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Révolte des paysans en Inde : « Le Covid sera vaincu, mais pas notre mouvement ! »

À la suite des élections locales en Inde et de la seconde vague de Covid-19, la révolte des paysans est passée sous les radars médiatiques. Mais aux portes de Delhi, les militants restent nombreux et déterminés à combattre les lois agricoles du parti au pouvoir, qui menacent leur survie.

New Delhi (Inde), correspondance

« Pas de relâche pour le mouvement des fermiers », titrait le Times of India le 5 mai. Si la révolte des paysans née en novembre dernier aux portes de Delhi ne fait plus autant la une des journaux, concentrés sur la flambée de l’épidémie de Covid-19 dans le pays, ce n’est pas parce qu’elle s’est éteinte. Bien au contraire.

Aux frontières de la capitale New Delhi, comme celles de Singhu, Tikri ou Shahjahanpur, les campements de fermiers qui protestent contre la déréglementation du secteur agricole sont toujours là, avec le même mot d’ordre : « retrait des Farm Bills ». Adoptées par le gouvernement de Narendra Modi, ces lois engagent une profonde libéralisation du secteur agricole. Le gouvernement prévoit en effet des réformes remettant en cause les prix minimums d’achat des denrées, comme le blé et le riz, menaçant ainsi la survie des petits paysans.

Une marche à la frontière de Singhu, début mai.

« Nous ne bougerons pas tant que les lois ne seront pas annulées »

Un grand meeting sur la suite du mouvement a rassemblé mercredi 5 mai trente-deux organisations agricoles à Singhu, au nord-ouest de Delhi, où Harinder Happi est présent depuis cinq mois. « Les meetings continuent, nous ne bougerons pas tant que les lois ne seront pas annulées, explique par téléphone à Reporterre ce bénévole et porte-parole de Samyukt Kisan Morcha, le front commun des paysans. Mais il nous faut aussi discuter de la suite du mouvement dans cette période particulière. » Le jour même, l’Inde battait un nouveau record mondial de contaminations au Covid-19, avec 412 000 cas recensés en 24 heures.

Autour de la capitale, les activistes s’accordent à dire qu’il y a un peu moins de monde qu’aux rassemblements de janvier. « C’est la saison des récoltes dans le Pendjab, l’Haryana et l’Uttar Pradesh, donc beaucoup de fermiers ont dû retourner sur leurs terres, explique Harinder Happi. Certains activistes venus des grandes villes comme Delhi ou Chandigarh sont aussi bloqués chez eux à cause des restrictions sanitaires. » Un ralentissement circonstanciel donc, plus qu’une démobilisation politique.

Lors d’un meeting à la frontière de Shahjahanpur, début mai.

Pour l’instant, peu de cas de Covid-19 ont été détectés parmi les participants, selon les organisateurs. « Je n’ai pas vu un seul cas, assure par téléphone Sanjay Madhav, secrétaire adjoint du mouvement paysan All India Kisan Sabha (AIKS). Peut-être parce que nous sommes en plein air ou que les fermiers ont une bonne alimentation ? »

Ceux-ci essaient cependant de se préparer au retour du virus. « Nous essayons d’appliquer les consignes sanitaires. Nous allons stopper les meetings bondés et les diffuser dans les rues via nos haut-parleurs et en vidéos sur YouTube », dit Harinder Happi. D’autant que le gouvernement indien n’hésite pas à rendre les fermiers responsables de la situation sanitaire du pays, les accusant de bloquer l’approvisionnement en oxygène de la capitale ; des faits encore non avérés.

Sur les photos des mobilisations que nous recevons — la situation sanitaire du pays ne permettant pas de nous rendre sur les lieux — les masques se font rares. « C’est qu’il nous est difficile d’accéder à du matériel médical », dit le militant. Ce jeudi, des fermiers ont ainsi manifesté devant un hôpital de la capitale pour réclamer de l’aide.

Dans ce camp médical bénévole, des fermiers se plaignent d’être démunis face à la seconde vague de Covid-19.

« Ces lois créeront beaucoup plus de dommages sur le long terme que le virus »

Quoi qu’il en soit, la pandémie ne semble pas être la préoccupation première autour de Delhi. « L’opinion générale, c’est que ces lois créeront beaucoup plus de dommages sur le long terme que le virus qui, lui, passera, déclare un participant. Elles vont supprimer nos tarifs minimums d’achat et accroître la mainmise des grandes firmes sur nos terres. » « Le Covid sera vaincu, mais pas notre mouvement ! » dit un autre activiste.

À l’épreuve du Covid-19, le mouvement est donc loin de faiblir. Depuis quelques jours, il a même trouvé un second souffle à la suite des défaites du Bharatiya Janata Party (BJP), le parti de Narendra Modi, lors des élections régionales. En particulier au Bengale-Occidental, où la ministre en chef Mamata Banerjee, de gauche, a obtenu une écrasante majorité, en dépit d’une défaite annoncée par le BJP et une partie des médias. « Beaucoup de fermiers sont allés y faire campagne dans le cadre du mouvement citoyen No Vote to BJP », raconte Sanjay Madhav.

De quoi revigorer les troupes, en montrant qu’il est possible de battre le pouvoir en place. « Depuis le début du mouvement, les participants savent qu’ils s’engagent sur du long terme, dit Harinder Happi, de Samyukt Kisan Morcha. Je comprends que les médias concentrent leur attention sur la pandémie. Mais ce mouvement est le plus large que j’ai pu voir en Inde et il continuera. »

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