Reporterre
a besoin de vous
0 €
COLLECTÉS
100 000 €
OBJECTIF
13
JOURS
65 %

La télévision nourrit la violence

10 juin 2009 / Corinne Kucharscki, Jean-Luc Saladin, Daniel Godefroy et Matthieu Blondet



Cet article très documenté décrit comment la consommation télévisuelle suscite des comportements violents.


La télévision incite t-elle les jeunes à la violence ? Cet article analyse le lien éventuel au niveau cognitif, émotionnel de l’agressivité générée par les images violentes diffusées par la télévision et les médias. Ces effets seraient renforcés par l’alcoolisation et la publicité, la pornographie et les musiques que l’on trouve dans les clips vidéo regardés par les jeunes.

Par ailleurs, le nombre quotidien d’heures passées devant la télévision est prépondérant sur l’éducation, le niveau socio-économique, le milieu, l’environnement, la violence au niveau familial et les antécédents psychiatriques pour déterminer les comportements des jeunes. Enfin, cet article insiste sur la nécessité d’exercer une politique de prévention publique et individualisée en identifiant les individus à risque.
....................................................

Dans le monde contemporain, la télévision est omniprésente. Accueillie dans presque tous les foyers en Occident, elle contribue à l’éducation des jeunes. Il n’est pas de sujet plus controversé que ce que l’on diffuse à la télévision et chacun a une opinion personnelle sur le sujet. Le débat concerne la diffusion d’images violentes (informations, films et divertissements) sous toutes ses formes (physiques et sexuelles). Au niveau médical, il n’existe pas en pratique courante d’informations et de directives précises pour éclairer le public sur l’usage de la télévision et permettant de développer des politiques de prévention. Cette problématique mérite qu’on s’y attarde.

Historiquement, 2 études de cohorte ont étudiées l’impact de la télévision et des médias. BS Centerwall en 1992 (1) a montré que sur l’évolution des homicides en 40 ans au Canada, USA, et Afrique du Sud, la seule introduction de la télévision provoquait un doublement des homicides en 25 ans.

On constatait aussi une augmentation de 160 % des agressions physiques entre le CP et le CE1 dans une petite ville isolée du Canada dès l’introduction de la TV entre 1973 et 1975. Un tiers des sujets emprisonnés pour agression admet avoir imité des gestes observés à la télévision. Dans la 2e étude, Johnson (2) a suivi 707 familles de l’état de New York sur 15 ans et noté une corrélation entre la violence et du nombre d’heures quotidiennes passées devant la télé.

Un inventaire recensant les actes de violence vus à la télévision française dans l’année 1988 et publié dans le journal Le Point (3) révèle des chiffres accablants : 670 meurtres, 15 viols, 848 bagarres, 419 fusillades, 11 hold-up, 8 suicides, 14 enlèvements, 32 prises d’otage, 27 scènes de torture, 18 drogués, 9 défenestration, 13 tentatives de strangulation et 11 scènes de guerre.

Actuellement, près de 50 % des enfants (résidant en ville ou à la campagne) ont la télé comme loisir après l ‘école d’après une étude de l’UNESCO réalisée sur 23 pays (4). D’après une commission anglaise de recherche indépendante sur la TV, 46 % des enfants en possèdent une dans leur chambre et 43 % des parents seulement surveillent ce que regardent leurs enfants. Elle influence à 75 % leur façon de parler, à 60 % celle de s’habiller et de se comporter d’après leurs parents. D’après l’étude nationale américaine sur la violence à la télévision, 61 % des programmes montrent de la violence, 71 % montrent des scènes violentes sans remords, 54 % d’entre elles sont létales, 42 % des scènes violentes associent de l’humour.

L’étude de Johnson (2) mentionne 20 à 25 actes violents par heure dans des programmes pour enfant et 3 à 5 actes sont montrés en 1re partie de soirée. La quantité hebdomadaire regardée par les jeunes décroît avec l’âge : 28 h entre 2 et 5 ans, 23 h de 6 à 11 ans, 21 h entre 12 et 17 ans (5) d’après les données du rapport Nielsen dans les années 1980 mais on a constaté l’absence de changement significatif depuis.

1/5e des enfants regardent la télévision plus de 6 heures par jour aux USA (6). Par ailleurs on évalue à 04 h 30 la quantité moyenne de télé des jeunes américains de 2 à 7 ans ; les jeunes français y consacrent, pour leur part, 02 h 30 ce qui les situe parmi les plus grands consommateurs d’Europe (3). Enfin on estime qu’un enfant américain aura passé 7 ans de sa vie devant sa télé quand il atteindra ses 70 ans (7).

