Fukushima, la faillite des élites japonaises

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8 juillet 2011 / Régis Soubrouillard (Marianne)




« Fukushima : emblématique de la faillite des élites ». Le Mainichi Daily News annonce la couleur. L’un des quotidiens les plus vendus du pays (près de 6 millions d’exemplaires chaque jour, excusez du peu…) a décidé de mettre les pieds dans le plat pointant la faillite des dirigeants d’un pays, la désorganisation de l’empire nucléaire et les liens qui unissent les milieux politiques à ceux du nucléaire.

L’exploitant Tepco a longuement hésité à divulguer l’information sur les failles de la centrale de Fukushima, préférant diffuser un discours à la guimauve, par crainte de voir les résidents locaux réagir.

Pourtant d’après le Wall Street Journal des ingénieurs de haut niveau appartenant à la firme Tepco savaient depuis des années que « cinq des réacteurs de la centrale avait un défaut de conception qui pouvait se révéler potentiellement dangereux. La société n’a jamais corrigé ces défauts, entraînant la catastrophe que l’on connaît au moment du tremblement de terre ».

La préfecture de Fukushima « accueille » 10 réacteurs. Tepco a utilisé deux solutions différentes pour sécuriser ces réacteurs. Quand le séisme dévastateur a frappé le 11 mars dernier, les cinq réacteurs disposant de la nouvelle conception ont résisté au tsunami, sans que leur système de refroidissement ne soit affaibli.

Sur quatre réacteurs disposant de l’ancienne conception, le système s’est révélé défaillant. Certains ingénieurs expliquent que Tepco aurait eu plusieurs fois l’occasion de rénover ces réacteurs. La compagnie a toujours préféré l’option de la réduction des coûts à celle de la sécurité.

Longtemps considérée comme une entreprise bien gérée, au dessus de tout soupçon, Tepco est aujourd’hui au bord du gouffre au point que l’Etat envisage son démantèlement. Son cours en bourse a chuté de 85% depuis l’accident et la dernière assemblée générale de ses actionnaires a été particulièrement agitée.

Une résolution présentée par quatre cents actionnaires appelait la compagnie à « cesser immédiatement l’exploitation de l’énergie nucléaire qui est entourée de mensonges, laisse un mauvais héritage à nos enfants et impose un fardeau aux communautés locales ». Une majorité d’actionnaires a rejeté cette motion réclamant l’abandon de l’énergie nucléaire.

La direction du groupe s’est excusée à de nombreuses reprises pendant la réunion, s’inclinant profondément devant l’assemblée, d’où des cris ont fusé selon le correspondant de l’AFP.

Autre symbole de la faillite des élites : du côté des les politiques. Le Mainichi Daily News pointe les manquements du premier Ministre, rapidement dépassé par les événements et dont les décisions n’auraient fait qu’ajouter de la confusion à la confusion : « les instructions données par le premier Ministre ont favorisé le sentiment de panique au sein de l’entreprise » tranche le journal. C’est pourtant Naoto Kan qui, pour la première fois, dans l’histoire du Japon a déclaré l’état d’urgence nucléaire.

Spécialiste du Japon, Jean-François Sabouret estime pour sa part, que la virulence des attaques contre le premier Ministre s’explique par la puissance de l’industrie nucléaire. A travers lobbys et médias, c’est tout un système qui oeuvre pour le départ d’un premier Ministre lequel, au contraire, a rapidement pointé les failles de l’industrie nucléaire et déclaré que le Japon donnerait la priorité aux énergies renouvelables. Une déclaration de guerre anti-nucléaire et pourquoi pas à plus long terme une révolution en terme de production d’énergie…

Le gouvernement de Naoto Kan se tenait prêt à mettre en oeuvre un plan de nationalisation des activités nucléaires de Tepco, restreignant les activités de l’entreprise à la production d’énergies thermiques et hydro-électriques. Autant dire que c’en était fini du monopole régional de Tepco et de ses pratiques féodales que le gouvernement se disait prêt à faire cesser. Dans ce projet, Tepco aurait été contraint de payer une taxe en vue d’indemniser les victimes de Fukushima.

Considérablement affabli, Naoto Kan ne pourra probablement jamais mettre ce plan en oeuvre. CQFD.
Et le premier Ministre n’est pas aidé par ses plus proches ministres : le fraichement nommé Ministre de la reconstruction japonais Ryu Matsumoto s’est vu contraint de démissionner une semaine à peine après sa nomination. Lors d’une visite dans les préfectures dévastées d’Iwate et de Miyagi, où la catastrophe a fait 23.000 morts et disparus, l’intéressé a déclaré que le gouvernement allait « aider les municipalités qui amènent des idées, mais pas les autres » et que l’Etat « ne ferait rien » à moins que les autorités locales ne s’entendent sur la manière de remettre en état les pêcheries détruites par la vague géante. Ryu Matsumoto arrivait en aux conférences de presse, lunettes de soleil posées sur le nez... Ses déclarations scandaleuses n’ont cessé de circuler sur les réseaux sociaux.

Pour seul justificatif sérieux de sa légèreté, il a expliqué : « Je suis du groupe sanguin B ce qui signifie que je peux être irritable et impétueux ». Tel un boulet qu’on traîne, c’est ainsi le quatrième ministre à démissionner sur fond de scandales et de maladresses depuis que Naoto Kan est arrivé au pouvoir, en juin 2010.

« La politique japonaise est en pleine décomposition », a commenté Tetsuro Kato, professeur à l’université Waseda. « Naoto Kan est responsable de la nomination de la personne la moins adaptée au poste actuellement le plus important au Japon », a-t-il dit. « C’est le Premier ministre lui-même qui devrait avoir démissionné. Ce dernier incident est une erreur politique majeure pour un gouvernement en phase terminale ».

Un avis loin d’être complètement partagé par Jean-François Sabouret. Ce dernier estime que la bataille nucléaire se mène « sur fond de luttes politiques très profondes, parce que cette politique nucléaire qui a mené au désastre est celle du parti libéral dans les années 60-70. Ils ne sont plus au gouvernement depuis 18 mois. Pourtant, ce sont eux qui accusent l’actuel parti au pouvoir de ne pas faire ce qu’il faudrait faire, de ne pas agir suffisamment vite » déclarait-il récemment sur RFI.

Sous la pression de l’opposition, mais aussi de sa majorité et du gouvernement, l’actuel Premier ministre qui souhaite conserver son poste jusqu’au mois d’août négocie son départ.
Avant de démissionner, Naoto Kan pose trois conditions : le vote d’une rallonge budgétaire de 17 milliards d’euros pour la reconstruction, une loi sur les énergies renouvelables, et le principe d’une émission de dette pour financer le budget.

Naoto Kan sera resté en poste un peu plus d’un an. Dans la moyenne de ces premiers ministres japonais qui tombent imparablement comme des dominos.



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Source : http://www.marianne2.fr/Fukushima-d...

Lire aussi : Tepco avait maquillé ses documents de sécurité

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