Kanaky-Nouvelle-Calédonie : « La puissance coloniale ne voit que des ressources à exploiter »
Mobilisation le 31 octobre 2025 à la suite, notamment, de l’avis favorable du Conseil d’État sur le projet de loi constitutionnelle lié à l’accord de Bougival. - © Delphine Mayeur / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Mobilisation le 31 octobre 2025 à la suite, notamment, de l’avis favorable du Conseil d’État sur le projet de loi constitutionnelle lié à l’accord de Bougival. - © Delphine Mayeur / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Accord Élysée-Oudinot, exploitation du nickel... Le chercheur Victor David fait le point sur la situation en Kanaky-Nouvelle-Calédonie et assure : « Il faut une décolonisation, sans capitalisme et sans extractivisme ».
Cadeaux à l’aile droite, absence du principal mouvement indépendantiste, verrouillage des portes d’accès à l’indépendance… Les critiques de plusieurs experts et leaders politiques kanak pleuvent sur les accords chapeautés par le gouvernement sur l’avenir de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie. L’accord Élysée-Oudinot, signé le 19 janvier 2026, prévoit notamment que la pleine souveraineté ne soit pas automatique.
Pour le chercheur en droit de l’environnement Victor David, qui a vécu et travaillé pendant plus de vingt ans à Nouméa, ces accords constituent de nouveaux verrous sur le chemin d’accès à l’indépendance et pour l’émergence d’un droit de l’environnement kanak.
Reporterre — Le récent accord a été critiqué pour les freins qu’il pose au processus de décolonisation — pourtant consacré par les accords de Nouméa de 1998, et demandé par plusieurs résolutions onusiennes.
Victor David — Je ne peux qu’éprouver de la déception. J’ai vécu pendant plus de vingt ans à Nouméa, entre 1998 et 2020. Et j’ai moi aussi été porté par cet objectif de destin commun. J’ai l’impression que les portes de sortie de la France laissées ouvertes par les accords de Matignon et Nouméa, sans rendre l’indépendance inéluctable, sont aujourd’hui verrouillées…
Le mot « environnement » n’est pas mentionné une seule fois dans le texte des récents accords. En toile de fond, il y a la destruction de l’économie calédonienne. Le taux de chômage est écrasant, le système de santé local est mis à mal — les jeunes sont touchés de plein fouet. Le prisme qui prédomine pour répondre à cette crise est celui de la croissance économique. Tout autre projet de société, autour de la transition écologique, est passé au second plan.
Vous avez participé, à partir de 2014, à la rédaction d’un code de l’environnement pour la province des Îles Loyauté — un archipel composé de quatre îles, situé à l’est de la Grande Terre. Comment avez-vous travaillé ?
Dès le début, il était évident qu’on allait donner dans ce droit une place importante aux autorités les plus présentes — en l’occurrence kanak. Le mot d’ordre des élus de la province était on ne peut plus clair : on fait tout ce qui est permis de faire dans le respect de la hiérarchie des normes avec l’approche kanak de la nature.
Comment traduit-on cela en droit ?
Les autorités qui exercent les coutumes locales deviennent, pour la première fois, coactrices de la compétence environnementale. Là où le code ne définit pas une compétence de la province, ce sont elles qui prennent le relais — c’est ce qu’on appelle en droit, le principe de subsidiarité. En présence d’un peuple autochtone colonisé par la France, sur le territoire de la République, c’était du jamais-vu…
Il y a aussi le principe de non-régression environnementale, qui est la traduction d’une promesse aux générations futures de leur laisser un environnement sain. L’introduction de ce principe dans le Cepil [le code de l’environnement], a devancé de six mois la loi sur la biodiversité française — adoptée en 2016.
Une dernière innovation, fondamentale, qui date de 2023, est celle de donner des droits à la nature. J’ai été très vite sensible au principe unitaire de vie, issu de la culture kanak, selon lequel l’Homme et la nature ne font qu’un. Il a été explicité par le Grand Chef d’une des îles de l’archipel, Nidoish Naisseline. Mais ces nouveaux outils n’étaient pas toujours du goût de l’État…
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Comment l’État français a freiné ces avancées ?
Par application du code, les requins et les tortues étaient devenus des sujets de droit, une mesure chère à beaucoup de Calédoniens. Par la voix du Haut-Commissariat de la République en Nouvelle-Calédonie, ces droits donnés à la nature ont été contestés devant le tribunal administratif de Nouméa, puis le Conseil d’État. Pour annuler la réglementation, le Conseil d’État est allé chercher assez loin un argument technique — comme il ne s’est pas prononcé sur le fond, on ne peut pas vraiment deviner s’il était favorable à ce nouvel outil de protection environnementale.