Les études montrent que les programmes les plus nocifs pour les jeunes, de ce fait, sont les films violents y compris certains dessins animés (4), les infos des journaux télévisés qui font montre de réalisme (3) et l’impact le plus important est obtenu par l’association de la violence avec des images érotiques (4). A noter que les clips vidéos diffusés en permanence sur la chaîne musicale MTV contiennent 75 % d’images violentes et 50 % d’images à connotation sexuelles ; cette chaîne est regardée par les adolescents quotidiennement pendant plusieurs heures (5). Les séries télé type soap opéra contiennent elles même 16 références sexuelle horaire.

14000 références sexuelles sont montrées annuellement dans les programmes télé sans compter les pubs mais seulement 150 concernent la contraception et la prévention MST (7). Tout ceci favorise les relations sexuelles précoces et les grossesses chez les adolescentes et propose peu de modèles féminins émancipés et avec une réussite professionnelle (7).

On a aussi constaté que beaucoup d’émissions pour enfants sont sponsorisées par des sociétés de jouets (toys-based programs) commercialisant des produits dérivés de séries (spin off products) renforçant ainsi la programmation de films et dessins animés montrant de la violence (5). Le nombre des émissions pour la jeunesse, surtout de bonne qualité, semble insuffisant ( < 10 %) ce qui incite les jeunes à regarder des émissions pour adultes totalement inadaptées pour leur âge (5).

La publicité renforce aussi la violence par l’incitation à la consommation d’alcool (2000 publicités de bières et vins sont diffusées annuellement aux USA) alors que les jeunes grignotent et consomment déjà de l’alcool en regardant la télévision dans un cadre social ou afin de diminuer le stress, ce qui amplifie leur alcoolisme. La suppression de ces publicités en Suède a diminué la consommation individuelle de 20 % (5).

L’usage de la télévision favorise aussi l’obésité en diminuant notablement l’activité physique selon les données du National Health and Examination Survey (5). Augmenter la consommation quotidienne de télé d’une heure chez les adolescents revient à augmenter la prévalence de l’obésité de 2 % (5).

Les études montrent également une recrudescence de l’agressivité chez les jeunes après qu’ils aient vu des images violentes. Les garçons sont plus touchés que les filles car ils préfèrent à 44 % regarder des programmes montrant de l’action et des combats alors qu’elles choisissent à 36 % les émissions divertissantes (6).

Certains garçons à caractère agressif s’identifient plus facilement aux héros combatifs dont ils reproduisent le comportement dans la réalité comme dans la fiction qu’ils ont regardé (4).
L’impact de la violence est le plus fort chez le moins de 6 ans et diminue progressivement avec l’âge. Toutefois, on a relevé, parmi les jeunes arrêtés pour crime, un taux de 8 % pour les moins de 12 ans et de 23 % pour les 13-14 ans (6).

Des études américaines ont montré un taux de violence important dans la population afro-américaine (6) mais le facteur racial ne doit être généralisé car il est tempéré par le statut socio-économique de l’éducation parentale (6) ; en revanche la télévision véhicule beaucoup de stéréotypes raciaux (5). Les références culturelles (2), le degré de violence intrasèque de la famille, son caractère mono, biparental ou recomposé (4) influent sur la violence ainsi qu’une sélection qualitative et quantitative des programmes mais tout cela reste marginal par rapport à la quantité quotidienne de télé visionnée (6).

On entend par violence les actes perpétués à l’école ou dans le voisinage (vols, bagarres, usage des armes à feu ou blanches) (2,4,6). Il faut noter que les enfants sont victimes ou témoins des scènes mais dans les 2 cas, leur goût de la violence et leur esprit de revanche s’en trouvent renforcés. (6).

Au niveau cognitif, on a montré une interaction permanente entre la perception de l’image, l’affect et la physiologie. De ce fait, la violence interpelle les sujets les plus agressifs et exacerbe leur recherche d’images avec de la violence. La diffusion de ces images au ralenti, de façon répétée permet d’ailleurs leur analyse et leur mémorisation puis leur reproduction (4), dès le plus jeune âge (1). Le passage à l’acte survient donc après une période d’imprégnation tout d’abord, de désensibilisation ensuite et enfin de désinhibition (1).

Il faut bien être conscient que cette violence génèrera des états de stress post-traumatique, de la dépression et de l’anxiété (6). Les sujets porteurs de troubles psychiatriques (autisme, schizophrénie, troubles de l’attention et hyperactivité) sont particulièrement perturbés par ces images (4). Tous ces phénomènes sont amplifiés par les cassettes vidéos et DVD, les jeux vidéo, Internet et le Câble qui n’offrent que l’embarras du choix (4).

