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EntretienInondations

Inondations : « Même si la décrue a commencé, de nombreuses digues restent fragiles »

Des membres de la Croix-Rouge dans une rue inondée après les graves inondations provoquées par la tempête Nils à Saintes (Charente-Maritime), le 23 février 2026.

Alors que plusieurs digues menacent de rompre sous l’effet des crues exceptionnelles de ces derniers jours, la question de leur financement ressurgit. Les collectivités ne sont plus en état de payer seules la facture, affirme Perrine Broust, de France Digues.

La décrue s’annonce lente, très lente. Après les crues exceptionnelles sur la façade ouest du pays pendant plus d’une semaine, le niveau de l’eau a enfin commencé à baisser par endroits. Mais ce reflux ne signifie pas la fin de l’alerte : la Loire-Atlantique, le Maine-et-Loire et la Charente-Maritime restent en vigilance rouge crues ce mardi 24 février.

Surtout, les digues, soumises durant plusieurs jours à une pression continue, concentrent les inquiétudes. Plusieurs ont déjà cédé le long de la Garonne, tandis que d’autres, fragilisées, pourraient rompre. Rien que dans le Lot-et-Garonne, une douzaine de ces ouvrages ont été endommagés ces derniers jours, selon le décompte du journal Sud-Ouest.

Au-delà des causes techniques, cette situation ravive le débat sur l’entretien des digues, leur financement et le désengagement progressif de l’État au profit des collectivités, explique Perrine Broust, directrice de France Digues, une association de professionnels du secteur.


Reporterre — Sait-on déjà combien de digues ont rompu et pourquoi ?

Perrine Broust — Pour l’heure, nous n’avons pas de vision globale, nous aurons un bilan plus précis une fois que la décrue sera bien amorcée. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’il existe différents types de rupture.

Dans de nombreux cas, une digue cède parce que le niveau d’eau dépasse celui pour lequel elle a été conçue (niveau de protection) : l’eau passe alors au-dessus de l’ouvrage ou l’endommage par érosion. Une digue n’est jamais dimensionnée pour résister à toutes les crues possibles, mais seulement pour un niveau défini. L’ouvrage peut donc céder, cela ne signifie pas un défaut d’entretien ou une mauvaise gestion : c’est simplement que l’ouvrage a été dépassé par des conditions exceptionnelles.

Zone inondée le long de la Garonne en crue à Bourdelles, le 23 février 2026. © Christophe Archambault / AFP

Il y a aussi des cas plus rares où une digue peut rompre avant d’atteindre le niveau de protection prévu. Ce sont les cas les plus problématiques car ils posent un vrai enjeu de responsabilité. Cela peut être lié à un manque d’entretien ou à un événement ponctuel ayant fragilisé l’ouvrage : un arbre arraché, un terrier d’animal… Enfin il peut y avoir des cas de défauts de conception, encore plus rares, aucun n’a été recensé à ce jour.


Alors que plusieurs digues menacent de rompre, le pire n’est donc pas derrière nous ?

Même si la décrue a commencé, de nombreuses digues restent fragiles, car elles ont été fortement sollicitées pendant l’évènement, par ce que l’eau reste haute et que les sols sont saturés. Les ouvrages sont donc encore très surveillés pour éviter tout risque : en effet, une rupture pourrait provoquer une submersion plus violente que l’inondation initiale. L’objectif des gestionnaires des ouvrages est de les sécuriser rapidement pour pouvoir faire face à une éventuelle nouvelle crue.


Depuis quelques jours, des voix s’élèvent pour dénoncer le manque d’entretien de certaines digues, dont la compétence relève désormais des collectivités locales. Depuis quand en ont-elles la charge ?

En 2014, la loi Maptam a donné la compétence de la gestion des milieux aquatiques et de la prévention des inondations (Gemapi) aux intercommunalités. Celle-ci est devenue effective en 2018. C’est désormais à elles de surveiller les digues et financer leur entretien et surtout les investissements pour protéger les riverains. L’objectif était d’instaurer une gestion plus globale et moins morcelée des digues. Avant cela, la gestion des ouvrages pouvait dépendre d’un département, d’une commune ou même d’agriculteurs, avec peu de cohérence entre les ouvrages.

Sauf que certaines collectivités ont hérité parfois de digues en mauvais état ou dont l’état était mal documenté, rendant la surveillance et l’entretien plus complexes. Les intercommunalités ont dû étudier chaque ouvrage, vérifier leur conformité et leur capacité réelle de protection. Ces évaluations ont révélé un besoin d’investissements considérables, estimé à au moins 14 milliards d’euros pour les dix prochaines années.

