En Italie, un projet de port inutile dégrade la côte romaine

9 mai 2014 / Andrea Barolini (Reporterre)

Le Forum des grands projets inutiles et imposés se déroule ces jours-ci à Rosia Montana. Partout en Europe, ces chantiers coûteux et destructeurs de l’environnement se multiplient. Comme près de Rome, où des entrepreneurs véreux se prennent pour des empereurs romains. A Fiumicino, près de Rome, le Porto della Concordia est à l’abandon mais le projet est toujours officiellement autorisé.


- Fiumicino, reportage

Acqua Marcia, l’une des sociétés chargées d’édifier le futur port de plaisance de la ville italienne de Fiumicino, à moins de 20 kilomètres de Rome, n’a pas caché ses rêves mégalomaniaques : « Ici, expliquait une vidéo diffusée sur internet, les empereurs romains Claude et Trajan avaient créé le plus important port de la Méditerranée. Et nous, on va en faire autant ».

C’était au mois de décembre 2009, et le ministère des Infrastructures, la Région Latium et la mairie de Fiumicino venaient de donner leur feu vert au projet du « Porto della Concordia », en indiquant le début des travaux pour l’année d’après. Des travaux titanesques.

Un entrepreneur sous le coup de la justice

Mais aujourd’hui la zone choisie pour ce grand ouvrage est fermée par une grille d’acier. Aucun ouvrier n’est au travail. Aucun bruit de machineries. Même la route amenant au chantier, qui traverse des champs abandonnés et aboutit à un ancien phare, est désormais en ruine.

Le chantier a en fait été stoppé par les autorités judiciaires italiennes en mars 2013, et l’entrepreneur Francesco Bellavista Caltagirone a été arrêté sous l’accusation d’escroquerie de 35 millions d’euros. Selon la gendarmerie italienne, il avait mis en place « un système de fausses sous adjudications ». Une fois l’enquête terminée, en septembre, le tribunal a décidé de rouvrir le site, mais dans l’attente d’un jugement définitif, les travaux n’a pas encore repris.

"Une énorme spéculation"

Dans le rapport « Goletta Verde 2009 », l’association écologiste Legambiente avait souligné les dimensions exagérées du grand ouvrage : un port de 104 hectares, dont 77 en mer, 27 sur la côte et 4,5 pour les constructions navales. Objectif : abriter 1 445 bateaux, dont 400 de plus de quinze mètres de longueur et 700 de plus de dix-huit mètres. Ce serait le plus grand port de plaisance d’Europe.

Juste à coté du chantier vide, il y a déjà un petit port de plaisance.

Les propriétaires se réjouissent de la paralysie du chantier voisin. Pourquoi ? « Parce que, explique l’un d’entre eux, la plupart des places ont été conçues pour des grands bateaux, allant jusqu’à 60 mètres. Mais ici, il n’y aura jamais de marché pour des yachts de luxe. Nos clients habitent à Fiumicino ou à Rome, et ils n’ont que des petits bateaux. Le projet du nouveau port n’est qu’une énorme spéculation ».

Un projet faramineux pour un besoin inexistant

Le chantier prévoit l’édification de 130 000 mètres cubes d’infrastructure : « Une “Tour des suites” avec deux étages destinés aux commerces, décrit le rapport « Goletta Verde 2011 », une deuxième “Tour directionnelle” qui devrait abriter un restaurant et dix étages de bureaux ; un centre de congrès avec trois salles contenant des centaines de places ; un Grand Hôtel cinq étoiles avec 180 chambres, un bar, un restaurant, une piscine, un parking enterré, un fitness center, un “Club house”, une résidence, un supermarché. Et l’Eglise de San Michele, avec sa maison paroissiale ».

Tout cela, selon l’étude d’impact et d’évaluation environnementale, doit être considéré comme une « promotion sociale du territoire ». « L’exemple du port d’Ostia, à quelques dizaines de mètres du chantier de Fiumicino, explique à Reporterre Roberto Scacchi, président de Legambiente Lazio, démontre que c’est fallacieux. Là-bas, il y a quasiment 800 places pour les bateaux et seulement deux café ouverts. Les emplois promis n’ont jamais été créés. A Fiumicino, ils ont proposé le même projet inutile ».

