Tribune —
L’infini désir de marchandises
A propos du livre Involvables ! Lettre d’espoir au monde que j’ai quitté.
Le capitalisme mondialisé ne suscite pas que du malheur sur la planète. Il fait naître aussi un nombre incalculable de textes voués à le dénoncer. Peu d’entre eux ont la puissance envoûtante d’Insolvables ! Lettre d’espoir au monde que j’ai quitté. Ce livre est beau comme une chanson triste, comme s’il était le tango de la mondialisation. Son auteur, anonyme, part de sa propre histoire de consommateur compulsif de marchandises. Il raconte la déchéance à laquelle l’a contraint son surendettement, et sa fuite hors de France, pour analyser les conditions psychiques qui rendent possible l’hégémonie mondiale des oligarchies économiques. Il essaie de montrer que nos habitudes, nos désirs, notre vulgarité sont la « mangeoire », le « Botox », le « Viagra » de ceux qui nous dominent. Il avance que la mondialisation capitaliste n’est pas seulement une appréhension spécifique du temps et de l’espace mais aussi une nouvelle ère du désir. Car si les victimes de ce système économique sont prêtes à supporter tant de choses, c’est moins pour survivre ou pour le plaisir d’obéir que pour satisfaire leurs appétits de marchandises. Ces désirs qui sont, selon cet auteur, purement abstraits et coupés de la vie, qui visent à satisfaire une illusion de puissance et de suprématie, les poussent à sacrifier leurs existences concrètes, à se rendre esclaves, à s’endetter, à rembourser, à mourir.
Aux yeux de l’auteur d’Insolvables !, le désir de marchandises des dominés est de la même nature que la volonté de puissance des oligarchies régnantes. Ces dernières privilégient aussi l’abstrait sur le concret, en s’attachant à cumuler des richesses que ni elles ni leurs descendants ne pourront jamais dépenser. Comme si la consommation et la domination économique avaient pour origine les mêmes illusions, le même mépris de la vie. C’est pourquoi, selon l’auteur, devenir austère comme un moine est la première manière de résister. Car, pour nous libérer des oligarchies de l’argent, il faut commencer par ne plus leur ressembler.
Ce petit livre est si bien écrit et si bien construit que l’on a du mal à croire que son auteur ne soit pas un romancier ou un essayiste expérimenté, et donc qu’il n’ait pas inventé de toutes pièces l’histoire qu’il nous raconte. Ainsi peut-on douter du fait qu’il se cache, comme il le prétend, dans un village, au bord du Mékong, spécialisé dans la production des crevettes industrielles, où l’on meurt à 46 ans. Que c’est de cet enfer dans lequel les enfants travaillent 15 heures par jour et se font des illusions devant leur bol de riz gluant qu’il nous écrit cette « lettre » remplie de craintes et d’espoirs.
Mais, au fond, qu’importe ? Même si ce livre n’avait rien d’un témoignage autobiographique, même s’il l’avait composé dans un luxueux appartement parisien payé au comptant, il serait toujours merveilleux. Car l’auteur d’Insolvables ! a réussi quelque chose de rare : il a fait d’un pamphlet politique une espèce d’oeuvre d’art.
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Inavouables ! Lettre d’espoir au monde que j’ai quitté", éd. Flammarion, 64 pages, 4 euros.