Reportage — Catastrophes nucléaires
Tchernobyl, 40 ans après : « Il n’y a qu’un salaud qui a pu construire la centrale ici, sur ma terre natale »
Un habitant évacué après la catastrophe de Tchernobyl est revenu vivre dans sa maison. Ici, en février 2026. - © Charles Guyard / Reporterre
Un habitant évacué après la catastrophe de Tchernobyl est revenu vivre dans sa maison. Ici, en février 2026. - © Charles Guyard / Reporterre
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Entre radioactivité et menaces russes, la vie continue autour de la centrale soviétique dont l’explosion d’un réacteur a provoqué le plus grave accident nucléaire du XXe siècle il y a tout juste quatre décennies.
Tchernobyl (Ukraine), reportage
À cet endroit-là, précisément, c’est assez inattendu. Cocasse même. À l’entrée d’un bâtiment surmonté d’une croix verte, une affiche enjoint les visiteurs à respecter les gestes barrières. Souvenir du début de l’époque du Covid-19 où masque et gel hydroalcoolique étaient de rigueur. Cocasse donc, car ces recommandations sont placardées dans la pharmacie de la centrale de… Tchernobyl, située à une centaine de mètres à peine de l’immense sarcophage renfermant les restes du fameux réacteur numéro 4, pulvérisé il y a tout juste quarante ans, le 26 avril 1986 à 1 h 23. À croire que le coronavirus a fait ici plus peur encore que la radioactivité ambiante qui, quatre décennies plus tard, oblige toujours quiconque s’aventurant dans la zone d’exclusion, à 110 km de la capitale Kiev, à être équipé d’un mini compteur Geiger.
Certes, la dose n’est à présent plus létale, mais elle contraint le personnel de maintenance exerçant dans le périmètre à des rotations toutes les deux semaines pour éviter une trop longue exposition. « Certaines infections ne sont pas compatibles avec le travail ici et peuvent s’aggraver, donc nous, nous contrôlons ceux qui veulent être embauchés », explique Galina, l’une des infirmières qui font passer les visites médicales à chaque prise de poste.
Autour du dôme, de grandes forêts succèdent à des plaines dans lesquelles quelques chevaux sauvages déambulent tranquillement, là où des quartiers entiers logeaient les ouvriers de la station construite en 1971. Comme la ville de Prypiat, cité désormais fantôme où s’entassaient jadis quelque 50 000 habitants.
Si les routes principales ont été refaites depuis, les vestiges des maisons restent, eux, imprégnés de particules toxiques faisant crépiter les détecteurs quand on s’avance vers ce qui était alors un mur percé de fenêtres derrière lesquelles on distingue des rideaux en lambeaux.
« On nous a dit que ce n’était pas grave »
Certaines bicoques ont toutefois retrouvé leurs résidents, comme Sergui, alerte vieillard de bientôt 90 ans qui nous reçoit dans son modeste trois-pièces où il vit seul. « Ma femme, je pensais que c’est elle qui m’enterrerait, et elle est décédée d’un cancer il y a dix ans », dit-il tristement. Lui, au contraire, est « en pleine forme », se reprend-il. En réalité, son seul souci de santé, physique, l’octogénaire le traîne depuis son enfance, lorsque sa jambe gauche a été gravement blessée dans un bombardement durant la Seconde Guerre mondiale.
« On était en train de pêcher de nuit, et on a vu l’explosion au loin »
L’image qu’il garde du cataclysme de 1986, c’est d’abord celle d’un ciel qui s’embrase. « On était en train de pêcher de nuit, et on a vu l’explosion au loin », raconte cet ancien professeur des écoles. La suite, ce sont les sirènes qui retentissent, puis les bus qui défilent pour évacuer les populations. Pas tout de suite cependant.
« On nous a dit que ce n’était pas grave, que ça allait se calmer, complète Sofia, 80 ans, qui a réemménagé chez elle dès l’automne 1987. On vivait comme si de rien n’était et, en tant que cheffe de conseil du village, j’ai finalement reçu un appel d’un responsable du comité régional pour préparer le départ. On nous a dit de prendre nos papiers et le nécessaire pour trois jours. » En somme, tous pensaient revenir vite.