L’État a freiné de fait d’autres avancées, comme la création d’aires protégées coutumières [1].
L’exploitation minière du nickel est l’un des principaux enjeux environnementaux en Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Quels sont les acteurs qui continuent de la défendre ?
Pas un seul jour ne passe sans qu’on entende parler du cours du nickel, qui ferait soi-disant le bonheur ou le malheur de la Nouvelle-Calédonie. J’ai vu pousser deux nouvelles usines d’exploitation, à Goro à Nouméa et à Koniambo dans la province Nord. La question du développement revient régulièrement sur la table pour justifier la persistance de l’exploitation minière. Comment assurer à la population une bonne santé et une bonne éducation, qui coûtent particulièrement cher ? Si on adopte ce prisme développementaliste, la Nouvelle-Calédonie est sous perfusion — on lui donne un niveau de développement artificiel. En réalité, l’argent du nickel ne suffit pas à donner un niveau de vie correct à la population, puisqu’il est en partie accaparé par l’État et les compagnies minières.
Beaucoup de dirigeants sont persuadés que c’est la clé de l’indépendance. La province Nord notamment, à majorité kanak, est particulièrement favorable à l’exploitation. Les Kanak ne voient pourtant pas la couleur de cette richesse miroitée — mis à part quelques emplois là où se trouvent les usines — sans même parler de la gestion désastreuse en matière de déchets et d’accidents industriels. Une stratégie de l’industrie minière consiste à mettre en avant quelques Kanak pour masquer les vraies inégalités dont souffre le peuple kanak. Le directeur de l’usine de Doniambo, par exemple, de l’entreprise minière et métallurgique Société Le Nickel, à Nouméa, est Kanak.
Beaucoup d’argent public alimente cette industrie : l’usine du Sud a été exemptée d’impôts pendant vingt ans, celle du Nord a bénéficié de larges aides publiques… Chez les Kanak, les jeunes sont assez sensibles aux enjeux écologiques de cette exploitation car ils voient bien que leurs conditions de vie ne s’améliorent pas alors que leur cadre de vie se détériore. Les associations qui défendent l’environnement, comme Ensemble pour la planète, se positionnent contre cette exploitation aussi.
Quel rôle l’héritage colonial joue-t-il dans l’approche développementaliste de certains dirigeants kanak ?
Dans leur histoire, les Océaniens, de manière générale, n’ont pas de tradition extractiviste. La puissance coloniale, à l’inverse, n’a vu que des ressources à exploiter dans les territoires qu’elle a dominés.
Paris est loin d’être étranger dans la persistance de cette exploitation. Le nickel calédonien représente 25 % de richesses mondiales de ce minerai. Ce n’est pas sans utilité par les temps qui courent, quand on pense au marché de la voiture électrique. Quand Emmanuel Macron dit que la France serait moins belle sans la Nouvelle-Calédonie, ce qu’il veut surtout dire, c’est sans le nickel de la Nouvelle-Calédonie…
Comment se lient désir d’indépendance et protection de l’environnement ?
L’indépendance est une garantie nécessaire, mais elle ne suffit pas. Ce serait trop beau de penser que l’indépendance résoudrait les problèmes environnementaux. Seul un État de droit, dans lequel on fait rentrer aussi les droits de la nature, peut permettre une meilleure protection de l’environnement.
Si on résume, il faut une indépendance débarrassée du capitalisme et de l’extractivisme ?
On peut dire ça comme ça ! Il faut une décolonisation, sans capitalisme, et sans extractivisme. Les prédations étrangères peuvent continuer, malgré le processus d’indépendance achevé. La puissance chinoise, par exemple, achète massivement des licences de pêche auprès des États insulaires du Pacifique. Libérée du joug colonial, une autorité locale peut choisir de prélever et vendre telle ou telle ressource, parfois contre les intérêts de la protection environnementale.
Cela dit, il faut rappeler que les Kanak indépendantistes les plus adeptes de la coutume défendent le fait de prélever le moins possible. C’est un principe inscrit dans la vision kanak de la nature.
Cela rejoint d’ailleurs une autre idée qui m’est personnelle : si on veut protéger l’environnement, il faut s’efforcer de faire une meilleure place à la nature dans notre conception de l’État de droit.