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EntretienIdées

À Fukushima, « on oublie la radioactivité, puis on se rappelle ; cela s’efface puis cela revient »

Tomoko Kobayashi, membre d'un réseau de citoyens mesurant la radioactivité. Elle tient un compteur Geiger dans la main, ici à Odaka, au Japon, le 27 février 2026.

Dans son enquête près de Fukushima, l’anthropologue Sophie Houdart décrit la vie dans une « zone grise », à la faible radioactivité. Les habitants, qui vivent sous le règne minutieux de la mesure, deviennent des enquêteurs du quotidien.

Quinze ans après la catastrophe de Fukushima, au Japon, le bilan est lourd : 3 810 personnes sont mortes, les cancers et maladies chroniques se multiplient parmi les survivants, sans lien scientifique direct officiellement reconnu. Environ 160 000 personnes ont été forcées d’évacuer des localités voisines de la centrale à la suite du désastre.

D’autres habitants de « zones grises », où la contamination n’était pas jugée suffisante pour qu’ils quittent leur territoire, sont restés. Comment vivre sur une terre aux rayonnements invisibles et dangereux ? Sophie Houdart, anthropologue et directrice de recherche au CNRS, a suivi pendant plusieurs années une famille d’agriculteurs à Tōwa qui tente de « faire avec » de faibles doses de radioactivité.

Son enquête, parue en janvier sous le titre Ce territoire qui, comme une pulsation… (Les Éditions des mondes à faire), est un ouvrage sensible et incarné qui rend compte du bouleversement de la vie provoqué par la contamination radioactive.


Reporterre — Comment naît cette enquête ?

Sophie Houdart — Quand survient la triple catastrophe du 11 mars 2011, séisme, tsunami et accident nucléaire, je me sens démunie, sans préparation ni pour le nucléaire, ni pour la catastrophe elle-même. Mais ma formation en anthropologie des sciences et des techniques me pousse à enquêter sur les instruments de mesure de la radioactivité, devenus essentiels pour le gouvernement, les communes et les habitants, pour comprendre ce qui leur arrive.

Lors de mon premier retour au Japon après la catastrophe, je m’efforce de cartographier tous les dispositifs  : des instruments de monitoring installés dans l’environnement, hérités de la Seconde Guerre mondiale, jusqu’aux compteurs Geiger, moins sophistiqués technologiquement mais plus proches du corps.


Comment a évolué l’utilisation de ces instruments de mesure ?

Dans les premières années après la catastrophe, la mesure est omniprésente. La radioactivité étant invisible et intangible, il n’existe pas d’autre moyen pour cartographier la contamination. Ces opérations montrent, par exemple, que les sommets de montagne et les forêts concentrent plus de radioactivité que les plaines. Jusque récemment, la mesure des aliments restait prégnante : chaque sac de riz, chaque fruit ou légume était systématiquement analysé et les résultats étaient affichés pour les consommateurs.

Mais les habitants comprennent vite que les instruments produisent leurs propres incertitudes. Les stations de monitoring restent des points fixes, et un compteur Geiger montre que les chiffres varient constamment à quelques mètres près. Décider de gestes quotidiens sur cette base devient très difficile.

Un paysan au milieu de cultures de riz à Otama, à 60 km de la centrale de Fukushima, en 2025. © Richard A. Brooks / AFP

Alors, les habitants inventent d’autres stratégies, se comportant un peu comme des naturalistes ou des éthologues : qu’est-ce que la radioactivité ? Comment se déplace-t-elle ? Où se stocke-t-elle ? Comment évolue-t-elle avec les saisons ? Vivre avec de faibles doses implique de faire l’enquête pour tout  : chaque relation, chaque lien, chaque manière d’habiter est réinterrogé en permanence.


