Entretien — Catastrophes nucléaires
Fukushima : « Quand les gens reviennent, ils ne reconnaissent plus leurs lieux de vie »
Un gardien effectuait un contrôle des entrées dans la zone évacuée dans le village de Namie, préfecture de Fukushima, en 2021. - © AsanumaBriceCécile
Un gardien effectuait un contrôle des entrées dans la zone évacuée dans le village de Namie, préfecture de Fukushima, en 2021. - © AsanumaBriceCécile
Durée de lecture : 10 minutes
Treize ans après la catastrophe de Fukushima, la chercheuse Cécile Asanuma-Brice décrit à Reporterre les conséquences du processus de décontamination de la région et les retours aussi rares que difficiles des habitants.
Le 11 mars 2011, un séisme de magnitude de magnitude 9,1 frappait l’est du Japon, entraînant un tsunami, la mort de plus de 22 000 personnes et l’accident nucléaire de Fukushima. 160 000 personnes ont été évacuées à cause de la contamination radioactive. La chercheuse Cécile Asanuma-Brice, installée au Japon depuis vingt-cinq ans, codirige le programme international de recherche pluridisciplinaire CNRS Mitate Lab consacré à la gestion de la catastrophe nucléaire.
De ses travaux et de ses visites mensuelles dans les zones désertées, elle a tiré un livre, Fukushima, 10 ans après. Sociologie d’un désastre nucléaire (éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2021), et l’exposition « Sur les traces de Fukushima », présentée du 13 février au 9 mars 2024 à la Maison de la culture du Japon à Paris.
Reporterre — Treize ans après la catastrophe, où en sont la décontamination et le retour des populations dans les zones évacuées ?
Cécile Asanuma-Brice – Après l’accident, douze communes de la préfecture de Fukushima ont été évacuées, soit une zone de 1 100 kilomètres carrés. Officiellement, 160 000 personnes ont été déplacées : 100 000 à l’intérieur de la préfecture, 60 000 en dehors. En réalité, c’est beaucoup plus, car ce chiffre ne comprend que les personnes qui se sont déclarées en préfecture, ce que la plupart des gens n’ont pas fait. Il faut aussi distinguer les personnes évacuées sur ordre du gouvernement et les réfugiés volontaires, qui n’habitaient pas dans les zones évacuées mais ont néanmoins décidé de partir.
Lorsque le Premier ministre Shinzō Abe est arrivé au pouvoir fin 2012, il s’est donné pour objectif de rouvrir l’entièreté de la zone évacuée. « La situation à Fukushima est sous contrôle », a-t-il affirmé en 2013 devant le comité international olympique. À partir de ce moment-là, la plus grande politique de décontamination jamais entreprise au monde a commencé. 13 millions de mètres cubes de sols contaminés ont été déplacés, pour un coût de 39 milliards d’euros. Les maisons ont été nettoyées dans un périmètre de 20 mètres, ainsi que les terres cultivables. Par contre, le gouvernement n’a pas touché aux forêts, qui représentent 75 % de la surface de la préfecture. On ne sait pas les décontaminer.
En 2017, la zone d’évacuation de 1 100 kilomètres carrés [où il était interdit aux habitants de revenir] a été réduite à 300 kilomètres carrés. Elle est quasiment totalement rouverte aujourd’hui. Simultanément, le gouvernement a suspendu les aides au refuge et accordé des financements aux personnes qui accepteraient de vivre dans l’ancienne zone évacuée. Dans les faits, le nombre de personnes qui sont rentrées est globalement extrêmement faible.
À Ôkuma, au sud de la centrale, une ville nouvelle a été construite sur une zone déforestée pour l’occasion, avec trois restaurants, un dispensaire ouvert quelques heures par semaine, un bain public et un centre multifonctionnel — salle de sport, cuisines pour d’éventuelles associations, salle des fêtes, etc. Mais il n’y a que 1 000 habitants tous regroupés dans ces nouveaux lotissements, contre 9 000 auparavant dans la commune entière.
