L’alliance entre ouvriers et écologistes est possible - mais il faut la vouloir !

Durée de lecture : 7 minutes

14 mai 2014 / François Ruffin (Fakir)

Pendant des années, les ouvriers de l’usine Goodyear, à Amiens, ont lutté contre les licenciements. Une lutte tenace, acharnée, courageuse, mais qui s’est conclue par la fermeture du site. Au fond, cette lutte était anti-productiviste, et aurait pu former alliance avec les écologistes… sauf que les syndicats furent incapables d’en dégager le sens à peine caché.


L’avant-garde du prolétariat s’est donnée rendez-vous, ce vendredi 17 janvier, sous le crachin et sur le parking des Goodyear. Combien sont-ils, combien sommes-nous ? Cent, deux cents ? Des Florange, quelques Fralib, des Ford-Blanquefort, les citadelles assiégées ont répondu à cet « appel national », un peu, pour ce baroud d’honneur. Des îlots qui ne forment même pas un archipel. Et malgré cette faiblesse numérique, sociologique, les discours dans la sono causent quand même de « convergence des luttes », voire de « révolution ». Mais nulle « convergence », pour l’heure. On compte quoi ? À peine dix étudiants, la moitié de profs... Un enterrement en famille, et dans l’intimité.

Le délégué CGT de Goodyear, Mickaël Wamen, est un bon leader. Dans ses ateliers. Dans le périmètre de Goodyear-Amiens-Nord. Parfois, dans les limites de son secteur, l’automobile. Et c’est déjà beaucoup. Mais son message, il est incapable de le passer par-dessus les grilles de l’usine, et par-dessus les barrières sociales. Ainsi, rares furent les tracts diffusés en dehors de la boîte. Aucun document, synthétique, en sept années, ne fut rédigé pour expliquer aux Amiénois, ou aux journalistes, les causes du conflit, le refus des 4x8, les délocalisations dans le secteur, ou pour répondre aux objections écolos, récurrentes et légitimes : « Mais tant mieux si on fabrique moins de pneus, on polluera moins ? » Rien, rien de tout cela, jamais.

Mickaël est malhabile – et le veut-il même ? – à donner à cette lutte un sens plus universel. C’était possible, pourtant. Voire évident. Dans un tract vite torché, « Pourquoi l’indifférence ? », à l’extrême fin du conflit, nous écrivions ceci, embrassant les aspirations vertes :

« (…) Les machines ont permis, dans les usines de pneumatiques comme ailleurs, d’augmenter la productivité : c’est, au fond, une bonne nouvelle, qu’il faille moins d’hommes ou moins d’heures pour produire autant. La consommation de pneus baisse, un peu, pas énormément mais un peu, en France : c’est, au fond, une bonne nouvelle pour la planète. Mais de ces deux bonnes nouvelles, le système parvient à faire une très mauvaise nouvelle : la concurrence entre les travailleurs se renforce, entre eux et avec les pays à bas coût, et on les contraint soit à accepter des reculs, à casser encore davantage leur rythme de vie, leur sommeil, leur famille, soit à perdre leur gagne-pain. Le cas des Goodyear, leur « non » franc et massif, devrait être, pour nous, un point de départ vers autre chose, et qui ne relève pas du rêve : que le progrès technologique, le progrès écologique servent le progrès social. Que, par exemple, si on besoin de moins de pneus, et de moins de temps pour les produire, les ouvriers travaillent deux ou trois heures de moins, ou encore que cesse cette aberration, le travail de nuit. C’est une question essentielle que les Goodyear posent à chacun : de quelle société voulons-nous ? »

Ce que ce tract signifiait, c’est qu’au fond, cette histoire portait en germe une lutte anti-productiviste. Encore fallait-il en dégager le sens à peine caché, le faire éclore, s’épanouir.

Et alors, ce combat « catégoriel », « corporatiste » – car oui, pour les ouvriers, il s’agissait d’abord de ne perdre ni leur santé à eux ni leur boulot à eux – aurait pris une valeur plus universelle, plus politique. Des pans, non prolétariens, du pays se seraient interrogés, auraient rejoint la bataille. On se serait mobilisé non plus pour les Goodyear, par altruisme, par compassion, mais pour nous, pour nous à travers eux, parce qu’ils nous auraient représentés, parce qu’ils auraient incarné l’avenir que nous désirons à tâtons, et celui que nous rejetons. Tout comme des Picards, des Alsaciens, des Lyonnais, se mobilisent à Notre-Dame-des-Landes, non pour préserver le bocage nantais en lui-même, mais parce qu’il incarne un avenir que nous désirons à tâtons, et un autre que nous rejetons, parce qu’à travers lui, nous défendons les campagnes picardes, alsaciennes, etc.

