Un an après le séisme, la péninsule japonaise de Noto toujours sous les débris
Une maison de Suzu gravement endommagée par le tremblement de terre dans la péninsule de Noto, le 1er janvier 2024. Ici, le 31 décembre 2024. - © Buddhika Weerasinghe / Getty Images Asiapac / Getty Images via AFP
Une maison de Suzu gravement endommagée par le tremblement de terre dans la péninsule de Noto, le 1er janvier 2024. Ici, le 31 décembre 2024. - © Buddhika Weerasinghe / Getty Images Asiapac / Getty Images via AFP
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Depuis le séisme du 1er janvier 2024, la reconstruction avance peu à Noto. Dans leur malheur, les habitants se félicitent d’avoir refusé, il y a vingt ans, un projet de centrale nucléaire. Elle aurait été tout près de l’épicentre.
Suzu (Japon), reportage
« Une heure avant le séisme, j’étais ici avec ma famille », explique Susumu Kitano, 65 ans, d’un air pensif. À Suzu, l’homme observe l’îlot de Mitsukejima, abîmé par le séisme du 1er janvier 2024 : de sa forme de bateau ne reste qu’un éboulis. C’est dans cette partie du port de pêche que les vagues d’un tsunami, hautes de 5 mètres, ont déferlé après le tremblement de terre du Nouvel An. Le hameau d’Ukai a été entièrement détruit. Les bouches d’incendie sont sorties de terre et les maisons centenaires qui bordaient la rive ont été balayées par dizaines. À Suzu, ville la plus proche de l’épicentre qui compte environ 10 000 habitants, les stigmates de la catastrophe sont encore très présents, un an après la catastrophe.
Selon un récent sondage de Kyodo News, plus de 60 % des habitants de la péninsule de Noto interrogés estiment que la reconstruction, promise par les autorités pour se faire en moins de six mois, est trop lente.
2024 avait démarré de la pire des manières pour les habitants de la péninsule de Noto, sur la côte nord-ouest japonaise : le 1er janvier, un séisme de magnitude 7,6 a frappé cette région bordée par la mer du Japon. La terre a tremblé si fort que la côte nord de la péninsule s’est élevée entre 3 et 5 mètres. Dans la ville de Monzen, à l’ouest de Wajima, on peut désormais apercevoir des paysages de roches blanches, sur lesquelles coquillages et huîtres sont restés collés, témoignages d’une vie sous-marine passée.
Dans le même coin, un port est désormais sans eau. Après avoir analysé la topographie sous-marine au large de la péninsule, les garde-côtes et autres autorités ont constaté un soulèvement des fonds marins qui s’est produit sur environ 80 km d’est en ouest, le long d’une ligne de faille active : une autre conséquence du séisme, affirment-ils.
Mais la série noire ne s’est pas achevée avec le séisme, son tsunami et ses quelque 1 500 répliques. En septembre, des pluies diluviennes, entraînant d’importantes coulées de boue, se sont également abattues sur la péninsule, faisant seize morts. En 2024, 475 personnes ont perdu la vie dans la préfecture d’Ishikawa, en raison des catastrophes naturelles. Plus de 75 000 maisons ont été endommagées et les communautés, dispersées dans des logements temporaires sommaires, ont été réduites à néant.
Si la cadence s’est accélérée à l’approche de l’hiver, rude dans la région, le taux d’enlèvement des maisons endommagées est de seulement 34 %, selon le calcul préfectoral de fin novembre. La catastrophe a généré plus de 3,3 millions de tonnes de déchets que la péninsule n’arrive pas à gérer et qu’elle transfère désormais vers les grandes villes, dont Tokyo.
Les volontaires, nombreux à avoir prêté main forte dans le Tohoku lors du séisme de 2011, ont été découragés par les autorités de venir à Noto en raison des difficultés d’accès et du manque de lieux pour les accueillir : à tel point qu’il y a désormais une pénurie.
Le chantier de reconstruction a pris un terrible retard et selon une enquête locale, 70 % des Japonais interrogés estiment que le chantier de l’exposition universelle d’Osaka, qui ouvrira ses portes en avril, aurait dû être reporté pour prioriser la reconstruction de Noto.