« Ce sont des gens dans des situations sociales très vulnérables »
Parmi eux, 800 sont des ouvriers envoyés par Tepco, l’entreprise qui gère la centrale et son démantèlement, 100 sont des personnes qui sont venues habiter ici avec les soutiens financiers de l’État et 100 seulement sont d’anciens résidents revenus vivre dans leur commune. À Namie, la localité évacuée la plus vaste de la zone et globalement la plus contaminée, il n’y a plus que 1 900 habitants contre 21 700 en 2005, essentiellement des ouvriers de la reconstruction et leur famille.
Parmi ceux qui reviennent, on peut bien sûr trouver quelques personnes qui veulent faire renaître le pays de ses cendres. Mais c’est loin d’être la majorité. Généralement, ce sont des gens dans des situations sociales très vulnérables, qui n’ont pas d’autre possibilité, et dont le retour va encore accroître la vulnérabilité. Je pense à une vieille dame âgée de plus de 70 ans, divorcée, contrainte de rentrer à Namie parce que c’était la seule possibilité pour elle d’avoir un toit sur la tête. Elle s’y occupe de personnes encore plus âgées qu’elle. Elle n’a plus rien. Mais ça n’est qu’un exemple parmi d’autres. Les situations sont très variables.
Pourquoi les habitants ne reviennent-ils pas ?
Dans la plaine côtière, urbaine, le bâti avait été détruit par le tsunami. Afin de suivre la politique de reconstruction, il fallait détruire ce qui l’était déjà partiellement pour reconstruire des villes nouvelles sur des nappes d’asphalte. Mais dans les zones de montagne, l’habitat, constitué de fermes traditionnelles dispersées en forêt, n’avait pas subi le tsunami et très peu le tremblement de terre. Certaines bâtisses étaient splendides, très vastes, parfois plus que centenaires. Les bâtiments, construits avec des matériaux naturels, se sont abîmés parce qu’ils n’étaient plus habités. Avec le climat subtropical japonais, très chaud et humide l’été, les matériaux se sont souvent détériorés.
La politique de reconstruction gouvernementale consiste donc à démolir l’habitat ancien, à couper les arbres alentours pour décontaminer, à recouvrir le sol d’asphalte et à construire des lotissements pavillonnaires sans aucun cachet. Quand les gens reviennent, ils ne reconnaissent plus leurs lieux de vie. C’est un second traumatisme.
Une habitante du village d’Iitate m’a confié : « Tu sais, toute cette terre qu’ils arrachent, qu’ils bougent comme un objet, comme si elle n’avait aucun esprit, c’est la terre de nos ancêtres. C’est la terre avec laquelle on a travaillé toute notre vie. On ne veut pas qu’ils la mettent dans des sacs et qu’ils la jettent comme si ça n’était rien. »
Face à ce type d’accident et de pollution, le rôle de l’ingénieur est d’élaborer une solution : lorsque c’est pollué, la solution est de décontaminer. Mais ces nettoyages engendrent parfois des situations aussi catastrophiques que la pollution elle-même. L’attention de l’ingénierie à trouver des solutions pragmatiques à des problèmes qui ne le sont pas moins, s’accompagne souvent d’une inattention pour l’émotionnel. Un lieu de vie, ce n’est pas seulement un lieu propre. Pour reprendre les termes de Deleuze et Guattari, un lieu de vie est un « lieu d’existence ». L’arbre où l’on se réfugiait enfant, l’école, l’église où l’on s’est marié, autant de points de repère-temps qui s’inscrivent dans le paysage et parsèment l’histoire et le territoire d’une vie.
Pour liquider l’accident nucléaire, le gouvernement mène aussi un travail de mémoire, ou plus précisément de reconstruction de la mémoire…
La politique de reconstruction s’est accompagnée d’une campagne de communication visant à faire accepter aux gens l’idée qu’il fallait rentrer, que ce serait une perte de laisser ces territoires à l’abandon. Dans cette optique, le gouvernement a ouvert de nombreux mémoriaux autour de la centrale. Ces derniers réécrivent l’histoire de l’accident en le présentant comme une catastrophe industrielle parmi d’autres, nécessaire au progrès industriel. Un accident qui ne se reproduirait pas.