Sauf que quarante ans plus tard, les ruines en attestent, ils sont peu nombreux à avoir réinvesti les lieux. Au grand dam de Sofia d’ailleurs, qui, avec d’autres, se bat pour préserver la mémoire locale. « On fait beaucoup d’efforts, car l’État ne nous aide pas, s’agace-t-elle. C’est nous qui entretenons les routes, les arbres, les monuments. Aujourd’hui, notre passé est surtout dans les cimetières, or il faut que les souvenirs perdurent. Vous savez, même des Russes sont enterrés là, et certains viennent pour honorer leurs défunts. »
Menaces russes
Dernièrement, en février 2022, c’est avec des intentions beaucoup moins pacifiques que les Russes sont arrivés ici, semant la panique chez les derniers habitants. Des panneaux ont été tagués pour rebaptiser les noms de régions dans un lexique purement soviétique. Sergui, lui, a tremblé comme jamais. Tandis que des militaires ennemis logeaient face à sa maison, il a dû repeindre totalement son portail orné des couleurs de l’Ukraine. « Sinon ils m’auraient crucifié », imagine-t-il.
Surtout, il a bien cru que la guerre allait réveiller les pires traumatismes lorsque, le 14 février 2025, un drone a endommagé le toit du sarcophage. Officiellement, l’incident n’a provoqué aucune fuite de radioactivité et la fissure a été rapidement colmatée, mais la grande centrale électrique, juste à côté, a en revanche été plus touchée, conformément à la stratégie de l’occupant visant à détruire les installations énergétiques du pays.
L’offensive a aussi détérioré plusieurs capteurs destinés à mesurer le taux de radiation dans un rayon d’une trentaine de kilomètres autour de la coquille protectrice. Capteurs tous reliés au centre de décontamination (l’Ecocentre) dirigé par Mykola Bezpaly. « Nous avons 39 détecteurs qui transmettent en permanence la radioactivité, décrit-il devant un mur d’écrans. Si la situation se dégrade, on passe du vert au jaune, et si ça devient critique, c’est rouge. » Alors que nous échangeons, l’un des voyants vire justement au jaune. « C’est une limite d’exploitation de l’équipement », rassure-t-il. Traduction : le capteur en question doit « être révisé ».
Dans une autre pièce, interdite au public, Lenoid Bogdan est, lui, chargé d’analyser des échantillons prélevés dans toute l’Ukraine. « Nous effectuons chaque année environ 10 000 tests sur l’eau, dans l’air et la terre », explique le scientifique qui travaillait déjà en 1986.
Les jours qui ont suivi la catastrophe, il est resté enfermé avec ses collègues dans son laboratoire, sans savoir que ses résultats, alarmants, étaient dissimulés (ou falsifiés) par Moscou pour ne pas perdre la face aux yeux du monde. Censure ? « C’est une question qui reste sensible aujourd’hui, balaie-t-il. Vous savez, l’accident s’est produit le 26 avril, mais le journal n’a publié l’information que le 29 avril, à la troisième page, en affirmant que la situation était sous contrôle ! »
De Tchernobyl à Fukushima
À présent, le site n’étant plus sous tutelle du Kremlin, la transparence est de rigueur. « Certains produits radioactifs ont été réduits, mais le plutonium est toujours fortement actif et si on me demande quand pourra-t-on habiter de nouveau à Prypiat, je réponds pas avant 249 000 ans ! »
Ici, le savoir-faire est tel que l’Ecocentre est même devenu une référence en matière de surveillance. Lors de l’événement de Fukushima au Japon, en mars 2011, l’organisme a ainsi été sollicité pour mesurer l’importance de l’accident classé niveau 7 (le plus grave) sur l’échelle internationale des événements nucléaires, soit le même grade que Tchernobyl. « Ça a traversé le Pacifique et ça nous a atteints en vingt-trois jours. Ensuite, des spécialistes de chez nous sont allés sur place pour donner des conseils », lance, non sans fierté, Lenoid Bogdan.
Comme tous, en sortant de la zone d’exclusion, ces spécialistes sont d’abord passés devant une stèle majestueuse rendant hommage aux pompiers, les liquidateurs de Tchernobyl qui, selon une gravure, ont « sauvé l’humanité ».
Puis ils ont dû faire halte au barrage dressé sur la route où, pendant que véhicules et chargements y sont rigoureusement inspectés par des militaires, tous les passagers sont invités à franchir des portiques individuels, les paumes des mains plaquées contre un capteur. En quelques secondes, chacun est scanné de la tête au pied, jusqu’à ce qu’un indicateur clignote en vert, signe que la personne n’emporte pas avec (et malgré) elle des résidus contaminés.
Loin derrière, Galina, Sofia, Sergui et tous les autres continuent, bon an, mal an, leur existence, au milieu d’un décor figé au 26 avril 1986. « Il n’y a qu’un salaud qui a pu construire une station nucléaire ici, sur ma terre natale, s’est emporté Sergui juste avant notre départ. Rien que le nom, Tchernobyl, était déjà porteur de mauvaise prédiction. » De fait, cela signifie « Herbe amère ».