Le Palais de la découverte, musée emblématique des sciences, craint pour sa survie
Le Palais de la découverte propose par exemple des expériences pour se familiariser avec les notions de chaleur, température, etc. - Facebook/Palais de la découverte
Le Palais de la découverte propose par exemple des expériences pour se familiariser avec les notions de chaleur, température, etc. - Facebook/Palais de la découverte
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La réouverture temporaire du Palais de la découverte, le 11 juin, a été annulée dans la confusion. Salariés du musée et scientifiques s’inquiètent pour l’avenir d’une institution affaiblie et attaquée depuis des années.
Le Palais de la découverte joue-t-il sa survie ? Un rebondissement de plus est, en tout cas, venu ajouter au mélodrame qui entoure l’emblématique musée scientifique, à Paris, fermé pour travaux depuis 2020. Alors qu’il devait rouvrir temporairement, pour accueillir une exposition sur l’intelligence artificielle, à partir du 11 juin, les salariés ont été informés le 20 mai par la direction qu’il n’en serait rien.
« On nous a annoncé, pratiquement la veille pour le lendemain, au moins deux mois de retard dans les travaux, confirme auprès de Reporterre une médiatrice scientifique de l’institution, présente lors de l’annonce. Depuis, aucune info ni aucune date n’est donnée. C’est une façon de saborder l’activité. »
Les inquiétudes fusent de partout dans la communauté scientifique. La très policée Académie des sciences s’est même fendue d’un communiqué, le 26 mai, dans lequel elle « s’alarme de cette situation et du manque de transparence ». Elle appelle le ministère de la Culture, tutelle du musée, « à rendre public un programme clair, qui porte sur l’ensemble du projet, sur son organisation et son déroulement calendaire ».
La situation est en réalité ubuesque depuis le mois de mars. Bruno Maquart, président d’Universcience — l’établissement public qui regroupe le Palais de la découverte et la Cité des sciences et de l’industrie —, avait annoncé la réouverture temporaire pour le 11 juin lors d’une visite presse, le 27 mars. Mais, le soir même, un communiqué du ministère de la Culture le démentait sèchement, précisant que Bruno Maquart s’était « exprimé sans l’aval de ses tutelles ».
Depuis, le flou est total. « On devait visiter les lieux en mai, mais ça a été annulé. Le sol n’est même pas fini, paraît-il. Au ministère de la Culture, ils sont fuyants, disent que différents scénarios sont sur la table. Tout cela nous inquiète beaucoup », nous confie l’astrophysicienne Françoise Combes, présidente de l’Académie des sciences et membre du Conseil scientifique d’Universcience.
Annexion progressive par le Grand Palais
Si d’aussi vives inquiétudes s’expriment, c’est que les menaces contre le Palais de la découverte dépassent largement le cadre de simples retards de travaux. Son existence même dérange. Depuis son inauguration en 1937, il occupe les murs du Palais d’Antin, adossé au Grand Palais. À deux pas des Champs-Élysées, consacrer autant d’espace prestigieux à de la science est perçu par les voisins du Palais comme une incongruité.
« Le Grand Palais, qui est toujours propriétaire des lieux, ne se cache pas de vouloir récupérer les surfaces du Palais de la découverte. Nos tutelles ne nous ont quasiment jamais soutenus et, petit à petit, nous perdons de l’espace et du budget », relate Bertrand [*], salarié du Palais de la découverte depuis des décennies.
Palais intermédiaires, salon d’honneur… des pans entiers de l’architecture commune aux deux institutions sont passés, au fil des décennies, dans le giron du Grand Palais. Dernière annexion en date : la galerie d’exposition temporaire, 1 200 m² récupérés en octobre 2024 par le Grand Palais, officiellement pour six ans seulement. Le temps d’abriter les expositions du Centre Pompidou, dont les locaux sont également en travaux jusqu’en 2030 au moins. « On est persuadés qu’on ne la récupérera jamais », s’inquiète Bertrand.
Ces dernières années, les tensions se sont cristallisées autour du projet imaginé par Universcience pour la réouverture du Palais de la découverte. Si les travaux étaient indispensables à la restauration d’une architecture vétuste, l’établissement en a profité pour « réinventer » son offre. Le projet scientifique et culturel (PSC) Palais 2024 indique que les espaces attribués au Palais de la découverte chuteront de 18 624 m2 à 11 365 m² à sa réouverture.
Mais c’est surtout sur le fond, et la manière de présenter la science au grand public, que le projet a suscité un tollé. Historiquement, la renommée du Palais reposait sur ses médiateurs scientifiques qui offraient une interaction humaine forte avec le public, au travers d’exposés et d’expériences grandeur nature réalisées en direct. Comme les emblématiques expériences d’électrostatiques, projetant des éclairs et dressant les cheveux sur la tête des visiteurs.
« Je ne veux plus participer à cette mascarade »
Or, les 30 salles d’exposés et 4 ateliers qui existaient jusqu’en 2019, d’après le PSC, devraient être remplacées par seulement 7 salles d’exposés, soit 1 par thématique scientifique (astronomie et astrophysique, chimie, informatique et sciences du numérique, physique, mathématiques, sciences de la Terre et sciences de la vie) et 6 laboratoires permettant aux visiteurs « d’expérimenter par eux-mêmes en présence d’un ou une médiateur, chercheur, artiste... »
« Autrefois, le Palais était cet endroit unique où on pouvait consacrer une salle à chaque sous-discipline de physique : l’acoustique, l’électricité, la physique nucléaire, etc. Maintenant, on n’aura qu’une seule salle pour toute la physique, avec forcément beaucoup moins de place pour les expériences, des budgets insuffisants et peu de possibilités de matériel neuf. Je ne veux plus participer à cette mascarade », témoigne Olivier [*], médiateur de longue date au Palais.
