Il a sauvé l’oignon de Tarassac‏

Durée de lecture : 4 minutes

4 février 2014 / Guillaume (Lutopik)

Avec passion et obstination, Yves Giraud a sauvé cet oignon originaire de l’Hérault. La perte d’un légume adapté à son terroir depuis des générations aurait été un signe de plus de l’érosion de la biodiversité.


Depuis un siècle des milliers de variétés potagères ont disparu, et cela aurait pu être le cas de l’oignon de Tarassac. Il n’était plus cultivé que par de rares jardiniers et sans l’intervention d’Yves Giraud, il serait probablement bientôt sorti de la mémoire locale. Une sélection de plusieurs siècles l’avait pourtant adapté à ce petit coin de l’Hérault, où il pousse plutôt gros, un peu aplati, avec une saveur mi-douce.

L’histoire qui lie Yves Giraud à l’oignon de Tarassac est une aventure « d’humain et de paysan ». Cela tient aussi du hasard. Dans les années 1990, Yves Giraud est maraîcher et a l’habitude de planter de l’oignon doux des Cévennes. Il achète alors ses graines chez Gautier, jusqu’à ce qu’une année, le semencier le retire de son catalogue, remplacé par un oignon de son crû pour lequel il avait déposé un Certificat d’Obtention Végétale (COV).

Cela n’a pas plu au maraîcher qui récupère des bulbes pour faire sa propre semence. Quelque temps après, un ami lui confie des plants d’oignons venus d’un jardinier amateur du village à côté. « Cela faisait 50 ans qu’ils avaient gardé cette souche ». L’oignon intéresse beaucoup Yves, « il est moins doux que l’oignon des Cévennes, mais il se conserve plus longtemps ».

A ce stade, Yves ignore toujours le nom de cet oignon et commence une enquête pour l’identifier. Le jardinier qui lui avait donné était décédé, « mais j’ai su que son père l’avait acheté à la foire de Bédarieux, qui était autrefois une foire aux plants d’oignons ». Il y a de grandes chances pour qu’il s’agisse alors de l’oignon de Tarassac, « c’était vraiment l’oignon du coin ».

Pour en être sûr, il veut comparer et cherche qui d’autre peut bien encore posséder cet oignon. Lors d’une foire, il apprend qu’une vieille dame en cultive non loin de là, à Mons-la-Trivalle. « Il y avait trois souches différentes dans le hameau ». Il récupère in extremis l’une d’elles auprès d’un jardinier qui ne l’avait pas plantée cette année. La graine datait de deux ans, « c’était difficile, mais ça a poussé, et sa souche est très belle ».

Un jeune maraîcher avait lui aussi une souche récupérée auprès du parc du Haut-Languedoc, qui voulait « développer une filière AOC, comme avec l’oignon des Cévennes ». Le projet avait été abandonné, une étude menée^par le parc ayant conclu au caractère non homogène de la variété, rendant impossible son inscription au catalogue. Mais désormais Yves en est sûr, il s’agit bien de l’oignon de Tarassac.

Erosion végétale

Depuis qu’il s’est installé en 1973, Yves Giraud a bien constaté « une érosion végétale ». Avant l’histoire de l’oignon, il a failli voir disparaître la variété de petits pois qu’il cultivait. Il voulait la conserver et c’est pour ça qu’il a fait ses premières semences. Une décision pas évidente : « il y a un tel conditionnement pour que l’on achète nos graines ».

Quand il a retrouvé l’oignon de Tarassac, on peut dire qu’il s’est pris de passion pour ce légume et sa reproduction. Il prend un grand plaisir à sélectionner les plus beaux bulbes et les plus belles ombelles pour sa prochaine plantation.

En 2009, il dispose de cinq souches différentes ; il en cultive une et confie les quatre autres à des personnes différentes au sein du collectif des semeurs du Lodèvois-Larzac. Les cultures sont éloignées, ce qui empêche tout croisement. Grâce à ce réseau, les oignons sont multipliés et les différentes souches sont préservées.

Peu après, il propose à Germinance (vendeur de semences biologiques) de commercialiser ses semences, car il en est persuadé : « pour qu’une variété se conserve, il faut qu’elle se vende ». Ce ne sont pas les grosses entreprises qui auraient pu sauver l’oignon de Tarassac.

« Les grosses boites ne font de l’argent que si elles font de grosses quantités. Si le volume est trop petit, ça ne les intéresse pas. Elles ne veulent pas des variétés qui ne leur appartiennent pas ou des variétés adaptées à un terrain qui n’ont pas besoin de produits chimiques ». Grâce à lui et à d’autres, l’oignon de Tarrasac ne sera pas oublié et continuera de pousser, dans l’Hérault ou ailleurs s’il peut s’adapter.



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Source et photo : Lutopik

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