Intellectuels collectifs

Cette limite, cet échec, on ne les reprochera pas à Mickaël Wamen : mener pareil conflit est déjà bien ardu, comment trouver le temps, l’énergie, la respiration, pour lever le nez du guidon et lui découvrir un sens ? L’analyse doit dépasser sa personne. Au-dessus de lui, autour de lui, avec lui, il y a un syndicat, des structures, bref des « intellectuels collectifs », avec des gens payés pour réfléchir, pour produire des documents.

La Fédération CGT de la Chimie, réputée combative, par exemple. La Voix des industries chimiques a notamment, en plus des appels à manifester, consacré un dossier à « Goodyear Amiens : l’histoire de leur lutte » (août 2012). Le bulletin y retraçait, mois après mois, le « bras de fer entre la direction de la multinationale et un syndicat de masse, de classe », en six pages colorées qui saluent « le courage », « la lucidité », « les valeurs de solidarité », bref, « une victoire historique, exemplaire »... Voilà qui a mis du baume au cœur, sans doute, et il en faut, mais cet enthousiasme n’ouvre aucune piste, n’ébauche aucun argumentaire.

Sur le site de la Confédération CGT – avec qui les Goodyear sont en bisbille –, là non plus, on ne trouvera pas la moindre analyse sur le pneu aujourd’hui : où sont-ils produits ? où sont-ils consommés ? à quoi sert le réchappement ? où vont les gains de productivité ? automobile ou planète, faut-il choisir ?

Il ne s’agit pas, ici, de pointer la « trahison », ou le « manque de combativité » des instances. Mais pire : l’absence de pensée. Le cas Goodyear n’en est, malheureusement, qu’un avatar : c’est tout le mouvement ouvrier qui, je le crains, je l’observe, est en coma cérébral. Quelles réflexions originales a-t-il livrées, quelles perspectives a-t-il ouvertes, ces derniers temps, malgré la crise, sur l’Europe par exemple, sur l’Euro, sur le protectionnisme, sur la croissance surtout, sur le réchauffement de la planète ? Rien, ça ronronne et ça roupille.

Loupé le coche

On a pondu ce tract, donc, « Pourquoi l’indifférence ? », quand même, en catastrophe et contre la catastrophe. On y présentait comme « une bonne nouvelle qu’il faille moins d’hommes ou moins d’heures pour produire autant », et comme une « autre bonne nouvelle » que « la consommation de pneus baisse », et on y souhaitait que « les ouvriers travaillent deux ou trois heures de moins, ou encore que cesse cette aberration, le travail de nuit ». Honnêtement, je me demandais comme ce machin serait reçu par les ouvriers eux-mêmes, et par la CGT-Goodyear, si on nous renverrait notre papelard à la gueule... Mais c’est l’inverse qui s’est produit. Les travailleurs l’ont lu en détail et, durant toute une semaine, ils ont eux-mêmes distribué le papier, ils l’ont photocopié comme s’il émanait de leurs rangs, ils l’ont diffusé à leurs rassemblements.

Ça m’a ému, et ça m’attristé.

Parce que ça venait trop tard.

Parce que nous avions loupé le coche.

Parce que, par timidité, par fatigue, nous n’avions pas rempli notre rôle de, disons-le, d’intellectuel : replacer cette lutte dans un contexte, offrir un regard plus large, en faire un « enjeu de société », bref, lui donner un sens qui échappe parfois à la conscience des acteurs eux-mêmes – et par là, par ces débats, par ces controverses, rallier des fractions de l’opinion, des Attac, des Verts pourquoi pas, des socialistes authentiques, des étudiants à cheveux longs, toute une classe éduquée en qui sommeille aussi une culpabilité, revendiquant souvent un papy mineur, et chez qui l’on peut réveiller une affection romantique pour le bleu de travail du Front populaire. Le sort de Goodyear en eût-il été changé ?

J’en doute. Mais cette lutte aurait agité et ranimé les esprits, rapproché classes ouvrière et intermédiaire, combiné rouge et vert, semé des espérances pour la suite, bref, marqué un pas politique en avant – quand ça ne restera dans la petite histoire que comme un combat défensif, d’arrière-garde, un bastion prolétaire, un de plus, qui a fait de la résistance, une étonnante résistance, sept années, mais sans alliance, citadelle finalement prise d’assaut.

Donner un sens à la lutte, c’est aussi la lutte. C’est un enjeu pour la suite, que cette alliance, un impératif. Car dans notre histoire, de 1789 à 1936, de 1793 à Mai 68, rien de grand, rien de beau, ne s’est fait, à gauche, sans cette jonction/ friction entre une fraction intellectuelle et les classes populaires. Et quelle classe peut se dire, aujourd’hui, assez puissante, numériquement, culturellement, politiquement, pour battre en brèche à elle seule l’oligarchie ?



Source : François Ruffin. Texte paru dans le numéro 65 de Fakir et adapté pour Reporterre. Numéro consacré au « divorce entre les deux cœurs sociologiques de la gauche » (infos ici).

Photos : Jean-Marie Faucillon.

Lire aussi : La rencontre entre l’écologie et le monde ouvrier ? C’était le thème de la première rencontre de Reporterre.

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