En Russie, la population s’oppose farouchement à un projet de décharge

Durée de lecture : 8 minutes

13 juin 2019 / Estelle Levresse (Reporterre)

Dans la région d’Arkhangelsk, les habitants refusent la construction d’une décharge destinée à accueillir les déchets de Moscou. Ils sont déterminés à empêcher une « catastrophe écologique ».

  • Gare de Shies (région d’Arkhangelsk, Russie), reportage

Au milieu des bouleaux qui s’étendent à perte de vue, les 50 hectares de forêts déjà arrachés défigurent le paysage. Pour s’en rendre compte, il suffit de grimper sur l’une des énormes montagnes de sable ou de gravier stocké aux abords du chantier.

Cinquante hectares de forêts ont déjà été arrachés pour faire place nette au chantier.

C’est un projet qui rend fous les habitants de la région depuis bientôt un an : la construction en pleine taïga d’une gigantesque décharge — 300 hectares au départ, qui pourrait aller jusqu’à 3.000 selon les documents de la société Technopark — destinée à accueillir et à stocker une partie des ordures de la ville de Moscou. Un demi-million de tonnes par an, acheminées par train jusqu’à Shies, ancienne gare soviétique réhabilitée pour l’occasion. On est à plus de 1.000 kilomètres au nord-est de la capitale russe, à la frontière entre la région d’Arkhangelsk et la République des Komis — deux immenses territoires russes très peu peuplés.

Les travaux ont démarré l’été dernier dans le plus grand secret après un accord passé entre le maire de Moscou, Sergueï Sobianine, et le gouverneur de la région d’Arkhangelsk, Igor Orlov. Au mépris de toutes les règles du droit, sans étude préalable, ni autorisation officielle, ni réunion d’information.

« J’ai un enfant. Je ne veux pas qu’il vive dans cet environnement. Je veux qu’il respire un air propre » 

Dans cette région rurale, la population est très attachée à la nature et souvent dépendante de ses ressources. « Les gens chassent, pêchent, cueillent des baies ou des champignons puis vendent leur récolte ou font des réserves, explique Elena Soloviova, journaliste à Syktyvkar, la capitale des Komis. Les travaux ont très vite été découverts par des habitants d’un village proche. Puis, les ouvriers du chantier ont lâché le morceau. »

La gare ferroviaire de Shies.

L’opposition au projet a été immédiate. Habitants et activistes ont décidé d’occuper le terrain pour empêcher la construction. Progressivement, ils ont créé plusieurs postes de contrôle sur les voies d’accès au chantier puis bloqué les livraisons de carburant. « Cela a commencé dès le mois d’octobre [2018], on a installé une roulotte avec une parabole à Shies pour surveiller et filmer tout ce qui se passait, relate une habitante. Les ouvriers travaillaient 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, même pendant les fêtes de fin d’année. »

Et le mouvement a pris de l’ampleur. À proximité du chantier, le plus gros campement compte désormais une cinquantaine de personnes, qui s’y relaient quotidiennement, jusqu’à 300 les fins de semaine. Des gens venus parfois de loin, y compris de Saint-Pétersbourg et de Moscou, pour apporter leur soutien. Parmi eux, la majorité sont de simples citoyens en colère.

Le campement principal des opposants, à proximité du chantier.

Irina vit à Madmas, le village le plus proche de Shies, à une vingtaine de kilomètres. « J’ai un enfant. Je ne veux pas qu’il vive dans cet environnement. Je veux qu’il respire un air propre, dit-elle avec ressentiment. J’ai construit une maison. Qu’est-ce qu’elle vaudra quand j’aurai une décharge sous mes fenêtres ! »

La crispation est d’autant plus grande qu’il s’agit des déchets de la capitale. « Les gens ont le sentiment qu’on prélève toutes les ressources des régions — ici, le gaz et le pétrole — et qu’ils ne récupèrent rien car tout l’argent part à Moscou, dit Elena Solovovia. Cette rancune est forte et ancienne. »

Les opposants au projet viennent pour la journée, une nuit ou deux. Ils apportent des vivres, des vêtements, des bottes en caoutchouc, du matériel, construisent des abris, installent des tentes... « Il n’y a pas de leaders, pas d’organisation spécifique », affirme un visiteur régulier venu de Kotlas, un village situé à 150 kilomètres. Certains préparent les repas, d’autres coupent du bois ou vont chercher de l’eau… « Je ne connaissais personne avant de venir. J’ai trouvé les infos sur Internet, confie un homme d’une cinquantaine d’années. Je suis venu pour ma petite-fille. »

« Beaucoup de gens ne viennent pas car ils ont peur de perdre leur travail » 

Vladimir Goncharov, la quarantaine, est professeur d’histoire à Syktyvkar. C’est la deuxième fois qu’il fait le déplacement. « En tant qu’enseignant, je me dois de montrer l’exemple. Comment tu peux dire que tu aimes ta patrie si tu ne fais rien pour la défendre ? C’est pour ça que je suis ici ! » 

L’accès au site n’est pas simple. En train, il faut compter quatre heures depuis Syktyvkar. En voiture, les derniers kilomètres se font sur des routes forestières abandonnées, puis il faut marcher plusieurs kilomètres sur des chemins de forêt boueux. Mais on s’entraide, on fait du covoiturage… et à chaque point de contrôle, on discute, on se donne les dernières nouvelles.