Autre perte symbolique : celle des nombreux ateliers, de menuiserie, plasturgie, mécanique, etc. qui permettaient aux médiateurs de concevoir des expériences sur mesure, affinées sur place après de nombreux allers-retours avec les artisans. Ces ateliers devraient être sous-traités hors des murs à l’avenir.
« Cette disposition nous permettait de mettre au point des petites pépites, là où les manips dans d’autres musées sont très low cost. J’ai alerté très tôt sur le risque de perdre quatre-vingts ans de savoir-faire et d’instruments éprouvés par le temps. Mais beaucoup de choses ont été jetées, ils ont préféré réinventer la poudre », déplore la physicienne Maryline Certain, médiatrice au Palais jusqu’à sa démission en 2023.
Deux visions antagonistes de la vulgarisation scientifique
Moins de salles d’exposés, moins d’expériences, tandis que sont annoncées plus d’interfaces numériques et de technologies « immersives »… La crainte qui hante en filigrane les médiateurs contactés par Reporterre est celle de perdre la philosophie du Palais, sa vision de la vulgarisation scientifique, au profit de la déambulation libre des visiteurs et d’expositions « presse boutons », avec beaucoup moins d’interactions humaines.
Autrement dit, un musée qui ressemblerait davantage à la Cité des sciences et de l’industrie, avec laquelle le Palais a fusionné en 2009 sous l’étiquette Universcience. La Cité, dont le budget et le nombre de salariés étaient alors d’un ordre de grandeur supérieur à ceux du Palais, tendrait à imposer sa vision des choses.
« Le futur Palais est pensé par des muséographes de la Cité qui ne connaissent rien à la science, peste Bertrand. À la Cité, on fait très peu de science, ils sont très tournés sur les sujets de société, avec des expos sur la danse, les chats et les chiens ou des événements scientifiques à mon sens très putassiers, du type “pécho sous les étoiles” ou “la teuf à Galilée”. Tandis que le Palais ambitionne de vulgariser un haut niveau de science fondamentale. »
Une opposition dichotomique entre Palais et Cité que réfutent certains salariés d’Universcience. « Quand on fait une expo sur Darwin, sur le grand récit de l’univers, ou sur le froid, on est dans la science pure et dure, défend Taos Aït Si Slimane, médiatrice scientifique d’Universcience. La ligne éditoriale des offres dépend de la direction, et l’actuelle privilégie des expos moins scientifiques. Leur communication entretient l’opposition artificielle entre le Palais et la Cité et invisibilise la médiation, qui existe aussi à la Cité. »
Depuis la fusion institutionnelle des deux musées scientifiques, la tentation de chasser le Palais de la découverte des beaux quartiers refait régulièrement surface, avec l’idée de réunir physiquement toutes les activités d’Universcience sur le site de la Cité, à la Villette. Didier Fusillier, président du Grand Palais, a d’ailleurs réaffirmé au Monde son souhait de voir le Palais déménager à la Villette.
Dans le PSC Palais 2024, une autre ambition inquiète les défenseurs du Palais : celle de mettre davantage en exergue la science « contemporaine », les dernières avancées de la recherche, au détriment des fondamentaux de la science, au cœur de la pédagogie historique de l’établissement.
Le futur Palais « ne sera pas un lieu destiné à compenser ou combler le déficit en informations scientifiques des visiteurs, mais plutôt un lieu qui travaille avec les connaissances et l’intelligence du visiteur », pour le mettre en contact avec « la science telle qu’elle est, aujourd’hui », explique le PSC.
Autrement dit, il s’agira d’être moins « descendant » et de moins faire la pédagogie des bases de la science pour se concentrer davantage sur les débats de société actuels. Un retournement complet de paradigme qui inquiète la Société française de physique : « [...] c’est le modèle de la “rationalité peu informée” qui l’emporte : l’opinion se construit à partir d’informations superficielles [...] L’objectif du Palais ne serait plus de faire découvrir les sciences, mais de convaincre que leurs applications sont nécessairement bénéfiques », écrivait-elle en 2020 dans sa revue, Reflets de la physique.
« On était un peu les derniers des Mohicans »
Une vision utilitariste de la science qui colle au technosolutionnisme ambiant. « Pour les politiques, la science n’est vue que comme un instrument de croissance et un outil de concurrence internationale. C’est absurde pour eux de consacrer autant de m2 en plein Champs-Élysées à de la science fondamentale », estime Maryline Certain.
Et d’ajouter : « Ils pensent que ça n’intéresse pas les gens, c’est faux. Beaucoup aiment la science en elle-même, comprendre pourquoi le ciel est bleu ou suivre une expérience un peu folle dans une cage de Faraday [étanche aux champs électriques et électromagnétiques]. Comme beaucoup de grands scientifiques qui ont appris enfant à aimer la science en allant au Palais, c’est ici que j’ai pris plaisir à comprendre en profondeur les choses. »
« On était un peu les derniers des Mohicans, soupire Olivier. Un endroit avec autant d’expériences, qui présente dans 35 salles autant de sciences et de sous-disciplines, ça n’existait nulle part ailleurs. »
D’abord prévue pour 2024, la réouverture du Palais de la découverte a été reportée à 2026, au plus tôt. Si les craintes exprimées par les médiateurs historiques, d’annexion définitive par le Grand Palais ou de transfert à la Cité des sciences et de l’industrie, ne se réalisent pas d’ici là. Contactés le 26 mai, ni le ministère de la Culture ni la direction d’Universcience n’ont, à ce jour, répondu à nos sollicitations.
- Mise à jour le 28 mai à 18 h 30 : ajout d’une réaction de Taos Aït Si Slimane.