123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageInondations

« On s’inspire des castors » : face aux crues, cette vallée veut devenir un territoire éponge

Chantier participatif de plantation de haies le long d’un petit affluent de la Lèze.

Que faire contre les crues et les sécheresses qui touchent la vallée de la Lèze, au sud de Toulouse ? Lors de chantiers participatifs, citoyens et scientifiques retapent les berges, plantent des arbres et créent des barrages.

Fossat (Ariège), reportage

Au Fossat, une commune d’Ariège à une soixantaine de kilomètres au sud de Toulouse, des branches entremêlées ralentissent le débit d’un ruisseau qui se jette plus bas dans la rivière de la Lèze. À s’y méprendre, ce petit ouvrage filtrant pourrait être l’œuvre d’un castor. Pourtant, le rongeur n’est pas présent dans la région, et les architectes de cette prouesse hydrologique sont à chercher ailleurs.

Les voilà, sous un grand soleil, pataugeant dans un sol boueux équipés de leurs bottes mardi 24 février au matin. Une quinzaine de citoyens, scientifiques et salariés du Syndicat mixte interdépartemental de la vallée de la Lèze (Smival) poussent des brouettes et des tarières, un outil permettant de creuser des trous dans le sol. « On a construit ces ouvrages filtrants en septembre 2025, en s’inspirant de ce que fait le castor, assure Marion Da Silva, salariée du Smival. Ils ralentissent le débit de l’eau, surtout en cas de fortes précipitations comme c’était le cas ces dernières semaines et donc de limiter la crue de la Lèze en contrebas. Aujourd’hui, on reconstitue la ripisylve [la végétation des berges d’un cours d’eau] en plantant plusieurs essences d’arbres sur les berges », poursuit-elle en commençant le travail.

Chantier participatif de plantation de haies le long d’un petit affluent de la Lèze. © Antoine Berlioz / Reporterre

Territoire pilote

Ces chantiers participatifs s’inscrivent dans le cadre du projet européen Spongeworks. Depuis septembre 2024, il vise à mettre en place des mesures concrètes pour que les sols autour du bassin versant de la Lèze retrouvent leur fonction d’éponge, en améliorant l’infiltration de l’eau et en ralentissant l’écoulement de surface. Plantation de haies, couverts végétaux, fossés de rétention, mise en place d’ouvrages filtrants comme au Fossat… La vallée de la Lèze est un territoire pilote : la Commission européenne pourrait, si l’expérience est concluante, la déployer à grande échelle en 2028.

Un programme bienvenu dans cette région régulièrement soumise aux crues de la Lèze. Ces deux dernières semaines, la rivière est sortie de son lit et a une nouvelle fois inondé certaines routes, exploitations agricoles et jardins privés. Une crue qui n’a cependant rien à voir avec celle de juin 2000, où 600 habitations avaient été touchées.

Une trentaine d’espèces locales d’arbustes et d’arbres sont plantés dans la haie. © Antoine Berlioz / Reporterre

Les pieds dans la boue, Sabine Sauvage se lance dans une explication. « Notre rôle à nous c’est de placer des capteurs en amont et en aval pour mesurer l’efficacité de ses chantiers », dit l’ingénieure de recherche au Centre de recherche sur la biodiversité et l’environnement (CRBE) à Toulouse, une structure sous la tutelle du CNRS chargée de piloter le projet Spongeworks. « Avec les ouvrages filtrants sur cette zone, on a mesuré que l’eau prenait une heure pour parcourir 100 m. C’est très lent. Au-delà de permettre à l’eau de s’infiltrer, celle-ci est purifiée parce que ces ouvrages retiennent aussi les sédiments. C’est particulièrement intéressant ici, où l’eau est très chargée en nitrates. »

Ces barrages de type castor créent des sortes de petites mares en amont, qui, grâce à leur végétation, agissent comme des pompes à nitrates.

Nappes souterraines remplies à niveau

Avec son collègue José-Miguel Sánchez-Pérez, directeur de recherche au CRBE, les deux scientifiques placent également des capteurs dans les puits du secteur pour mesurer le niveau de la nappe. « On devrait observer une augmentation des niveaux de nappes souterraines si ces mesures fonctionnent. Une zone éponge est une zone qui stocke l’eau dans les sols et les nappes en cas de fortes précipitations, et qui la relâche doucement en cas de sécheresse. Si on arrive à multiplier ces zones dans la vallée, c’est gagné », détaille le spécialiste des zones humides.

Deux bénévoles creusent des trous le long du cours d’eau. © Antoine Berlioz / Reporterre

Un plant de saule à la main, Nadia, une habitante de Pailhès en amont de la Lèze, est à pied d’œuvre pour reconstituer cette ripisylve. « J’aimerais qu’on plante des arbres partout, dit-elle d’un ton enjouée. Malheureusement, cela prend du temps pour faire changer les mentalités. La majorité des agriculteurs et des propriétaires pensent encore qu’il faut des berges débroussaillées, qu’aucune branche ne doit trainer dans la rivière, alors que c’est tout l’inverse qu’il faut faire. »

«  Ces arbres vont nous permettre de structurer et de figer les berges avec leurs racines  », dit Johan Denys. © Antoine Berlioz / Reporterre

Érable champêtre, chêne pédonculé, sureau noir…

Un peu plus loin, Johan Denys, technicien rivière au Smival, apporte les essences à replanter au bord de la rivière. Érable champêtre, chêne pédonculé, sureau noir… « Ces arbres vont nous permettre de structurer et de figer les berges avec leurs racines », explique-t-il au groupe de volontaires venu prêter main-forte. Cela pourra freiner les crues en stockant provisoirement l’eau et, lors de sécheresses, réguler la température des rivières en créant de l’ombre.

« L’objectif, c’est de montrer que ces mesures fonctionnent et de donner envie à des agriculteurs et aux citoyens du territoire d’installer ce type d’ouvrages chez eux. C’est très important pour nous d’impliquer tous ces acteurs », poursuit-il, un plant à la main.

Ce chantier vise à redonner les capacité éponge au sol. © Antoine Berlioz / Reporterre

Les chambres d’agriculture de Haute-Garonne et d’Ariège font également partie du projet Spongeworks — qui est financé à hauteur de 15 millions d’euros par le fonds Horizon Europe — et mettent en place des chantiers de plantations de haies chez les agriculteurs de la région. Deux autres territoires européens font partie de ce projet, le bassin de la Vecht, entre l’Allemagne et les Pays-Bas, et celui de Pinios en Grèce.

Durant encore deux ans, de nombreux chantiers vont voir le jour pour faire de la vallée de la Lèze un territoire pilote et une zone éponge face aux crues et aux sécheresses qui vont s’intensifier avec le réchauffement climatique.

legende