En Russie, les décharges et la colère débordent

Durée de lecture : 6 minutes

26 mars 2019 / Estelle Levresse (Reporterre)

Bien qu’une réforme nationale soit en cours, les manifestations se multiplient depuis deux ans en Russie pour protester contre la mauvaise gestion des déchets. La dernière en date, début février, a réuni plusieurs milliers de personnes dans une quarantaine de villes.

  • Moscou (Russie), correspondance

La nouvelle boutique est toute petite, à peine une quinzaine de mètres carrés, et il faut passer par l’entrée d’une boulangerie pour y accéder. Pourtant, la clientèle — en majorité jeune et féminine — s’y presse ce samedi 9 mars, jour de l’ouverture. « Avoir un magasin zéro déchet à Moscou, c’est vraiment super, c’est une initiative formidable qu’il faut soutenir », s’enthousiasme Sveta, jeune Moscovite de 27 ans, ravie de pouvoir faire des achats sans emballage.

À l’intérieur, des étagères en bois tapissent le mur : d’un côté, on trouve les boîtes d’aliments vendus en vrac (riz, céréales, kacha, semoule, etc.), de l’autre, les produits ménagers et cosmétiques, les pochettes en tissu, le café en grains ou encore les biscuits faits maison.

Auparavant situé dans une banlieue éloignée de Moscou, le Zero Waste Shop (« magasin zéro déchet ») vient de déménager à Khlebozavod 9, ancienne friche industrielle réhabilitée accueillant boutiques et cafés branchés. En se rapprochant du centre de la ville, sa fondatrice, Larisa Petrakova, espère attirer davantage de clients.

Le projet de magasin de cette mère de famille de 37 ans est né d’une démarche personnelle. « Sensible à l’écologie, j’ai commencé à trier mes ordures mais c’était tellement compliqué que j’ai rapidement compris qu’il valait mieux adopter un mode de vie sans déchet. » Ne trouvant pas d’enseigne spécialisée, elle décide de créer son propre magasin.

Le Zero Waste Shop.

Un vrai défi à Moscou, où les 12 millions d’habitants sont encore peu sensibilisés à ces nouveaux modes de consommation et où il n’est pas simple de trouver les fournisseurs adaptés. Neuf mois après son ouverture, la boutique de Larisa Petrakova est toujours l’unique magasin estampillé zéro déchet de la mégalopole.

« Les gens qui prennent les décisions ne comprennent pas comment fonctionne la gestion des déchets » 

Pourtant, la gestion des 70 millions de tonnes de déchets ménagers produits chaque année en Russie devient critique. Plus de 90 % des ordures sont envoyées directement dans des décharges. Selon une étude de Greenpeace, une centaine de villes seulement proposent un système de collecte séparée et 11 % des habitants de la capitale russe avaient accès au tri en 2018.

Un état des lieux qui s’explique en partie par le « manque d’information et de professionnalisme des décideurs », selon Anna Garkoucha, directrice du mouvement écologique Razdelni Sbor, qui promeut la collecte séparée des déchets. « Aujourd’hui, on est dans une situation où il est absolument nécessaire de réformer mais la réforme n’a pas été confiée à des spécialistes. Les gens qui prennent les décisions ne comprennent pas comment fonctionne la gestion des déchets. Il y a tout un mécanisme à mettre en place d’information, de sensibilisation, d’incitation financière, de stimulation des ménages et des producteurs mais aussi des potentiels investisseurs du secteur, explique-t-elle. Chez nous, on installe des bennes pour le tri, mais on ne s’intéresse pas à ce qu’on met dedans, ni comment ! »

À Moscou.

Et l’attitude de Moscou, qui à elle seule génère un cinquième des ordures du pays, provoque la colère des populations alentour, et bien au-delà. Les premières protestations ont débuté en 2017 quand les décharges à ciel ouvert, installées en périphérie de la capitale, ont commencé à déborder. « Avec la multiplication de nouvelles constructions, des gens se sont retrouvés à habiter à proximité des décharges et à en subir les nuisances. Cela a créé de plus en plus de conflits », relate Angelina Davydova, journaliste russe spécialisé en environnement.