Face à tout cela, certaines sociétés pédiatriques, certains pouvoirs publics et des médecins insistent sur la nécessité d’une prise de conscience, d’une prévention et d’éducation du public, des professionnels de santé, des réalisateurs et des industries cinématographiques, des médias et politiques et des publicitaires (1,4). Ils envisagent d’instaurer des quotas de diffusion de la violence (1) et de diminuer la diffusion de publicités pendant les programmes pour la jeunesse (7,7). Ils préconisent de limiter la télévision à 2 heures par jour (1,3,4,7), de favoriser des programmes éducatifs adaptés qui sont actuellement en nombre insuffisant et devraient être offerts au moins 1 heure par jour sur toutes les chaînes (7).

Ils recommandent de constituer chez soi une vidéothèque pouvant se substituer à des programmes de mauvaise qualité (5.7). Ils conseillent de sensibiliser les parents sur l’impact des images de violence et à caractère pornographique chez les enfants et adolescents et leur recommandent d’instaurer un dialogue avec eux pour commenter ces images (4,5,7). Ils recommandent d’encourager les activités extrascolaires sportives, artistiques et créatives (7) à la place de l’usage de la télévision. Il faut noter que la surveillance des fréquentations et des occupations extrascolaires et l’institution des règles de bonnes conduites avec punition en cas de transgression (6) permettent de juguler la violence.

Ils mentionnent aussi que l’obésité et l’utilisation des substances addictives sont associées à l’usage de la télévision (7).

Ils considèrent que la télévision pourrait favoriser le discours sur la contraception (5,7), la prévention des MST et l’émancipation professionnelle des femmes. Ils recommandent aussi l’instauration d’une prise en charge psychologique « anti-violence » lors de consultations dans l’urgence pour désamorcer les phénomènes de réaction en chaîne (6).

Au niveau industriel, des projets de téléviseurs avec cadenas électroniques doivent être envisagés (1). Il pourrait être proposé d’inclure dans les programmes un taux minimum légal d’émissions faites par les associations qui mettent en garde contre les effets de la télévision ainsi qu’un certain nombre de publicité et de clips vidéo donnant des messages avertissant sur la dangerosité éventuelle des média visuels (5).

Conclusion

Ainsi, la télévision a un impact non négligeable sur les jeunes qui imitent ce qu’ils voient. L’ensemble des études ayant démontré ces effets sont principalement américaines ce qui ne rend pas tout transposable à l’échelle européenne et française en terme de criminalité mais sensible tout de même à ce problème. Par ailleurs, il faut noter que beaucoup de programmes viennent des USA, c’est pourquoi il faut anticiper certains comportements (voir notamment la polémique autour de certains programmes de type « Jackass » incitant à des paris stupides dans les cours de récréations comme d’étrangler ses camarades ou de sauter dessus pour leur exploser la rate ou encore de traverser l’autoroute).

Il faut créer des campagnes de prévention et cibler plus particulièrement les individus à risque. L’étude de la télévision sur un plan médical reste, de ce point de vue, un domaine ouvrant encore de nombreuses pistes de recherche.

............................................

Références

1. Centerwall B. Television and violence. The scale of the problem and where to go from here, JAMA, 1992 ; 267 : 3059-3063.

2. Johnson JG, Cohen P, Smailes EM, Kasen S, Brook JS. Television viewing and aggressive behaviour during adolescence and adulthood. Science, 2002 ; 295 : 2468-2471.

3. Sallin-Solary J, Lalardrie B. Télévision graine de violence. Quotidien impact médecin, 1992 ; 244 : 3.

4. Browne K, Hamilton-Giachristsis C. The influence of violent media on children and adolescents : a public-healt approach. Lancet, 2005 ; 365 : 702-710.

5. Strasburger V. More voices join medicine in expressing concern over amount, content of what children see on TV.JAMA, 1988 ; 260 : 1831-1834.

6. Singer MI, Miller DB, Guo S, Flannery DJ, Frierson T, Slovak K. Contributors to violent behavior among elementary and middle school children. Pediatrics, 1999 ; 104 : 878 – 884.

7. American Academy of Pediatrics. Children, adolescents and television.Pediatrics, 1990 ; 85 : 1119-1120 .





Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Les auteurs : Corinne Kucharscki est interne SASPAS au Havre, les Dr Jean-Luc Saladin, Dr Daniel Godefroy et Dr Matthieu Blondet sont maîtres de stage.

Source : Envoi à Reporterre.

Lire aussi : http://www.reporterre.net/spip.php?...

Ecouter aussi : http://www.reporterre.net/spip.php?...

24 juin 2017
François Ruffin : « L’alliance entre l’écologie et une politique sociale est une nécessité »
Entretien
25 juin 2017
Les belles récoltes commencent au jardin sans pétrole
Chronique
24 juin 2017
Un paysan a été tué par les gendarmes
Reportage


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre