Gaz de schiste : « Il faut un moratoire » , « Non, la recherche doit pouvoir se faire »

Durée de lecture : 6 minutes

17 janvier 2014 / Catherine Gautier et Jean-Louis Fellous

Comment agir face aux gaz de schiste ? Interdire toute recherche au nom du principe de précaution, ou bien espérer une recherche limitant dans l’avenir les dégâts sociaux et environnementaux ? Deux scientifiques spécialistes de la question croisent leurs points de vue.


Les textes qui suivent sont la conclusion du livre écrit par Catherine Gautier et Jean-Louis Fellous : Les Gaz de schiste. Nouvel eldorado ou impasse ?, et reproduit avec l’accord des auteurs.


Il faut un moratoire durable

Catherine Gautier

À défaut d’une interdiction totale, un long moratoire m’apparaît comme la solution optimale quand on examine la situation à long terme et à partir de l’expérience américaine. L’exploitation y va bon train, et ne peut que s’accélérer, le gaz naturel jouant désormais un rôle central dans la transition énergétique américaine, comme l’a indiqué Barak Obama dans son discours du 25 juin 2013.

Les garde-fous indispensables pour protéger l’environnement, modestes à ce jour aux USA et sans cesse remis en cause sous la pression des lobbies tant pétroliers et gaziers que financiers, n’en seront que plus difficiles à imposer. Seul un retournement de situation sous la pression de la population, comme le prônent les ONG écologistes, ou l’éclatement de la bulle spéculative, pourraient endiguer la fuite en avant, et ses répercussions locales et globales.

S’il n’est pas directement transposable, le cas nord américain donne à réfléchir car dans cette économie globale, les forces en présence sont les mêmes. Les compagnies qui poussent à l’exploitation en France sont des multinationales dédiées à leurs actionnaires, qui n’hésitent pas à racler les dernières gouttes de carburants fossiles, quel qu’en soit le coût pour l’environnement – les externalités environnementales étant ignorées – quitte à repousser de plusieurs décennies une transition énergétique pourtant urgente pour le climat.

Si l’exploitation venait à démarrer en France à la cadence nécessaire pour engranger des profits, un retour en arrière pernicieux sur les plans d’économies d’énergie serait inévitable : la disponibilité de grandes quantités d’hydrocarbures de roche-mère à bon marché, n’inciterait pas à la sobriété énergétique, bien au contraire. Enfin, une exploitation intense dans les prochaines années se ferait au détriment des investissements dans les énergies renouvelables.

En tant que scientifique, j’accepte l’idée de vouloir comprendre estimer la ressource, et surtout l’impact de son exploitation sur l’environnement et le territoire. Cependant, la recherche elle-même me semble ouvrir la porte à un processus qui pérennise pour les décennies à venir l’utilisation des carburants fossiles. Et en tant que climatologue, je ne peux souscrire à une telle éventualité.

En effet, l’hypothèse sous-jacente est que si la recherche produit des résultats satisfaisants, on pourra exploiter, et compte tenu des intérêts et des puissances en présence, cette exploitation sera effectivement impossible à juguler, même en France où la résistance citoyenne est plus forte, mais les lobbies identiques.

La mise en place de lois suffisamment contraignantes pour protéger l’environnement, le climat et les populations (protections présumées possibles) peinera à suivre le progrès très rapide de la science et la technologie. Il est naïf de croire que quand bien même ces lois existeraient, il suffirait de les faire appliquer pour s’assurer que les exploitants les respectent, même au risque d’encourir des pénalités.

Les moyens financiers et humains requis pour le contrôle de leur application seront difficiles à trouver dans une période de restrictions budgétaires. Et est-ce à un contrôle strict que nous voulons consacrer nos ressources limitées ? Finalement, c’est sur le niveau de la confiance dans la capacité ou la volonté qu’auraient l’État, et même la démocratie, de mettre en place les protections nécessaires au bien-être des générations futures que nos avis divergent.


