Eva Joly : « Le vote des socialistes contre la réforme de la pêche est un scandale sans nom »

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24 février 2013 / Barnabé Binctin (Reporterre)

Le Parlement européen a adopté une réforme de la politique commune de la pêche, et le texte arrive lundi 25 février devant le Conseil des ministres européens. Dans cet entretien avec Reporterre, Eva Joly interpelle François Hollande en dénonçant l’absurdité de la position des socialistes français sur cette question


Quel est le véritable enjeu de la réunion du Conseil des ministres de la pêche à Bruxelles ?

Eva Joly - L’enjeu, c’est l’avenir de notre pêche. Et l’urgence, aujourd’hui, c’est de modifier la position du Conseil. Le Parlement européen a opéré une révolution intellectuelle avec le vote de cette réforme de la politique commune de la pêche à une large majorité le 6 février. Mais pour qu’elle devienne législation, il faut l’accord du Conseil. Or, la position de la France y est la même depuis 30 ans : « on pêche jusqu’au dernier poisson, on verra après », et elle entraine dans son sillage deux autres nations qui se sont fait également remarquer pour leur pillage des ressources : l’Espagne et l’Italie. Nous n’avons pas le temps d’attendre plus longtemps.

En quoi cette réforme est-elle une rupture vers une pêche plus durable ?

Pour la première fois, on a écouté ce que nous expliquent les scientifiques. Cette réforme dit qu’il faut arrêter de pêcher au-delà des seuils de renouvellement des stocks. Ca paraît une évidence au regard de la réalité actuelle : aujourd’hui, si on prend la consommation sur une année, l’Europe commence à importer du poisson à partir d’avril. Cela veut dire que l’on a du poisson seulement pour trois mois. Ce n’est pas durable. Il faut sortir de cette politique de la demande qui ne prend pas en compte l’ « offre » naturellement limitée des ressources. Il est indispensable de préserver cette offre pour qu’elle nous nourrisse encore dans 10, 20, 30 ans. Il faut instaurer une pêche respectueuse de son environnement, et c’est exactement ce que propose la réforme, en mettant fin aux rejets de poissons en mer et le chalutage en eau profonde.

Le secteur de la pêche est-il rentable ?

Non. En plus d’être un contre-sens écologique, la politique actuelle de la pêche est aussi un contre-sens économique et social. Le secteur de la pêche industrielle vit en grande partie sous perfusion de subventions publiques. Et la France a particulièrement insisté pour continuer à subventionner ses propres flottes industrielles. C’est une politique absurde que de maintenir à bout de bras une flotte en surcapacité, que nous envoyons ensuite vider, pour ne pas dire piller, nos mers et celles des pays en développement. Tout cela pour satisfaire une demande insoutenable et en très rapide augmentation. C’est d’autant plus absurde que le secteur de la pêche a perdu 40% de ses emplois en 10 ans… Comment ne pas comprendre qu’une pêche durable est créatrice de plus d’emplois, des emplois durables et soutenables ? C’est pour ça que cette réforme a été adoptée aussi largement, même jusque sur les bancs de la droite européenne. Que les socialistes français aient voté contre, en dissidence de tous les autres socialistes européens, est un scandale sans nom.

Comment expliquez-vous une telle position sur cette question ?

Au Parti Socialiste, la pêche n’intéresse pas grand-monde. Dans l’indifférence, les intérêts particuliers prennent facilement le pas sur l’intérêt général. C’est simple, la position de la France au Conseil est portée par le ministre Frédéric Cuvillier, qui est l’ancien maire de Boulogne-sur-Mer, où près de 8 000 familles dépendent directement ou indirectement de la pêche industrielle. Je l’accuse de sacrifier l’avenir du secteur à l’intérêt mal-compris de ceux qui l’ont localement élu et réélu. Car l’intérêt de tous est évidemment que la pêche continue. En tant que ministre, il ne doit pas céder à une pression court-termiste, à une compréhension du monde biaisée, mais avoir une vision beaucoup plus globale.

Que demandez-vous ?

Je veux qu’il y ait débat chez les socialistes, afin qu’ils prennent la question de la pêche au sérieux. On ne peut pas laisser dicter la position de la France par un ministre qui, peut-être malgré lui, est le porte-parole de la pêche industrielle en France. Sa ministre de tutelle, Delphine Batho, doit reprendre la main. Il me semble normal que la ministre de l’écologie s’implique sur une question aussi importante écologiquement.

La pêche est-elle un nouveau symbole des dissensions entre écologistes et socialistes ?

L’épreuve du pouvoir réveille les conservatismes et révèlent à quel point les socialistes peuvent encore être en retard sur leur temps à propos des enjeux écologiques. Le socialisme français en est resté au début du XXe siècle, au temps des utopies productivistes. C’est incompréhensible. Comment peut-on être socialiste, allié aux écologistes, et ne pas prendre ce sujet au sérieux ?

N’est-ce pas l’inverse ? Aujourd’hui, ce sont les écologistes qui acceptent de participer à un gouvernement socialiste…

Nous sommes ensembles au Gouvernement, ça crée des obligations pour les deux partis.

Ca ne s’est pas beaucoup vérifié pour l’instant…

Nous avons fait le choix d’influencer la politique gouvernementale de l’intérieur. Mais après 8 mois désormais, je reconnais que c’est de jour en jour plus difficile. Notre rôle est d’informer, d’interpeller. Encore faut-il des interlocuteurs attentifs. Je garde l’espoir que M. Hollande, lorsqu’il sera informé de tous les enjeux de la pêche – car je suppose qu’il ne l’est pas pour l’heure – va s’abstenir de conduire cette bataille d’arrière-garde. Car je veux croire à l’intelligence et aux arguments raisonnables. Je me mobilise pour les faire entendre.



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Source et photo : Barnabé Binctin pour Reporterre

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