les dégâts sur les récoltes sont immenses. Dans le village d’Agaratoli, Probin Pegu nous a fait prendre une barque pour le constater. Selon ce jeune agriculteur de 26 ans, planter est devenu un coup de poker : « Normalement, la mousson se dissipe fin août et nous plantons à ce moment-là. Cette année, elle est revenue en septembre et tous mes champs ont été noyés sous les eaux. Il y en a pour 400 euros d’investissements perdus ! »

« Depuis quelques années, c’est devenu invivable. »

Même constat dans le village de Jajimukh, près duquel les rivières Janjhi et Mitong se jettent dans le Brahmapoutre. « Mes parents sont venus du Bihar [un État pauvre et rural du nord de l’Inde] pour travailler dans les ferries sur le Brahmapoutre », dit à Reporterre Baccha Lal Chowdhury. « Quand cette compagnie a fait faillite, ils se sont lancés comme agriculteurs », poursuit le fermier de 73 ans. « Pendant longtemps, on s’en sortait, mais depuis quelques années, c’est devenu invivable. Je ne sais pas si c’est le changement climatique, mais auparavant les crues étaient moins hautes et moins nombreuses. »

Baccha Lal Chowdhury a surélevé sa maison et ajouté un étage pour stocker ses grains et ses affaires les plus précieuses. Cette architecture, typique dans la vallée de l’Assam, montre que les habitants savent normalement composer avec les caprices du fleuve. « Les peuples vénèrent ses cycles de destruction et création, dit Mirza Zulfiqur Rahman, chercheur associé à l’Institute of Chinese Studies de New Delhi. Le Brahmapoutre prend parfois des bouts de terre mais fertilise les sols en retour. Les villageois savent lire ses crues, planter et déménager au bon moment. » Mais depuis dix ans, le fleuve turbulent est hors de contrôle.

L’architecture sur pilotis se développe pour faire face aux crues. © Côme Bastin/Reporterre

« Le problème n’est pas tant les inondations que le fait qu’elles sont désormais irrégulières et soudaines », explique Dadu Dutta, coordinateur pour l’ONG North East affected area development society (Neads). « Cette année, il y a eu peu de précipitations mais une crue tardive. D’autres années il y a trop de pluies et jusqu’à six crues. » La cause de ces bouleversements ? Le changement climatique. « Long de près de 3 000 kilomètres, le Brahmapoutre est alimenté par des dizaines d’affluents dans l’Himalaya chinois et indien ainsi que par l’eau des moussons », explique Mirza Zulfiqur Rahman. « Or, les pluies deviennent de plus en plus erratiques et intenses, pendant que la fonte des glaciers de l’Himalaya s’accélère chaque été. »

« Cela fait des décennies que l’Inde accumule des couches de routes et de digues »

Mais pour ce spécialiste des conflits transfrontaliers, le climat a bon dos. Les désastres dans le bassin du Brahmapoutre sont aussi causés par un bétonnage excessif qui a commencé après le terrible séisme qui a frappé en 1950 le Tibet et l’Assam. « Cela fait des décennies que l’Inde accumule des couches de routes et de digues dans la région pour protéger les villes ou les plantations de thé. Ces interventions humaines, pensées dans l’urgence et sans vraie connaissance de l’écosystème, finissent par perturber et déporter le cours du fleuve. »

En plus de cette vague de constructions dans la vallée, la tension avec le voisin chinois dans l’Himalaya aggrave encore la folie du fleuve. « L’Inde est engagée dans une frénésie de construction de barrages hydroélectriques sur les affluents du Brahmapoutre dans l’Himalaya. Il s’agit bien sûr d’approvisionner la région en énergie, mais aussi de se mesurer au rival chinois, alors que Pékin et New Delhi n’arrivent pas à s’entendre sur le tracé de leur frontière. » Ces projets géants, dont les études d’impact environnemental sont souvent validées dans l’urgence, perturbent les cycles hydrauliques et accentuent la rapidité des crues.

La crue géante du Brahmapoutre. Septembre 2021.

Conséquence de cette course à la puissance : l’érosion des sols s’accélère. « Des villages et des terres cultivables sont grignotés lors de chaque inondation. La rive que vous pouvez voir de l’autre côté de la rivière a reculé d’une dizaine de mètres, montre Basan Choudury. En 2020, on y trouvait encore des manguiers. » Selon le gouvernement de l’Assam, le Brahmapoutre emporte 80 km² de terres chaque année. De plus, « les eaux charrient de plus en plus de sable, ce qui stérilise les sols ».

Face à ce dérèglement menaçant des millions de personnes, le gouvernement de l’Assam tente tant bien que mal de jouer la carte de l’adaptation. Des routes pavées et surélevées sont construites dans les villages pour canaliser les crues. Une solution qui se révèle parfois contre-productive. À Jajimukh, elles ont permis de sauver le bétail qui s’y est réfugié. Mais dans le village d’Agaratoli, un fermier déplore « que les digues aient empêché l’eau de s’évacuer et donc fait monter son niveau ». Sans parler des afflux soudains lorsque ces digues s’effondrent ou doivent être ouvertes en catastrophe.

Lors des inondations, le bétail se réfugie sur les digues surélevées. © Côme Bastin/Reporterre

Depuis une de ces routes récemment sorties de terre, Basan Choudury nous montre un hameau surélevé construit en 2007 par l’État pour accueillir des familles dont le village a été rayé de la carte. « Cela ne suffit plus face à la taille des crues d’aujourd’hui. Construire toujours plus haut ne peut pas être une solution durable ! » Quant aux camps ouverts pour les réfugiés climatiques, ils ne sont investis qu’en dernier ressort. « La plupart refusent d’abandonner leurs foyers. Ils attendent la décrue à proximité de leurs champs, espérant sauver une partie de leur récolte. » Quitte à vivre dans des conditions d’hygiène catastrophiques.

Des variétés de riz à cycle plus court pour éviter les inondations

Que faire alors que chaque année, la situation des agriculteurs empire dans la région ? Avec une centaine de volontaires, l’ONG de Dadu Dutta « tente d’éduquer au changement climatique ». La Neads fait notamment la promotion de variétés de riz à cycle plus court, à même de passer plus facilement entre les cycles des inondations. Elle encourage la nouvelle génération à poursuivre ses études pour décrocher des emplois dans le secteur des services. « Il faut décider démocratiquement des projets d’infrastructures, en partant des besoins des populations locales qui vivent depuis toujours avec les mouvements du Brahmapoutre », recommande de son côté Mirza Zulfiqur Rahman.

En attendant, « le gouvernement se contente de débloquer des fonds, dont une bonne partie finit détournée lorsqu’il y a une catastrophe », déplore le jeune Probin Pegu. Il n’a pas pu aller les soutenir à New Delhi, à 2 000 kilomètres de là, mais se dit solidaire de la révolte des agriculteurs en cours depuis neuf mois en Inde. Faute d’alternative, le fermier Baccha Lal Chowdhury continue à planter après chaque inondation sans grandes illusions. Parmi ses trois fils, deux sont partis travailler dans des usines. « Les jeunes quittent le village pour chercher du travail en ville et notre mode de vie disparaît. »

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