L’homme qui croyait au soleil

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5 février 2011 / Marco Morosini

Herman Scheer a joué un rôle crucial pour le développement de l’énergie solaire. Il est décédé le 14 octobre 2010. Son oeuvre reste vivante, et Reporterre est heureux de lui rendre hommage.


Qui n’a pas de visions il ne devrait pas faire de la politique, disait Hermann Scheer, l’homme politique allemand qui a préconisé plus de toute autre une économie mondiale solaire. Il est décédé le 14 Octobre à 66 ans.

En fait, sa refenrence était le visionnaire Willy Brandt ”Oser plus de democratie”) plutot que Helmut Schmidt, le pragmatique  Qui a des visions, il doit aller chez le médecin"). Éthique et subsidiarité sont selon Scheer les piliers de la question énergétique, un domaine dans lequel le monopole intellectuel des economistes et des technologies semble légitime à maints lecteurs. Pourtant, la poste est trop haute pour laisser l’energie dans les mains des ingenieurs. Le fait que différentes options énergétiques ont des implications pour les générations présentes et futures et pour la nature en fait une question morale et politique, plus que technologique. En effet, alors que les avantages des combustibles fossiles et de l’énergie atomique se concentrent davantage sur la partie plus riche de la population mondiale, leurs coûts sociaux - le changement climatique par exemple – touchent de manière disproportionnée les moins riches et les plus faibles et surtout pour les générations futures.

Subsidiarité (si une entité "plus en bas" est capable de faire quelque chose, le corps « supérieur » devrait lui laisser cette tâche et en soutenir l’action) a été la deuxième idée que Scheer a appliqué à la question de l’énergie : alors que les sources fossiles (charbon, pétrole et gaz) et atomiques impliquent grands systèmes centralisés et puissants oligopoles, une grande proportion des énergies renouvelables (solaire, éolienne, biomasse, géothermie) sont, par nature, décentralisées et locales et impliquent millions de petits producteurs.

Cette différence a de profondes conséquences politiques parce que dans le premier cas est favorisé la concentration du pouvoir et des richesses, tandis que dans le second est favorisée leur distribution parmi les citoyens, à la fois dans un pays et sur le globe. C’est pourquoi l’option solaire est importante pour prévenir les conflits, pas seulement pour réduire les dommages environnementaux. Selon Scheer, la politique a une tâche limitée, mais cruciale : pour accélérer un changement qui est déjà en place dans la société, mais qui est trop lent, la politique doit creer systèmes d’incitation qui favorisent les options energetiques avec avantages collectifs et qui réduisent les dommages et les risques collectifs (par exemple la modification du climat).

De la vitesse de ce changement émerge l’éthique : depuis longtemps desormais, la question n’est pas « si » mais « quand » la société sera entièrement alimentée par l’énergie renouvelable. L’impératif energet(h)ique - le titre de son dernier livre, 2010 - serait de mettre en œuvre ce changement en quelques décennies plutôt que des siècles, c’est-à-dire avant que les risques et les coûts humains des technologies existantes fossiles et nucléaires croissent de façon exponentielle.

Dès 1885, Rudolf Clausius, l’un des fondateurs de la thermodynamique, avait écrit que « l’humanité gaspille le patrimoine naturel » et que, dans les siècles à venir elle devrait s’en tirer avec l’énergie du soleil. Même aujourd’hui, beaucoup de ceux qui prônent l’augmentation des fossiles et du nucléaires disent qu’ils s’agit de “technologie-ponts" vers une économie solaire à venir, en attendant que des nouvelle technologies deviennent "mûres". Pour Scheer, le moment de cette transformation est maintenant, dans les deux ou trois prochaines décennies.

Je ne connais aucun autre homme politique qui a catalysè cette transformation plus fortement que Hermann Scheer.
- 1988 : il crée Eurosolar, l’Association européenne pour les énergies renouvelables, qui a maintenant des bureaux dans treize pays européens et dont il était président.
- 2000 : le Bundestag adopte l’historique Loi pour les énergies renouvelables (EEG) conçue par Scheer, qui a ensuite inspiré la législation dans cinquante pays. Cette loi établit l’obligation pour les grands fabricants et distributeurs de racheter au prix coûtant garanti pour 15-20 ans l’electricitè de source renouvelable produite par les petits producteurs. Le taux de subvention baisse chaque année pour les installations nouvelles (dégressivité) pour générer une pression vers des technologies plus efficaces et pour qu’il soit inutile d’accorder un jour toute subvention. Les coûts de ces subventions temporaries sont chargès à tous les acheteurs d’électricité.
- 2001 : Scheer fonde et préside le World Council for Renewable Energy (WCRE), dans le but de promouvoir la création d’un agence mondiale pour les énergies renouvelables, similaire à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA, fondée en 1957) ; le but est atteint en 2009 avec la fondation de l’IRENA (International Renewable Energy Agency), dont font partie les gouvernements de 130 pays.

Scheer a écrit quatre livres, traduits en plusieurs langues : Stratégie solaire (1996), Le Soleil et l’économie mondiale (2004), L’autonomie énergétique (2006), L’imperatif energet(h)ique (2010). Il a reçu de nombreux prix internationaux dont le World Solar Prize (1998) et le prix Nobel alternatif Right Livelihood Award (1998). En 2002,
le magazine américain Time l’a qualifié comme étant l’un des "héros du XXIe siècle vert."

La particularité de Scheer a été d’aborder la question de l’énergie comme une question hautement politique. A propos de l’Agenda 21 - Programme d’action pour le développement durable adoptée par 180 pays à Rio de Janeiro en 1992 -, il a écrit que si on veut vraiment régler tous les problèmes de l’Agenda 21, il faudrait une sorte d’Agenda 1, avec un seul point : une économie mondiale à énergie solaire.

En fait, presque tous les grands problèmes environnementaux sont liés à la problématique de l’énergie : nous utilisons et gaspillons trop d’énergie et nous l’obtenons en grand partie des sources moins favorable. Scheer n’était pas un technicien, ni un écologiste. Sa formation et son expérience etaient d’un pur-sang politique. Pendant 30 ans, il fut deputé du SPD [Parti social-démocrate] au Bundestag. Il etait diplômé en économie, droit et politique, et sa thèse de doctorat a été intitulé "Partie contre citoyens ? L’avenir de la démocratie des partis ».

Avant l’université il fut soldat volontaire pendant deux ans avec le grade de lieutenant ; après ses études, il a travaillé pendant deux ans au Centre de recherche nucléaire de Karlsruhe. Peut-être cette expérience de l’environnement militaire et de l’énergie atomique l’a-t-elle aidé à se diriger vers la politique étrangère et le désarmement ; cela en a fait l’un des jeunes talents autour de Willy Brandt et d’Egon Bahr.Sa décision de se consacrer à la question de l’énergie n’était pas un changement de terrain, mais a été la poursuite de sa vocation d’homme politique pour le désarmement. Au milieu des années 80, il avait compris que le contrôle des ressources énergétiques était un domaine de conflit entre les peuples. Le passage à une économie solaire, locale et decentralisèe lui semblait une tâche majeure de la politique pour la paix.




Source : Courriel à Reporterre

Marco Morosini est chercheur à l’Ecole polytechnique fédérale de Zürich.

Complément d’information : Le site Energy Autonomy avec le film The 4th revolution

Ecouter aussi : Qui était Herman Scheer et pourquoi était-il important ?

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