Un des points de contrôle répartis sur les différentes route d’accès. Ils ont tous un nom (Leningrad, Stalingrad…) et il y a toujours au moins deux personnes sur chaque camp, nuit et jour.

Pour être là et oser affirmer son opposition, il faut du courage. Sergueï, père de deux enfants, arrive de Iémva, à 160 km. « Beaucoup de gens ne viennent pas car ils ont peur de perdre leur travail. Mais ils doivent réfléchir. Si une décharge est construite ici, dans quinze ans, quand leurs petit-enfants leur demanderont un verre d’eau, ils ne pourront pas leur donner. Car il n’y en aura plus ! »

Parallèlement à ces actions in situ, les activistes multiplient les manifestations à Syktyvkar et Arkhangelsk, les deux capitales régionales, réclament la démission des gouverneurs locaux, déposent des recours, écrivent des plaintes et des réclamations devant toutes les instances possibles… Ils ont également créé le Comité de défense de la Vychegda, organisation sociale et écologique regroupant les militants de la région d’Arkhangelsk et de la République des Komis et sont très actifs sur les réseaux sociaux, où ils publient articles et vidéos.

Du haut des montagnes de sable, on peut observer le matériel et les infrastructures déployés pour le chantier, dissimulés derrière des palissades.

Outre l’illégalité du projet, ils alertent sur la menace de « catastrophe écologique ». Les déchets — non triés — doivent être compactés et emballés avec un film plastique sous la forme de gros cylindres, comme des bottes de foin. Les opposants craignent que ces « paquets » ne supportent pas le climat très rude de la région. Avec les forts écarts de température — de - 40 °C en hiver à + 30 °C en été —, ils risquent de se décomposer et de s’infiltrer dans les sols. Or, le chantier est situé sur une zone marécageuse, irriguée de nombreux cours d’eau. « Regardez sur une carte. Les cours d’eau rejoignent la rivière Vychegda, qui se jette elle-même dans la Dvina septentrionale pour aller jusqu’à la mer Blanche. Cette décharge va polluer toute la région », se désole Guennadi Sidiourov présent sur le camp.

« Tout ceci n’est qu’une histoire d’argent » 

Les autorités régionales ont longtemps nié les problèmes en assurant que le projet n’aurait aucune conséquence sur l’environnement et que la population était simplement mal informée. Elles ont également promis des fonds pour la construction et la rénovation d’écoles et d’hôpitaux.

Interpellé sur la situation le 16 mai à Sotchi, Vladimir Poutine, le président de la Fédération de Russie, a été contraint de prendre position. « La population locale doit être écoutée. (…) Je vais discuter avec le maire de Moscou et le gouverneur de la région. » L’administration du président a ensuite annoncé un arrêt du chantier à compter du 15 juin, afin de mener les enquêtes nécessaires. Mais les gens n’y croient plus. « Poutine est un menteur. Il ment comme il respire », déclare un habitant.

À Shies, avec le blocage des livraisons de carburant, le chantier est déjà considérablement ralenti depuis fin février. Et la situation est de plus en plus tendue. La police et les brigades antiémeutes, vêtues de gilet pare-balle et de cagoules noires sont désormais présentes en permanence sur le site. Des activistes sont régulièrement arrêtés et punis d’amendes. Ces derniers signalent de plus en plus de violences de la part des gardes de sécurité. « Ils n’ont pas le droit de taper des citoyens mais ils ne sont pas sanctionnés pour ces agissements, souligne Elena Volovia. Il semble que la police leur ait donné carte blanche. »

La police accompagnée de la brigade anti-émeute inspecte le camp des activistes.

« Tout ceci n’est qu’une histoire d’argent », résume la journaliste. « Une triste histoire » de contrats extrêmement juteux qui profiteraient à quelques oligarques proches du pouvoir. « La gestion des déchets demande un investissement sur le long terme. Le gouvernement a lancé une grande réforme, qui consiste simplement à prélever une nouvelle taxe aux citoyens. Ils perçoivent cet argent et nous envoient leurs déchets. Voilà toute leur réforme ! »

Plus nombreux et plus déterminés que jamais, les défenseurs du territoire de Shies sont prêts à aller jusqu’au bout pour stopper le projet de décharge. « Au-delà de l’écologie, c’est une question de vie ou de mort pour eux. Il faut comprendre que la plupart des habitants ont acheté leur maison, ils sont endettés, ils ne peuvent pas partir, analyse Viktor Vishnevetsky, l’un des leaders de la contestation à Syktyvkar. Il n’y a qu’une seule issue, fermer cette construction illégale. Je suis convaincu qu’on va gagner. »


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Lire aussi : En Russie, les décharges et la colère débordent

Source : Estelle Levresse pour Reporterre

Photos : © Estelle Levresse/Reporterre
. chapô : le campement principal des opposants à la décharge.

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