Laisser la porte ouverte à la recherche scientifique

Jean-Louis Fellous

Comme scientifique, je ne puis admettre sans réticence l’idée de « sujets tabous » pour la recherche. L’existence d’un Conseil national d’éthique me semble répondre à la nécessité d’arbitrer lorsque certaines recherches, portant par exemple sur la génétique humaine, ou plus généralement « le vivant », risqueraient d’ouvrir des boîtes de Pandore redoutables. Je souscris aux considérations qui ont conduit à inscrire dans la Constitution le « principe de précaution ».

Dans le cas qui nous occupe, je ne puis comprendre que l’on se prive de tout moyen de connaître la réalité d’une ressource qui fait déjà ailleurs l’objet d’une exploitation massive, et plus encore, que l’on s’abstienne d’étudier les conditions qui rendraient cette exploitation socialement acceptable, en réduisant ou annulant les impacts systématiques de sa mise en œuvre sur l’environnement local et global, comme sur la santé et la sécurité des travailleurs et des riverains.

Je suis opposé à l’autorisation de l’exploration, et a fortiori de l’exploitation des hydrocarbures de roche-mère, tout comme je souhaite le renoncement au plus tôt à celle du charbon, ainsi que du pétrole et du gaz naturel, conventionnels ou non.

Réaliste et éloigné de toute naïveté, je suis aussi conscient des faiblesses des solutions partielles disponibles pour la transition énergétique. Qu’il s’agisse des économies d’énergie ou de la substitution des renouvelables aux énergies carbonées, aucune martingale ne garantit le succès. Le prix de revient restera un déterminant puissant des choix. Les solutions de rechange ne sont pas exemptes d’impacts environnementaux. Les écologistes ne sont pas les derniers à s’insurger contre le bruit, la mortalité des oiseaux ou la défiguration des paysages imputés aux éoliennes, ou à refuser la séquestration éventuelle du gaz carbonique capturé et liquéfié dans leur sous-sol.

À mon sens, il faut profiter du moratoire actuel, et si besoin est le prolonger, le temps d’engager un véritable programme de recherche pluridisciplinaire, ouvert aux représentants de la société civile, consacré à la fois à l’évaluation des ressources, aux technologies de nature à éviter les effets indésirables, et à élaborer le cadre juridique et réglementaire dans lequel, si ces recherches aboutissaient, une exploitation pourrait être engagée.

Rien n’assure qu’un changement de gouvernement, à l’issue de la mandature actuelle, n’amènerait pas à l’engagement précipité d’une exploitation avant que les connaissances nécessaires soient acquises et les législations protectrices correspondantes mises en place.

Je pense qu’il y a un double dividende à retirer de cette approche : elle permettrait, grâce aux savoirs scientifiques et techniques qui en découleraient, de se prémunir contre une exploitation sauvage, « à la cow-boy », des gaz et huiles de schiste existant dans le sous-sol français (et laisserait à la société civile et aux institutions le temps de se préparer à un éventuel retournement de situation) ; elle lui imposerait des conditions draconiennes et un surcoût dissuasif tels que cela retarderait automatiquement de plusieurs dizaines d’années l’engagement d’une exploitation des gaz et huiles de schiste en France.

Celle-ci serait alors renvoyée à une époque où le recours à cette ressource serait à la fois redevenu rentable et nécessaire, si les économies d’énergie et les énergies renouvelables ne tenaient pas leurs promesses. Et je suis confiant dans les ressources de la démocratie française pour garantir qu’un tel programme pourrait être mené à bien.



Source : Conclusion du livre de Catherine Gautier et Jean-Louis Fellous : Les Gaz de schiste. Nouvel eldorado ou impasse ?, reproduite avec l’accord des auteurs.

Photo :
. chapô : des camions apportent de l’eau à un forage de gaz de schiste en Pennsylvanie (Reporterre)
. moratoire : Agora Vox
. recherche : Energie en questions

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