À Tōwa, à une cinquantaine de kilomètres de la centrale de Fukushima, la contamination n’a pas été jugée suffisante pour provoquer une évacuation. La vie s’est donc réorganisée autour de la gestion des faibles doses…

Tōwa est une commune rurale d’environ 8 000 habitants, avec une rue centrale regroupant la mairie et la coopérative agricole, et des habitations dispersées sur de petites collines. On y trouve rizières, bois et champs  : un endroit très joli où, même dans les premières années, les marques de la catastrophe ne sautent pas aux yeux. Cela contraste avec Yamakiya, à dix minutes de voiture, complètement transformée par les chantiers de décontamination et le déplacement de ses habitants.

Pour les habitants de Tōwa, cette beauté rend l’expérience de vie paradoxale. Il faut activer en soi la conscience de la catastrophe  : se rappeler ses conséquences, savoir que l’air et ce que l’on consomme peuvent être nocifs, même si on ne le perçoit pas.

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C’est ce que j’appelle une zone grise. Comme le décrit Timothy Morton dans Hyperobjets, la radioactivité est un phénomène qui, à la fois, saisit et dont on peut être détaché. Il faut sans cesse s’« accorder » à elle  : on oublie, puis on se rappelle  ; on comprend, puis cela s’efface, puis cela revient. Au quotidien, cette expérience se déploie dans des allers-retours  : un jour on refuse un aliment, le lendemain cela passe, mais un autre blocage surgit. C’est ce va-et-vient constant que j’ai tenté de décrire.

Nous l’avons expérimenté nous-mêmes au sein du collectif hybride Call It Anything, fondé en 2012 pour réfléchir à la vie après Fukushima. Être plusieurs sur le terrain était précieux pour se rappeler à tour de rôle pourquoi nous étions là et que les manières d’être là étaient extrêmement variables.


Vous avez suivi en particulier la famille Ōno, des agriculteurs bio. Comment développent-ils ce « vivre avec » ?

Très vite après la catastrophe, la famille Ōno décide de comprendre par elle-même ses nouvelles conditions de vie. Ses membres mènent plusieurs enquêtes, aidés par des agronomes et des experts en radioactivité. Mon livre est, en quelque sorte, une enquête sur leurs enquêtes.

Ce qui m’a frappée, c’est que les scientifiques ne se placent pas en surplomb. Ils travaillent avec les Ōno, qui détiennent une connaissance intime du territoire. L’enquête se construit donc dans cette collaboration  : le savoir technique des experts sur la réaction des cultures rencontre l’expérience vécue des habitants — l’histoire des lieux, les voisinages, les usages, les pratiques agricoles. C’est ce croisement qui permet d’approcher la réalité.

«  Cette beauté rend l’expérience de vie paradoxale. Il faut activer en soi la conscience de la catastrophe.  » La chercheuse a suivi pendant plusieurs années une famille d’agriculteurs à Tōwa. © Sophie Houdard

Forts de leur lien respectueux avec la terre — Tōwa était pionnière dans l’agriculture biologique —, les Ōno choisissent de gérer la radioactivité plutôt que de la chasser. Ils utilisent de la zéolite et un compost riche en potassium pour que les radioéléments se fixent dans le sol et ne remontent pas dans le riz. C’est un apprentissage de coexistence : faire place à la radioactivité avec prudence et attention, sans qu’elle envahisse tous les lieux, toutes les pensées, tous les gestes.


On imagine que l’apprentissage de ce « vivre avec » n’est pas seulement technique. Quelles émotions traversent cette famille ?

Il n’y a pas de réponse simple à cette question. En quinze ans, toute la gamme des émotions a été parcourue. Quand j’arrive en 2013, presque deux ans après la catastrophe, ce n’est pas la colère que les habitants choisissent de montrer, même si elle est là.