Le spectre du nucléaire
Comme tous les habitants de Suzu, Kenta Shinda n’oubliera jamais son 1er janvier 2024. La peur, la « pénombre qui nous empêchait d’avancer », livrés à eux-mêmes dans leur ville. « On parle peu des traumatismes que laisse une telle expérience. »
Après l’accident nucléaire de Fukushima en 2011, survenu à la suite d’un tsunami, le nucléaire reste dans toutes les mémoires. Le 1er janvier 2024, « alors que nous étions réunis dans l’école primaire transformée en centre d’évacuation, nous nous sommes tous dits : “Heureusement que Suzu s’est battue pour faire annuler le projet de centrale nucléaire” », explique le trentenaire, gérant du bain public de la ville qu’il continue de faire tourner pour les 700 foyers toujours privés d’eau courante.
Si la centrale avait été construite, elle se serait trouvée toute proche de l’épicentre. Susumu Kitano opine du chef. L’homme est une légende dans le mouvement de lutte contre l’énergie nucléaire au Japon. Il a été l’un des leaders du mouvement d’opposition à la centrale de Suzu, qui a réussi à faire fléchir les autorités et à faire annuler le projet en 2003 : il n’était alors qu’un jeune agriculteur de 29 ans et n’avait pas conscience que sa vie prenait un tournant.
« C’est sur ce panneau que nous affichions les horaires de réunion et les tracts », montre Susumu Kitano. Le mouvement a pris forme durant les élections municipales de 1989 : deux candidats, dont Susumu Kitano, ont fait de la lutte contre le projet de centrale leur programme. Ils n’ont pas gagné face au maire sortant, pronucléaire, mais leur prise de position a planté une graine et mis en lumière une communauté qui ne voulait pas du projet.
Le mouvement a pris de l’ampleur et s’est organisé. L’autrice et militante Seiko Ochiai a écrit, imprimé et fait circuler cinquante numéros du journal La Tribune de Noto, qu’elle a fondé à cette période : « Ce qui est important, c’est de donner des clés de compréhension pour que chacun puisse se faire son opinion », explique l’octogénaire. Après une âpre lutte, le projet a été annulé, mais « la mobilisation antinucléaire ne doit pas s’essouffler », dit Susumu Kitano, qui continue de protester contre le redémarrage des réacteurs de l’archipel.
« Même arrêtée,
la centrale a montré des faiblesses »
À l’arrêt depuis Fukushima, la centrale de Shika, située à l’entrée de la péninsule, a été ébranlée par le séisme du 1er janvier. « Même arrêtée, elle a montré des faiblesses, assure Susumu Kitano. Lorsque les routes sont devenues impraticables après le séisme, les habitants, ne pouvant plus emprunter les voies d’accès, n’auraient jamais pu évacuer en cas d’urgence. »
Arrêtées depuis 2011, les centrales nucléaires japonaises sont progressivement redémarrées ces dernières années. Mais relancer des réacteurs après une si longue période d’inactivité est complexe : brièvement redémarrée le 29 octobre, la centrale d’Onagawa a aussitôt été arrêtée en raison de problèmes techniques.
« Il avait plus de 90 ans, il a paniqué »
« Il faut réfléchir à demain. À Suzu, nous devons penser à la façon dont nous voulons reconstruire notre ville », suggère Seiko Ochiai. Du hameau d’Otani, au nord-ouest de Suzu, il ne reste plus que des décombres qui attendent d’être ramassés. Le cœur lourd et la gorge serrée, Susumu Kitano se fraie un chemin dans les allées de ce paysage apocalyptique. Pour lui, les victimes ne sont pas un chiffre : ce sont des voisins, des amis proches.
Les pluies torrentielles de septembre ont eu raison des dernières maisons du hameau, où il n’était pas revenu depuis le déluge. Un morceau de montagne qui surplombe le village a cédé, emportant tout ce qui restait. « Je connaissais le professeur qui vivait dans cette maison, dit Susumu Kitano, en pointant du doigt une bâtisse remplie de terre. Il avait plus de 90 ans, il n’a pas eu le réflexe de se mettre à l’abri. Il a paniqué. » Le vieil homme est décédé, faute d’avoir pu évacuer à temps. L’activiste ajoute : « Après un certain âge, c’est compliqué d’analyser une telle situation et d’agir en conséquence. »
À Wajima, qui dénombre le plus de morts, 90 % des victimes étaient des seniors. Face aux catastrophes naturelles, l’archipel va devoir prendre en compte le vieillissement de ses régions s’il veut améliorer ses conditions d’évacuation et limiter le nombre de victimes lors d’un gros séisme. En 2024, pour la première fois de l’histoire de l’archipel, le nombre de Japonais de plus de 75 ans a dépassé la barre des 20 millions.