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En montagne, à Chamrousse, les bétonneurs rêvent encore de développer la station de ski

6 février 2016 / Émilie Massemin (Reporterre)



Le maire de Chamrousse, en Isère, veut étendre son domaine skiable au vallon des Vans, une zone classée Natura 2000. Les opposants décrivent un projet catastrophique pour l’environnement et inutile sur le plan économique.

- Chamrousse (Isère), reportage

9 h 30, lundi 25 janvier. Je retrouve le président de Mountain Wilderness, Frédi Meignan, et le directeur de la Frapna [1] Isère, Nicolas Gourdin, sur le parking de Casserousse. Objectif de la matinée : repérer le terrain avant la manifestation du dimanche 13 mars contre le projet de la mairie d’étendre le domaine skiable de Chamrousse au vallon des Vans, une zone classée Natura 2000.

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Nicolas Gourdin, de la Frapna Isère, et Frédi Meignan, de Mountain Wilderness.

Nous amorçons la montée de la piste de Casserousse, fermée faute de neige – comme de vastes étendues des domaines skiables alpin, cet hiver. Dans la forêt, Nicolas Gourdin me montre des empreintes sur la neige : « Un lagopède est passé par là. » Lagopède ? Oiseau d’altitude, de l’ordre des galliformes, bien sûr ! Nous tendons l’oreille : la neige, même grumeleuse et glacée, étouffe les bruits alentours. « Il n’y a qu’ici qu’on entend ce silence », apprécie Frédi Meignan.

Deux manières très différentes d’apprécier la montagne 

Nous quittons bientôt l’ombre des pins cembro (Pinus cembra) – une espèce spécifique de Chamrousse, extrêmement rare à cette altitude. Le soleil, éclatant, fait scintiller les reliefs enneigés. Nous croisons un randonneur à ski, ancien gendarme du Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM), aujourd’hui guide. « Je trouverais ça dommage d’équiper les Vans, nous confie-il. C’est une sortie accessible, proche de Grenoble. Une belle porte d’entrée sur la montagne. »

Justement, nous apercevons – enfin – le Grand Van (2.448 m), le Petit Van (2.430 m) et la combe toute bosselée de pierres et traversée en partie d’une grande barre rocheuse qui se niche entre les sommets. Le relief, minéral et enneigé, évoque la haute montagne. Difficile d’imaginer une piste bien lisse et une rangée de pylônes sur un site à l’aspect aussi sauvage !

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Les deux sommets des Vans.

À notre arrivée à la Croix de Chamrousse (2.253 m), le contraste est saisissant. Après avoir parcouru des paysages vierges, variés, j’éprouve un sentiment d’étrangeté devant le terminus de la remontée mécanique. Les skieurs alpins s’élancent sur la neige domestiquée d’une piste impeccable.

Ainsi s’observent deux manières très différentes d’apprécier la montagne, qui expliquent la polémique suscitée par la volonté de la mairie d’étendre le domaine skiable de Chamrousse au vallon des Vans.

 Un projet de développement de station à 70 millions d’euros

Le projet est évoqué en décembre 2014, lorsque Chamrousse signe une convention de partenariat avec la Caisse des dépôts et consignations (CDC). Philippe Cordon, maire de la commune, et Patrick François, directeur Rhône-Alpes de la CDC, s’accordent sur sept axes de coopération, parmi lesquels la construction d’un centre aqualudique et d’hôtels trois et quatre étoiles, le remplacement du téléski de Casserousse par un télésiège six places et l’installation de canons à neige, le développement des énergies renouvelables... et « l’extension du domaine skiable du côté du secteur des Vans » avec implantation d’une remontée mécanique et création d’une piste de ski. Un chantier global estimé à « 70 millions d’euros minimum », selon M. Cordon, cité dans un article d’Actu-Montagne. Il n’a pas répondu à nos demandes d’entretien.

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Le plan des pistes de Chamrousse.

Franck Lecoutre, directeur de l’Office de tourisme, m’envoie une brochure de présentation. Objectif : faire de Chamrousse « la première Smart Station connectée des Alpes », y lit-on. Y sont présentées d’excellentes initiatives : « Recours à 100 % d’énergies renouvelables, gestion de l’eau et des déchets, développement de la mobilité douce (navettes électriques, vélos électriques, village piéton...). » La station ambitionne aussi d’enrichir « l’offre de loisirs quatre saisons » et de devenir la « porte du Parc naturel régional de Belledonne » en projet. L’extension au vallon des Vans n’y est pas évoquée, mais « c’est un secteur intéressant, car il y a de la neige, du beau ski. Ce projet est cohérent avec l’amélioration du produit touristique qu’est Chamrousse », m’explique M. Lecoutre.