L’inquiétude se déploie de manière subtile. L’inquiétude, ce sont « les plis de l’âme », comme le formulait Gilles Deleuze. Pour les habitants de Tōwa, elle est dans les plis, « là et pas là », pour reprendre Timothy Morton. Chaque année, le fils de la famille passe un contrôle de contamination corporelle et, chaque année, cette inquiétude se rejoue. Cela ne l’empêche pas de dire très tôt qu’il n’a pas l’intention de partir. Aujourd’hui, il est diplômé d’une école de foresterie et travaille avec son père et d’autres habitants à la gestion forestière de la région.

La cinéaste Mélanie Pavy, membre de Call It Anything, a réalisé un très beau travail de témoignage avec des habitants volontaires. Elle s’intéressait à une forme de nostalgie particulière, celle que l’on peut éprouver pour un lieu comme Tōwa, alors même qu’on ne l’a pas quitté.

« M. Ōno apprend toujours aux enfants à ramasser les champignons, même s’ils ne peuvent plus les manger »

Ces récits évoquent des choses abîmées ou ternies par l’inquiétude. Mais l’attachement perdure. Ainsi, M. Ōno décide de continuer à apprendre aux enfants à aller en forêt et à ramasser les champignons, même s’ils ne peuvent plus les manger. L’idée est que si certaines choses ne sont plus possibles aujourd’hui, elles compteront pour les générations futures. C’est tout le contraire d’un abandon.


Vous évoquez aussi un sentiment éprouvé par cet homme qui vous met mal à l’aise : une forme d’excitation et de fierté.

À un moment, Monsieur Ōno me confie une émotion plus inattendue, qui vient presque gêner le récit de l’enquête. Il dit que toutes ces années où des scientifiques, des chercheurs, des personnes du monde entier sont venus chez lui ont été, d’une certaine manière, excitantes.

Il ne s’agit pas d’être reconnaissant à la catastrophe — ce serait mal le dire. Mais il éprouve la fierté d’avoir vu la communauté tenir et se mettre au travail face à cette adversité. Les habitants ont appris à agir ensemble, sans attendre les décisions venues d’en haut. Cette situation les a obligés à se reposer des questions fondamentales sur ce à quoi ils tenaient. Ce n’est ni du déni, ni une résilience imposée de l’extérieur.


Cette réaction vous pose une question que vous jugez fondamentale : comment écrire sur des habitants qui apprennent à vivre avec la radioactivité sans donner l’impression que cette situation est acceptable ?

Oui, cette question est un problème, et c’est pour cela que je la pose dès le début du livre. Puisque je travaille dans un endroit où les habitants ont choisi de rester, je dois me défaire d’une posture critique trop rapide et les suivre dans leur propre enquête. Je fais mon terrain comme toujours : je prends des notes, je participe aux activités, je plante des poireaux, je coupe des branches. En décrivant ces gestes, je finis parfois par oublier la catastrophe : on est simplement dans le quotidien.

Et puis, à un moment, un vertige surgit. Ce que je décris pourrait servir à dire : « Vous voyez, on peut vivre avec une catastrophe nucléaire ! » J’en ai pleinement conscience, et je ne veux surtout pas que mon travail serve à cela. Mais en même temps, je veux rester fidèle à ce que les habitants me confient et à ce que je vois.

Tout le travail d’écriture a donc consisté à rendre cette situation complexe, à montrer les tensions, les doutes, l’hypervigilance qui rendent la vie insupportable. Je ne cherche pas à généraliser : je parle de quelques personnes seulement, et Monsieur Ōno lui-même ne veut pas servir de modèle. D’où le choix de raconter à la première personne et de montrer mes propres hésitations.

Ce que raconte le livre, ce n’est pas une situation exemplaire. C’est une plongée très particulière dans les relations que des personnes entretiennent avec leur territoire après la catastrophe. Et peut-être que le seul enseignement, c’est que, si une catastrophe de ce type nous arrivait, il faudrait à notre tour faire cette plongée et descendre dans la trame des choses.

Ce territoire qui, comme une pulsation…, de Sophie Houdart, Les éditions des mondes à faire, 9 janvier 2026, 441 p., 24 euros.

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