L’idée des constructeurs, en effet, est d’attirer une clientèle très riche. Mais la zone choisie n’est qu’à quelques dizaines de mètres de l’embouchure du Tibre, le fleuve qui traverse Rome. La pollution est très élevée, et la baignade y est interdite depuis longtemps : « Pourquoi un riche Arabe, Russe ou Américain choisirait-il ce lieu pour y amarrer son yacht, plutôt que près des plages de rêve de la Sardaigne ou de la Corse ? », se demandent les propriétaires du petit port.

Sans compter l’investissement prévu, qui est de 320 millions d’euros. « C’est un chiffre absurde, observe un activiste du Collettivo No Porto (Collectif Non au port), qui a occupé une petite maison au bord de la mer dans le chantier. Avec un coût bien moins élevé, on pourrait faire plusieurs choses avantageuses. On a proposé des petits projets alternatifs au port, utiles pour la communauté locale, comme des écoles d’aviron ou de voile ».

Les opposants ont souligné plusieurs fois que le port de plaisance d’Ostie - qu’on voit depuis le chantier - n’est pas le seul de la région. Même la société Iniziative Portuali (une autre entreprise concernée par le « Porto della Concordia »), a publié sur son site internet une liste des ports qui sont déjà actifs autour de Fiumicino : à Civitavecchia il y a en a un avec plus de 1.000 places de taille variable ; 611 sont disponibles à Sabaudia, 610 à Formia, 779 à Terracina, 886 à Nettuno, 466 à Gaeta (le port de plaisance le plus éloigné de Fiumicino, à moins de 150 km), 499 à San Felice Circeo. Pourquoi la côte aurait-elle de ce nouveau port gigantesque ?

Une zone à forts risques d’inondation

En outre, la zone concernée par les travaux est considérée à « risque d’inondation très élevé » (« R4 », selon la classification officielle). « Le changement climatique n’est pas une nouveauté, poursuit Scacchi, et depuis plusieurs années la ville de Rome, en hiver, est frappée par des pluies torrentielles. Edifier un port sur l’embouchure du Tevere, c’est une folie ! »

« Et puis, poursuit-il, le môle de protection, dont 600 mètres environ ont été posés avant la saisie de 2013, va modifier la direction des courants côtiers. Cela va accélérer l’érosion de la côte et risque de produire un marécage nocif pour l’environnement et la santé : il faut donc bloquer définitivement le projet, et démanteler cette structure inutile et dangereuse ».

Dans l’hiver 2012-2013, une tempête a détruit la partie terminale du môle, qui a été submergée. La capitainerie a parlé d’une possible catastrophe environnementale : en novembre 2012, vingt maisons au bord de la mer ont été évacuées à cause des inondations. Selon les écologistes, celles-ci ont été amplifiées par le nouveau môle, qui pousse les courants vers la côte.

Mais malgré les risques d’inondation, les retards (la réalisation de la totalité des places pour les bateaux aurait dû être terminée en 2013, alors qu’aujourd’hui, le port n’existe simplement pas) et les problèmes judiciaires, ce projet pharaonique reste formellement autorisé.


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une petite faveur à vous demander. Dans une période où les questions environnementales sont sous-représentées dans les médias malgré leur importance, Reporterre contribue à faire émerger ces sujets auprès du grand public. Le journal, sans propriétaire ni actionnaire, est géré par une association à but non lucratif. Nous sommes ainsi totalement indépendants. Personne ne dicte notre opinion. Cela nous permet de couvrir des évènements et thèmes délaissés par les autres médias, de donner une voix à ceux qui ne sont pas audibles, et de questionner les puissants en les mettant face à leurs responsabilités.

Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés. Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et nous laissons tous nos articles en libre accès. Vous comprenez sans doute pourquoi nous avons besoin de demander votre aide. Reporterre emploie une équipe de journalistes professionnels, qui produit quotidiennement des informations, enquêtes et reportages. Nous le faisons car nous pensons que notre vision, celle de la préservation de l’environnement comme sujet majeur de société, compte — cette vision est peut-être aussi la vôtre.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Source et photos : Andrea Barolini pour Reporterre

Lire aussi : La bataille de Venise contre les paquebots monstrueux


Cet article a été rédigé par un journaliste professionnel et a entrainé des frais. Merci de soutenir Reporterre :



22 mai 2019
Européennes : les programmes au crible de l’écologie
Info
24 mai 2019
Radical et non violent, Extinction Rebellion secoue la politique britannique
Info
25 mai 2019
Le succès des marches pour le climat prépare des actions plus engagées
Reportage




Du même auteur       Andrea Barolini (Reporterre)