Dans ces mémoriaux, principalement destinés aux habitants, des techniques de construction de la résilience sont mises en œuvre. Le visiteur est conduit dans une salle où il revit le séisme, le tsunami et l’explosion de l’enceinte de confinement de trois des six réacteurs de la centrale de Fukushima, sur un grand écran à 180 °. À la fin de la séquence, les images passent de la couleur au noir et blanc et un personnage animé explique qu’il s’agit là du passé, en renfermant ces images dans un livre qu’il dépose sur une étagère d’archives.
À Namie, une école a été transformée en mémorial. La plupart des écoles de la côte qui ont pris le tsunami de face n’ont pas eu le temps d’évacuer. Les enfants sont tous morts. Mais cette école-là a réussi à évacuer, et, de fait, a été conservée comme un symbole positif vers la reconstruction. Pour préserver cette image et couper tout rapport à la mort, le gouvernement a été jusqu’à déplacer le cimetière qui était à côté. Un jeu vidéo en ligne, commandé par la commune, est également proposé pour inciter les enfants originaires de cette localité, à revenir y vivre. Ce jeu banalise l’accident nucléaire et présente les événements comme une sorte d’aventure.
Lorsque les habitants se sont rendus pour la première fois dans le mémorial ouvert pour les jeux olympiques en 2020, la plupart d’entre eux étaient très en colère, parce que pour eux, la catastrophe n’était pas terminée. Ça a été très violent. Ils se sont mobilisés et ont obtenu que certaines expositions du mémorial de Futaba, le plus vaste, soient changées.
Votre exposition « Sur les traces de Fukushima » est également un travail de mémoire, qui donne à voir les lieux abandonnés lors des évacuations avant leur destruction pour décontamination. Pourquoi avez-vous mené ce travail ?
Ce que je montre dans cette exposition, ce sont les lieux avant et pendant la reconstruction. Elle commence par des photos de chaussures qui traînent dans la rue, pour évoquer ce caractère très oppressant de la fuite quand on se rend sur les lieux encore aujourd’hui. Dans mon livre, il y a le témoignage d’une jeune fille, Mari Tomizawa, qui raconte que le gouvernement avait envoyé des militaires dans des blindés pour éviter que les habitants ne partent dans un grand mouvement de panique. Ces mêmes militaires leur ont annoncé, quelques jours plus tard, qu’ils avaient une demi-heure pour évacuer le village. Ce sont les traces de cette urgence que l’on voit. Ce sont des objets du quotidien, les mêmes que les nôtres, qui montrent que cela pourrait arriver à n’importe qui.
Outre cela, les photos montrent la complexité de la situation, confronte les visiteurs aux habitants qui se racontent. Cette exposition, qui a accueilli plus de 14 000 visiteurs, fut également l’occasion de présenter nos travaux de recherche via une vidéo qui se trouve à l’entrée.
Le gouvernement veut relancer le nucléaire. Tepco vise le redémarrage du réacteur Onagawa 2 dès septembre 2024. Comment les Japonais accueillent-ils ce projet ?
Quand Fumio Kishida est arrivé au pouvoir fin 2021, il était plutôt bien vu. La seule chose qui mécontentait la population, c’était son projet de relance du nucléaire. Après la catastrophe, la grande majorité des Japonais ne voulait plus en entendre parler et cela a duré. Mais les tensions croissantes avec la Corée et la Chine, auxquelles se sont ajoutées la guerre en Ukraine, alors que le Japon importait beaucoup de gaz russe, ont permis au gouvernement de faire accepter à sa population l’idée de la nécessité d’une relance du nucléaire. Aujourd’hui, environ la moitié de la population y est favorable. Mais le discours sur le nucléaire comme énergie propre a évidemment beaucoup moins de poids ici.
|
Fukushima, 10 ans après. Sociologie d’un désastre, de Cécile Asanuma-Brice, aux éditions de la Maison des sciences de l’homme, mars 2021, 216 p., 12 euros. |