Erri De Luca : « On m’accuse de délit d’opinion »

28 janvier 2015 / Andrea Barolini (Reporterre)



Accusé « d’incitation au sabotage », l’écrivain italien Erri De Luca comparait aujourd’hui devant le tribunal de Turin. Opposé au projet Lyon Turin, De Luca dit à Reporterre : « On m’accuse d’un délit d’opinion ».

« Le Lyon-Turin doit être saboté. C’est pour ça que les cisailles étaient nécessaires. Il ne s’agit pas de terrorisme. Elles sont nécessaires pour faire comprendre que la ligne à grande vitesse est un ouvrage nuisible et inutile. Le dialogue avec le gouvernement a échoué, les tentatives de médiation ont échoué : il ne reste donc que le sabotage ».

Ces mots ont été prononcés par l’écrivain italien Erri De Luca le 1 novembre 2013, dans une interview au Huffington Post. Ce mercredi 28 janvier, il sera jugé en Italie suite à une plainte déposée par la société Lyon-Turin Ferroviaire (LTF) de Chambéry. Il devra se présenter devant les juges de Turin Andrea Padalino et Antonio Rinaudo sous l’accusation d’incitation au sabotage.

"On m’accuse d’un délit d’opinion"

« Du moment que je suis poursuivi pour avoir incité à commettre des délits, explique-t-il au téléphone à Reporterre, j’aimerais bien savoir quels sont ces délits et qui sont les personnes incitées. Mais je serai déçu, car les témoins contre moi qui seront présents au tribunal, un fonctionnaire de la préfecture de police et des représentants de la LTF, ne seront pas capables de me donner une réponse ».

Quant au jugement, Erri De Luca n’est pas optimiste : « On m’accuse d’un délit d’opinion. Il s’agit d’un procès issu d’une plainte déposée par une société privée qui n’aurait pas dû être prise en compte par les magistrats. Je crains donc qu’il y aura une volonté de condamnation et de censure contre la liberté d’expression ».

L’auteur de Montedidio, de Trois chevaux ou du Poids du papillon, vit dans la campagne romaine, loin du Val de Suse. Il a cependant toujours été au côté des « No TAV », les militants qui luttent contre le projet de liaison ferroviaire Lyon-Turin.

Comme ces activistes, il considère absurde de dépenser 26 milliards d’euros pour un chantier qui a déjà attiré des entreprises liées à la mafia, et qui risque d’être désastreux pour l’environnement à cause de la présence d’uranium et d’amiante dans la montagne.

Après la mise en accusation de l’écrivain, son avocat, Gianluca Vitale, avait déclaré à la presse italienne que « les mots d’un intellectuel ne peuvent pas être un délit. Le juge a décidé de mener un procès, mais il s’agit d’un procès contre les mots. Nous allons démontrer qu’il n’y a eu aucune incitation au sabotage ».

De son côté, la société LTF a salué avec satisfaction la décision du parquet de Turin de poursuivre De Luca, en se plaignant de plusieurs actes de sabotage subis dans les dernières années.

Hier, le même tribunal a condamné quarante-sept opposants au chantier de la ligne à grande vitesse à des peines de prison pour des heurts avec la police italienne en 2011. Un total de 150 années de prison leur ont été infligées. Six militants ont été acquittés. En décembre, quatre autres opposants avaient été condamnés à trois ans et demi de prison par la Cour d’assise.

Par contre, il y a quelques semaines, dans un autre procès, trois anarchistes - Lucio Alberti, Graziano Mazzarelli et Francesco Sala, âgés de 24, 23 et 26 ans - ont été acquittés : ils étaient accusés de terrorisme (les juges enquêteurs, qui avaient demandé une condamnation, étaient Andrea Padalino et Antonio Rinaudo).

Le poète italien s’était déjà exprimé plusieurs fois, publiquement, contre le Lyon-Turin en apportant sa solidarité aux opposants. Dans une conférence à l’université Statale de Milan il avait dit qu’« être inculpé de résistance, c’est comme obtenir une médaille de la valeur civile ».

« Il y a certainement des limites à la liberté d’expression, nous explique De Luca, qui sont imposées par la loi. Il s’agit de la calomnie et de la diffamation. Mais je ne suis coupable ni de calomnie, ni de diffamation. Je me suis exprimé librement contre le projet et j’ai exprimé mon soutien à la population du Val de Suse, qui est opprimée par cet ouvrage et par l’occupation militaire de la vallée ».


- Dans le Val de Suse -

Voici quelques jours il a déclaré au quotidien Corriere della Sera : « Si mon opinion est un délit, je vais continuer à le commettre. Je subis un abus de la part de ceux qui veulent détruire ma liberté d’expression. Moi, au pire, je peux être coupable d’incitation à la lecture, et, en étant optimiste, d’incitation à la formation d’opinion. Je ne suis qu’un écrivain. L’alpiniste Reinhold Messner faisait de l’incitation à l’escalade, mais on ne peut pas le considérer responsable des morts en montagne ! Même la Marseillaise dit ‘Aux armes citoyens’, mais je ne crois pas que cela scandalise les Français ».

Si Erri De Luca est jugé coupable par le tribunal de Turin, il encourt entre un et cinq ans de prison : « Si je suis condamné, j’irai en taule, dit le romancier napolitain, mais dans ma carrière et dans ma vie j’ai défendu à de nombreuses reprises les mots des autres. Je suis bien entrainé, et je vais défendre aussi les miens ».


- Actualisation : La prochaine audience aura lieu le 16 mars




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Source : Andrea Barolini pour Reporterre

Photos :
. Niccolo Caranti
. Val de Suse : No Tav

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