L’an dernier au mois de mars, l’intoxication d’une cinquantaine d’enfants de Volokolamsk, à 120 kilomètres au nord-ouest de Moscou, par les gaz émis d’une décharge voisine, a amplifié l’exaspération de la population. On était alors en pleine campagne de l’élection présidentielle en Russie. Les autorités ont ordonné la fermeture de plusieurs décharges et promis la construction de 200 usines de retraitement d’ici 2024.

 « Le Grand Nord n’est pas une poubelle »

Plus récemment, la colère est montée à Arkhangelsk, dans le Grand Nord, à 1.200 km de la capitale. En cause, le projet de Moscou — négocié avec les autorités locales — de construire une décharge dans le secteur de la gare de Shies, à la frontière de la région d’Arkhangelsk et de la République des Komis. L’objectif : y envoyer en train une partie des déchets de la capitale — environ un demi-million de tonnes par an.

Les travaux de construction de la décharge ont commencé à la gare de Shies, dans le Grand Nord, où doivent être transportés les déchets de Moscou.

Les habitants de cette région, encore préservée et dotée de plusieurs parcs nationaux, ont vu rouge. D’autant que le projet s’est élaboré sans les prévenir ni leur demander leur avis. « Nous ne sommes pas contre une réforme de la gestion des déchets en Russie mais totalement opposés au transport des déchets de Moscou chez nous », déclare Dmitri Sekouchine, l’un des leaders de la contestation locale.

Sous les slogans « Le Grand Nord n’est pas une poubelle » ou « Moscou, garde tes déchets chez toi », la première manifestation au mois de décembre 2018 a mobilisé la population au-delà des espérances des organisateurs. « On était plus de 30.000 ! On n’y croyait pas », confie Dmitri Sekouchine.

Manifestation à Arkhangelsk, le 3 février. « Le Nord est notre maison, pas une décharge. »

Sans réponse des autorités, les organisateurs ont décidé d’élargir le mouvement et appelé les autres régions du pays à les rejoindre. Ils ont porté également leurs revendications sur un terrain politique en réclamant la démission du gouverneur de la région — Igor Orlov — et de tous les députés du parlement régional. Le 3 février, la mobilisation était disparate, mais plus de 30 régions se sont jointes au mouvement, réunissant plusieurs milliers de personnes. Du jamais-vu.

Parmi les sujets de mécontentement des manifestants, le décret entré en vigueur le 1er janvier 2019 qui a imposé à chaque région de choisir un opérateur unique pour la gestion des déchets, mais qui s’est traduit par une augmentation des taxes pour les habitants. Or, Moscou et Saint-Pétersbourg ont été autorisés à reporter leur décision jusqu’en 2022. Cette différence de régime scandalise les populations des régions, qui réclament l’équité.

Manifestation à Arkhangelsk, le 3 février.

Dans son allocution devant l’Assemblée fédérale le 20 février, Vladimir Poutine a tenté d’apaiser les tensions en consacrant plusieurs minutes à la question des déchets et à la réforme en cours. Il a reconnu être face à une « question difficile » et appelé à « augmenter la part du recyclage de 8-9 % (actuellement) à 60 %, pour éviter que des millions de tonnes de déchets ne s’entassent à nouveau ».

Pas sûr toutefois que ces déclarations suffisent à calmer les protestations. Sur les réseaux sociaux, un nouvel appel à manifester a été lancé pour le 7 avril. « Les autorités doivent comprendre que si elles ne nous écoutent pas, la situation deviendra imprévisible », prévient Dmitri Sekouchine.


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Source : Estelle Levresse pour Reporterre

Photos : © Estelle Levresse/Reporterre sauf :
. chapô : manifestation à Arkhangelsk, le 3 février. © Alexandre Bobilev et Alexandre Koulechov
. Arkhangelsk : © Alexandre Bobilev et Alexandre Koulechov

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