Il y a toutefois un obstacle de taille à l’équipement de la combe : la montagne des Vans est classée par un décret du 26 janvier 2000. Le 22 décembre 2003, elle rejoint le réseau Natura 2000.

 « Des modifications de l’ampleur d’une piste de ski peuvent compromettre la conservation de ces espèces »

En effet, elle abrite de nombreux animaux. Le site est une référence pour le suivi du tétras-lyre. La Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) et l’Association de défense des habitants et de l’environnement de Chamrousse (Adhec) y ont également observé des bouquetins et des lagopèdes alpins, des chamois, des lièvres variables et deux espèces de chauve-souris. « Des modifications de l’ampleur d’une piste de ski peuvent compromettre la conservation de ces espèces », s’alarment les associations. Même angoisse pour l’aigle royal, habitué à chasser sur les Vans : « Une modification ou une altération de ses territoires de chasse peut avoir des conséquences sur les reproductions. »

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Un bouquetin aux Vans.

Les pentes accueillent aussi de multiples espèces végétales protégées au niveau national, comme l’androsace de Vandelli et l’ancolie des Alpes ou au niveau régional, comme le génépi blanc et la cardamine de Plumier. On y trouve même la saussurée à deux couleurs, qui figure sur la liste rouge des espèces menacées en France.

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Une ancolie des Alpes mature.

La reconnaissance de cette biodiversité a été obtenue de haute lutte par les militants de l’Adhec et de la Frapna Isère, m’explique Bernard Bonneville, ancien président et membre de l’Adhec depuis 1985. Sur la table de la cuisine de son appartement grenoblois, il étale cartes et documents. En 1993, Chamrousse se dote d’un plan d’occupation des sols qui prévoit l’équipement des Vans, une zone pourtant classée NDS (espaces remarquables, au titre de la loi littoral). En 1997, la commune dépose un dossier d’unités touristiques nouvelles (UTN), précisant ses projets de restructuration du domaine skiable.

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Bernard Bonneville.

L’Adhec, soutenue par la Frapna, a lancé plusieurs pétitions – dont une a atteint 5.000 signatures – et alerté la préfecture et le ministère de l’Environnement. La commission UTN a rendu un « avis défavorable au programme de dix ans tant qu’il prévoit d’équiper le secteur des Vans ». Finalement, « le 26 janvier 2000, la ministre de l’Environnement, Dominique Voynet, a signé un décret qui classe le site allant du sommet des Vans au pied de l’Arselle, se souvient avec émotion M. Bonneville. Toute modification est désormais soumise à l’autorisation du ministère de l’Environnement. »

« Qu’il mette ses peaux de phoque et qu’il fasse l’effort » 

Seize ans plus tard, le nouveau projet d’aménagement divise, et pas seulement pour des raisons environnementales. « Les Vans peuvent peut-être apporter une plus-value, mais il y a des choses à faire avant. Certaines pistes ne sont plus exploitées. En plus, les Vans sont très prisés par les skieurs de randonnée pour leur côté sauvage », estime Charlotte, 23 ans, habitante de la commune.

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Charlotte, habitante de Chamrousse.

Derrière son comptoir, Jean-Philippe Reymond, patron du restaurant Les Gaboureaux, est plus enthousiaste : « Si l’on ajoute des équipements de qualité, cela dynamiserait la station », espère-t-il. Mais le projet d’aménagement des Vans « est juste une rumeur. Cela fait vingt ans que j’en entends parler, et toujours rien ».

Sur sa terrasse, « Petit Pierre », 62 ans dont 50 à Chamrousse, ne cache pas sa révolte. « Le projet des Vans est exclu », s’emporte le plus vieux perchman de la station. « Vous imaginez la quantité d’explosifs qu’il faudra utiliser pour sécuriser la piste ? Tous les ans, il va falloir remettre des coups de pelle et de bulldozer à cause des éboulements, parce que la roche est pourrie. » Il en sait quelque chose, en tant qu’ancien entrepreneur en travaux publics avec plusieurs réalisations de pistes de ski à son actif. Il faut aimer la station de Chamrousse telle qu’elle est. « Les Vans, j’y allais l’été cueillir le génépi. Celui qui veut s’y rendre, qu’il mette ses peaux de phoque et qu’il fasse l’effort. Ça se mérite ! »

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« Petit Pierre », le plus vieux perchman de Chamrousse, farouchement opposé au projet d’extension du domaine skiable.