« Les collectivités n’ont pas les moyens d’entretenir seules toutes les digues »

La situation s’est encore complexifiée en 2024 avec le transfert des digues domaniales [des digues gérées par l’État vers les collectivités locales] qui représentent 650 km de digues, soit environ 10 % du linéaire total. L’État n’a pas toujours remis ces ouvrages en bon état avant de les transmettre. Résultat, les collectivités ont récupéré des digues parfois dégradées avec peu de temps pour les remettre en état. Si l’État a financé 80 % des travaux, les 20 % restants restent à la charge des collectivités, ce qui représente des sommes considérables. Au final, ce transfert s’est révélé bien plus lourd que prévu. Aujourd’hui, la réalité, c’est que certaines collectivités n’ont pas les moyens d’investir et d’entretenir seules toutes les digues.


La colère des élus est d’autant plus montée d’un cran que la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, a déclaré la semaine dernière que « beaucoup de collectivités n’utilisent pas au maximum » la taxe sur les inondations (Gemapi) pour financer l’entretien des digues… En réponse, la ministre de l’Aménagement du territoire a, elle, estimé le 23 février qu’« une évaluation » de la taxe finançant l’entretien des digues après les crues était nécessaire.

La taxe Gemapi, plafonnée à 40 euros par foyer et par an, ne suffit pas dans de nombreux territoires à couvrir l’ensemble des besoins. Si certaines intercommunalités parviennent à équilibrer leurs budgets avec un prélèvement de dix euros par exemple, d’autres font face à des charges bien plus lourdes, notamment lorsqu’elles gèrent un linéaire important de digues anciennes ou dégradées, ou surtout lorsqu’elles sont peu peuplées.

Par ailleurs, la proposition du gouvernement de relever le plafond de cette taxe dans le projet de loi de finances 2026 n’a pas été adoptée par l’Assemblée nationale, mais je pense que cela n’aurait pas suffi dans les territoires peu peuplés. Il faut réfléchir à une solidarité à une échelle plus large que l’intercommunalité.

Lire aussi : « Au secours, il faut partir ! » La crue fait céder des digues de la vallée de la Garonne

Pour assurer correctement les investissements liés aux ouvrages, les collectivités complètent les subventions, notamment via le Fonds Barnier, avec leurs propres fonds. Or les besoins restent considérables pour moderniser et sécuriser l’ensemble des ouvrages.


Une proposition de loi examinée au Sénat début avril vise justement à renforcer la solidarité financière sur cette question. Peut-elle apporter une solution ?

Oui, c’est une piste importante. L’idée est de mettre en place un système de solidarité financière, soit à l’échelle nationale, soit à l’échelle des bassins versants. Les territoires les plus peuplés pourraient contribuer à aider ceux qui supportent les plus gros risques et les plus fortes charges.

L’échelle nationale reste à mon avis la plus pertinente pour garantir une véritable équité entre territoires, car chaque bassin a ses particularités et tous n’ont pas les mêmes capacités financières. La prévention des inondations est un enjeu d’intérêt national qui dépasse largement les seules communes concernées. Il faudrait surtout que la totalité du fonds Barnier soit réellement employé à la prévention des risques naturels, aujourd’hui ce n’est pas suffisamment le cas.


Depuis le début de cet entretien, nous parlons essentiellement des digues alors qu’elles ne sont qu’un outil parmi d’autres pour protéger les populations des inondations...

L’esprit de la compétence Gemapi est justement de lier gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations. Aujourd’hui, les stratégies ne reposent plus uniquement sur la construction d’ouvrages. Les digues restent indispensables pour protéger certaines zones où il n’y a pas d’alternative, mais elles doivent être combinées à d’autres solutions.

Cela passe notamment par les solutions fondées sur le fonctionnement naturel des cours d’eau : restaurer les zones humides, redonner de l’espace aux rivières, accepter l’inondation contrôlée de plaines agricoles pour limiter l’intensité des crues en aval… L’objectif est d’étaler l’eau là où c’est possible pour éviter qu’elle ne frappe plus durement les zones habitées. Face à des crues plus fréquentes et intenses à cause du dérèglement climatique, il faut apprendre à composer avec l’eau, et pas seulement chercher à la contenir.

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