Le mouvement de Pierre Rabhi veut transformer les territoires « en un immense potager »

Durée de lecture : 5 minutes

3 mai 2013 / Barnabé Binctin (Reporterre)

Les Colibris, le mouvement de Pierre Rabhi, lance une grande opération de jardinage collectif. Le but : relocaliser l’agriculture et promouvoir l’agriculture urbaine.


Engagé depuis le début de l’année dans un ambitieux projet de « (R)évolution citoyenne », le mouvement des Colibris, association fondée par Pierre Rabhi, organise samedi 4 mai une grande session de jardinage collectif. Elle se déroulera simultanément dans une quarantaine de villes en France, avec l’objectif de « transformer nos territoires en immense potager ». Le concept, inspiré des Incroyables Comestibles, est simple : se réapproprier les espaces verts publics – très souvent fertiles ! – pour en faire de nouveaux lieux de production agricoles.

Les Incroyables Comestibles ? Une idée originale, qui a germé plus vite qu’imaginé. Tout part d’une petite cité industrielle en Grande-Bretagne, Tormorden, en 2008 : face à la crise qui éclate et au chômage qui gonfle subitement, les habitants décident d’innover en créant les premiers bacs de nourriture à partager. La méthode est bête comme chou : chacun plante ses graines dans la ville, dans son voisinage, on cultive ensemble et à la fin, les récoltes sont en libre-accès pour tout citoyen. Une nouvelle manière de concevoir l’agriculture, collectivisée : la nourriture est ainsi produite par tous et pour tous.

L’idée fait son chemin, et l’on voit désormais un peu partout s’afficher sur les réseaux sociaux des photos d’apprenti-jardiniers avec la pancarte « Nourriture à partager » devant leurs nouvelles plantations collectives. Cyril Dion, le directeur des Colibris, décrypte le succès de cette initiative : « L’action des Incroyables Comestibles à Todmorden est passionnante. Elle est parvenue à relier une action citoyenne simple - planter des légumes dans un bac - à une dynamique collective qui a engagé la collectivité, les paysans, les commerçants. Et quelle réussite ! 82% d’autonomie alimentaire regagnée pour cette ville de 14 000 habitants ». La démarche est révolutionnaire, ses implications le sont tout autant : fini le temps d’une agriculture mondialisée, destructrice et inégalitaire au possible, voici le retour d’une agriculture plus saine et plus respectueuse de l’homme et de son environnement.

Sécurité, souveraineté, salubrité

Car derrière le mot d’ordre « Plantons ce que nous mangeons », c’est du modèle d’agriculture dont il est question. A partir du constat des multiples défaillances de l’industrie agro-alimentaire et de son coût exorbitant – énergétique (dépendance au pétrole), climatique (émission de gaz à effet de serre), environnemental (artificialisation des sols), humain (impact des pesticides sur la santé), social (destruction de la paysannerie) –, les Colibris proposent de passer à une logique d’agriculture bio, locale et de saison, qui permettrait d’assurer la « trinité des ‘S’ en agriculture » : sécurité, souveraineté, salubrité.

Pour y parvenir, le mouvement Colibris appelle chacun à s’engager, grâce à des actions concrètes recensées dans une sorte de feuille de route. Il est proposé à chacun de cultiver un potager comestible - chez lui ou dans un jardin partagé, à la ville -, de s’approvisionner auprès de filières courtes type AMAP, d’investir dans une foncière pour l’accès des terres aux paysans, de militer pour l’instauration du bio dans les restaurations collectives, etc.

Il s’agit de montrer que le changement s’impose d’abord par nos habitudes quotidiennes. C’est d’ailleurs là que réside la bonne nouvelle : tout le monde a le pouvoir d’être acteur de cette transformation de la société. Car, comme le rappelle si bien Pierre Rabhi, « il n’y aura pas de changement de société sans changement humain. Et pas de changement humain sans changement de chacun ».

Cyril Dion prolonge : « Cette campagne veut reproduire les bonnes pratiques partout où cela est possible. Plus largement, elle cherche à montrer que chacun d’entre nous, qu’il soit simple citoyen, agriculteur, commerçant, élu, entrepreneur, peut participer à construire une autre agriculture ».

La démarche est encouragée par l’engouement populaire qui entoure ces idées ; du 1er au 5 mai se tient par exemple le Festival de l’agriculture urbaine, organisée dans le cadre du Festival des Utopies Concrètes. Dans le même temps, la « OuiShare Fest » s’ouvre à Paris afin de vanter les mérites de l’économie collaborative, où toute la force du système repose sur les contributions des communautés. Produire, consommer et travailler ensemble, voici le nouveau modèle. Autant de synergies qui se rencontrent, puisque l’événement de samedi verra se joindre la OuiShare Fest et les Colibris pour une grande Disco Soup collective.

"Regardez ce que peut engendrer un grain de blé..."

Avec cette journée de mobilisation citoyenne samedi, les Colibris appellent donc à réenchanter l’agriculture, tout en repensant le lien social. C’est le combat de Pierre Rabhi depuis des années : « Méditez sur un grain de blé et regardez tout ce qu’il peut créer : un épi de blé, qui lui-même engendra des milliers de graines, qui engendreront des milliers d’épis de blés ».

Avec ses 22 groupes locaux et ses milliers de donateurs, le mouvement Colibris aura de nouveau l’occasion de semer son optimisme et de cultiver des alternatives crédibles. Tel un incubateur d’espoir, qui s’attacherait à donner corps et voix aux bonnes initiatives qui essaiment partout en France, chaque jour, dans les territoires, au sein de la population. Et avec, toujours, cette même philosophie : à la fatalité, opposer les possibles ; et à l’inaction, préférer la coopération.

C’est en somme à exacerber la foi dans le potentiel humain que s’attachent les Colibris. Pour mieux faire vivre, peut-être, cette conviction chère à Paul Eluard : « il y a un autre monde, mais il est dans celui-ci ».



Puisque vous êtes ici…

… nous avons une petite faveur à vous demander. Dans une période où les questions environnementales sont sous-représentées dans les médias malgré leur importance, Reporterre contribue à faire émerger ces sujets auprès du grand public. Le journal, sans propriétaire ni actionnaire, est géré par une association à but non lucratif. Nous sommes ainsi totalement indépendants. Personne ne dicte notre opinion. Cela nous permet de couvrir des évènements et thèmes délaissés par les autres médias, de donner une voix à ceux qui ne sont pas audibles, et de questionner les puissants en les mettant face à leurs responsabilités.

Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés. Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et nous laissons tous nos articles en libre accès. Vous comprenez sans doute pourquoi nous avons besoin de demander votre aide. Reporterre emploie une équipe de journalistes professionnels, qui produit quotidiennement des informations, enquêtes et reportages. Nous le faisons car nous pensons que notre vision, celle de la préservation de l’environnement comme sujet majeur de société, compte — cette vision est peut-être aussi la vôtre.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photo : Mouvement Colibris.

Pour en savoir plus : Mouvement Colibris et un Lien Vidéo de la campagne

Lire aussi : Pierre Rabhi : « L’écologie interroge notre regard sur la vie »

16 juillet 2019
Disparition de Steve : l’inertie des autorités comme seule réponse
Info
15 juillet 2019
Le 20 juillet, une marche pour soutenir le « combat Adama » et « riposter à l’autoritarisme »
Tribune
16 juillet 2019
« Civilisée ou barbare ? De quelle façon allons-nous sortir de la civilisation thermo-industrielle ? »
Entretien




Du même auteur       Barnabé Binctin (Reporterre)