Même un moniteur de l’École de ski français exprime sa réserve, sous couvert d’anonymat : « Si les anciens ont appelé ces sommets les Vans, c’est pour une raison : il y a du vent. Or, un télésiège ne fonctionne pas dans les bourrasques. À quoi servirait-il d’investir environ sept millions d’euros dans une remontée qui ne tournerait que la moitié du temps ? »

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Le village de Recoin, cœur de la station de Chamrousse.

« Sur le plan économique, je n’ai trouvé personne pour dire que c’était un bon plan, raconte Frédi Meignan. Le syndicat des stations dit que la pratique du ski alpin est arrivée à maturation. Autrement dit, elle stagne ou elle régresse. Installer de nouvelles remontées ne permettra pas de gagner de la clientèle. Dans le meilleur des cas, cela permettra juste d’en piquer un peu à la station voisine. » Cette désaffection pour le ski alpin risque de s’accentuer : « En station, on reste dans un milieu urbanisé, sécurisé, aménagé. La montagne n’est qu’un décor. Or aujourd’hui, les gens ont envie de s’aventurer, de s’immerger, de reprendre contact avec la nature. »

L’argument de l’adaptation au changement climatique ne tient pas non plus. « La montagne subit les changements climatiques à un rythme deux fois supérieur à la moyenne générale, rapporte Pierre Mériaux, conseiller municipal délégué au tourisme et à la montagne à la mairie de Grenoble. Les 2 °C promis d’ici à 2100 signifient 4 °C supplémentaires pour les Alpes, ce qui est insoutenable. Dans cette perspective, implanter une remontée 200 mètres de dénivelé plus haut, ça ne sert à rien. »

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L’enneigement limité de la station de Chamrousse, en janvier 2016.

Plutôt que de s’acharner dans cette « course à l’armement », il faut développer un modèle de tourisme « des quatre saisons ». « Les parcs naturels régionaux du Vercors et de la Chartreuse, déjà confrontés aux hivers sans neige, y travaillent depuis un moment », poursuit l’élu. Les idées ne manquent pas : chiens de traîneaux, parcours de ski de rando...

 « Il faut repenser la dimension humaine de l’accompagnement »

Alain Petit, enseignant domicilié à Saint-Martin-d’Uriage et grand amateur de ski de rando, a en tête de nombreuses pistes : « L’hiver, la station pourrait fournir des encadrants en ski de rando pour accompagner les vacanciers dans l’ascension des Vans, une sortie qui serait comprise dans le forfait semaine. En été, elle développerait la randonnée pédestre en communiquant sur le parc naturel régional de Belledonne. Pourquoi pas créer un refuge respectueux de l’environnement pour que les touristes puissent goûter au frisson d’une nuit en pleine nature et aux délices d’un menu composé de produits régionaux ? »

« Il faut repenser la dimension humaine de l’accompagnement, approuve Frédi Meignan. Guides, accompagnateurs, mais aussi botanistes, poètes, écrivains, astronomes... Plutôt que de faire de l’aménagement, pourquoi ne pas investir dans des hommes, donc dans des emplois, qui ont un impact limité sur l’environnement et permettent aux gens de vivre des expériences fortes ? »

Dans un communiqué de presse diffusé le 25 janvier, le maire affirme qu’aucune décision ne sera prise avant 2018. Il promet la création, en 2016, d’une Maison locale de l’environnement. Mais prétend, par un curieux tour de passe-passe, que planter des pylônes dans le vallon des Vans est la meilleure manière de protéger le site. « Le domaine montagnard non skiable fait l’objet d’occupations non encore organisées, susceptibles d’abus contraires à la bonne gestion de la biodiversité », affirme-t-il, qualifiant les Vans de « stade de ski de randonnée ». Avant d’espérer « qu’à Chamrousse, tous ceux qui sont attachés à la pérennité économique, sociale et patrimoniale de la commune sauront contribuer au renouveau de son développement, au-delà des seules émotions et sensibilités ».




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[1La Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature.


Lire aussi : Reporterre sur Nova - Et si le ski ne saccageait pas la montagne ?

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Émilie Massemin/Reporterre sauf
. Plan : © office de tourisme de Chamrousse
. Bouquetin : © Alain Petit
. Ancolie : Wikipedia (Gilbert et Delphine Cabaniols/CC BY-SA 3.0)
. Chapô : La balade des Vans, entre ombre et lumières. © Émilie Massemin/Reporterre

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