Tribune —
Jean-Luc Mélenchon dans le journal « La Décroissance » : est-ce bien ? ou mal ?
Durée de lecture : 5 minutes
Jean-Luc Mélenchon interviewé dans le journal « La Décroissance » en avril 2009. Coquille, erreur de mise en page, ou choix politique ?
Quelle n’a pas été la stupeur de nombreux antipubs, décroissants et autres activistes écolos en ouvrant le numéro d’avril de La Décroissance (le 58e du nom), cette très radicale feuille mensuelle publiée par Casseurs de Pub (« la revue de l’environnement mental ») et en découvrant en une et en pages 5 et 10 la très longue interview accordée par Jean-Luc Mélenchon, l’ultra-antiproductiviste candidat du Front de gauche aux prochaines européennes dans le Sud-Ouest !
Plusieurs d’entre nous, fidèles du journal, avons d’abord pensé à une bête erreur de mise en page. Dans un média alternatif, on le sait, il n’y a pas de « chef d’édition », comme il n’y a pas d’ailleurs de « chef tout court ». Chacun se colle à tour de rôle à toutes les tâches, même les plus ingrates, d’où parfois de belles coquilles... Bref, au-dessus dudit papier, un maladroit mais dévoué copain avait sans doute oublié de coller le surtitre « L’Ecotartufe du mois », appellation cinglante d’une rubrique qui fait à chaque numéro le délice du lecteur en fustigeant tous les faux-écolos de la « planète France ».
Mais l’hypothèse de l’ « erreur technique » s’effondre malheureusement très vite dès un rapide feuilletage du journal : la rubrique « Ecotartufe » est bien là, en page 6, et assez justement consacrée à Anne Lauvergeon, la sémillante patronne d’Areva, ex-collègue de Mélenchon à la cour du roi Mitterrand, avant de rejoindre avec un sens de l’Etat qui l’honore, celle de l’Uberpräsident Sarkozy.
Mais le trouble atteint vraiment son comble lorsqu’on plonge dans le prétendu entretien accordé par le camarade Mélenchon à l’inflexible Sophie Divry ! En haut de page 5, le titre de l’interview est (apparemment ?) sans ambiguïté : « Une écologie républicaine », et juste en dessous une photo (légendée par la rédaction) du cher Jean-Luc indiquant d’une main (droite !) ferme et républicaine une direction à l’iconique José Bové. Photo agrémentée du dialogue imaginaire suivant :
Mélenchon : « Dis donc José, c’est par là l’antiproductivisme ! »
Bové : « J’vois pas les caméras… ».
Il l’a bien cherché le Bové ! Après avoir éditorialisé un temps dans le journal, il a aujourd’hui l’indécence de s’afficher avec le traître Cohn-Bendit. On jubile de l’insolence, mais de là à se venger si bassement d’un ancien ami et surtout d’embrasser avec tant de ferveur un ennemi d’hier, il y a quand même de quoi troubler le chaland de la presse alter !
Le lecteur décroissant – c’est bien connu - n’a ni le sens de l’humour, ni le goût de l’ironie. Dommage ! Et depuis une semaine, les coups de fil, courriels et autres courriers rageurs affluent à la rédaction de La Décroissance pour protester contre le tapis rouge fait à Mélenchon, dénoncer son abonnement et accuser injustement le triumvirat du journal de négocier sa présence sur les listes du NPA aux prochaines européennes… Un appel circule même pour inciter les ex-lecteurs du canard à reporter leur soutien vers le mensuel CQFD – qui malheureusement en a bien besoin – et qui lui ne se trompe pas dans ses amitiés, ses inimitiés et ses « faux-amis ».
Du coup, on assiste à un déballage général de ceux qui fustigent « l’opportunisme du journal », lancé en mars 2004 directement au numéro 20, « pour surfer sur un mouvement antipub » qui était lui véritablement sans chef et « qui n’était pas aux abris pendant les arrestations »…
La vérité, c’est que le milieu activiste en France est souvent bien bête et terriblement primaire ! On se crêpe le chignon, on s’invective, s’injurie, se condamne… Bref, on est très loin de la subtilité, de l’art habile du détournement des codes sémantiques de l’ennemi, de l’intelligente « guérilla sémiotique » des raffinés épigones hexagonaux des adbusters nord-américains !
Qui, en effet, peut penser – ne serait-ce qu’un instant – que des personnages aussi sincères et intelligents que Vincent Cheynet ou Paul Ariès puissent publier dans leur journal sans un sens particulièrement achevé de l’ironie et l’autodérision des propos aussi amusants dans la bouche de Jean-Luc Mélenchon que : « Le Parti de gauche, est, à sa manière républicaine, partie prenante de l’écologie politique. Non dans le but de prendre des voix aux partis écologistes. Notre ambition est plutôt d’étendre notre compréhension de la réalité de notre temps et de radicalement changer la société, la production et les modes de consommation ».
Ou : « Avec nous arrive une nouvelle forme de l’approche écologique, l’écologie républicaine ».
Ou encore : « Le Parti de gauche a effectivement dénoncé la décision non démocratique de Sarkozy de lancer la construction d’un deuxième EPR à Penly. »
Et finalement : « Concernant les OGM (…), le Parti de gauche défend un moratoire sur leur mise en culture, leur commercialisation et donc aussi leur importation. C’est une position de prudence. Mais je ne lui ferais pas dire ce qu’elle ne veut pas dire. De nombreux camarades pensent que l’accès aux organismes génétiquement modifiés n’est ni pervers, ni mauvais en soi. C’est mon devoir de mentionner leur avis ».
L’imposture est si drôle que la très informée Sophie Divry (qui ricane mentalement durant l’entretien) refuse de rappeler au sénateur Mélenchon qu’il était totalement absent le jour du débat sur le moratoire des OGM au Sénat en mars 2006. (voir le lien : http://www.infogm.org/spip.php ?art...).
La vérité vraie - que la sortie de ce numéro un 1er avril rendait pourtant explicite - et que les lecteurs au premier degré de l’organe autoproclamé de la décroissance n’ont pas perçue, c’est qu’il s’agissait là d’un sublime canular activiste, un acte de guérilla communicationnelle d’une rare ampleur, visant en prônant le faux à dénoncer l’imposture funeste d’une ex-vieille barbe de la politique s’adonnant soudainement au « greenwashing » !
En direct des îles Tokelau
Votre très dévoué Robert Johnson