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EnquêteMonde

Le pétrolier franco-britannique Perenco dévaste le Guatemala

Depuis 2001, Perenco exploite le pétrole du Guatemala dans la deuxième plus grande zone humide d’Amérique latine, en facilitant la déforestation. Les populations, elles, subissent pollutions et persécutions.

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Parc Laguna del Tigre (Guatemala), reportage

Par une servitude de passage à travers le Campo Xan, nous entrons sur les terres de Perenco au Guatemala : 9 000 hectares parmi les reliques de ce qui fut une forêt jusqu’en 1985. Aux meilleures heures de l’exploitation par la compagnie pétrolière franco-britannique, une cinquantaine de puits fonctionnaient ; en 2022, il n’en reste que 35. Le long des chemins courent les conduits tentaculaires qui transportent le pétrole depuis chaque forage. « Danger – H₂S – gaz toxique », lit-on sur le grillage qui enceint certains puits. Produit par la fermentation des matières organiques, le sulfure d’hydrogène (H₂S) est en effet toxique et corrosif. Beaucoup des forages se situent dans le biotope de la Laguna del Tigre-Río Escondido — pourtant censée être interdite aux activités humaines et industrielles [1] —, où se trouve la zone humide d’eau douce la plus vaste du pays, faite de rivières, de plus de 300 petites lagunes tropicales, de savanes et de marécages. Une biodiversité aujourd’hui menacée par le pétrolier, qui aspire aussi petit à petit la santé des habitants.

Au hameau de Vista Hermosa, voisin du Campo Xan, on ne compte plus les désagréments. « On voit les torchères [2] vers 6 ou 7 heures du matin, du côté des puits Xan-3, 5, 15, 38 et 39. Le vent amène la fumée jusqu’ici », dit Lucía [*]. Javier [*], la cinquantaine, qui a grandi dans le département caribéen d’Izabal, se souvient que « là-bas, une plaque de tôle dure vingt-cinq ou trente ans ; ici, elles sont foutues au bout de trois ans ! » Un effet connu de la pollution autour des torchères. Certains ont des problèmes respiratoires, des irritations, des rhumes chroniques. Daniela [*] se demande si ce n’est pas la raison pour laquelle sa fille « est née avec une bradycardie et un retard psychomoteur ».

Un panneau met en garde sur la présence d’un gaz toxique : le H2S, du sulfure d’hydrogène. © Aryanita Castillo / Reporterre

« Le centre d’assistance sanitaire le plus proche estime que, du fait de la pollution de l’eau, 50 % des enfants [de cette zone] naissent avec des problèmes respiratoires et que 30 % des grossesses se terminent par un décès à la naissance », écrivaient trois ONG en 2015 dans une adresse au Conseil des droits de l’Homme de l’Organisation des Nations unies (ONU). Quant au puits communautaire, l’aspect huileux et l’odeur de soufre de son eau dissuadent la plupart de la consommer.

© Louise Allain / Reporterre

Pour les trente-sept communautés du Parc national Laguna del Tigre, les activités de Perenco, situées au cœur de ce parc de 3 350 km², posent divers problèmes. Le pétrolier, en plus d’autres entreprises, et le narcotrafic [3] très présent ici ont fait perdre au parc 34 % de sa couverture forestière de 1984 à 2017. C’est en 2001 que Perenco Guatemala Limited a racheté la concession de vingt-cinq ans accordée en 1985 à Basic Resources.

Deuxième groupe pétrolier français, Perenco a longtemps eu comme dirigeant le père de la ministre française de la Transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher. Perenco a fait la fortune de la famille Perrodo (classée quinzième de France par Challenges en 2022) grâce à une spécialité : le rachat de puits considérés comme n’étant plus rentables afin d’en prolonger l’exploitation. Avec le rachat de la concession, Perenco a récupéré le site d’extraction Campo Xan, mais aussi la raffinerie de La Libertad, au centre du département, et un oléoduc de 475 km qui transporte le pétrole jusqu’au terminal d’exportation Piedras Negras sur la côte caribéenne.

Conduits pétrolifères au milieu du territoire déforesté du Campo Xan, où Perenco extrait le pétrole. © Aryanita Castillo / Reporterre

Soutien de l’État

Pour entrer dans le parc national, il faut traverser le río San Pedro avec un « ferry » (un bac) géré par... Perenco, qui contrôle l’accès. Ensuite, une route conduit jusqu’au site d’extraction Campo Xan. En 2006, un rapport du Conseil national des zones protégées (Conap) notait déjà que Perenco, « pour optimiser son travail, a toujours maintenu en bon état le réseau de routes qui, depuis le chef-lieu de La Libertad, conduisent jusqu’au cœur du parc. Cela a évidemment permis que beaucoup de gens y pénètrent en recherche de terre, poussés en cela par le problème agraire ». Or plus de 90 % de la déforestation de la Laguna del Tigre s’est développée dans des zones situées à moins de 2 kilomètres de ces chemins pétroliers.

Pourtant Perenco, qui produit 239 000 tonnes de gaz à effet de serre par an — presque autant que l’aéroport international de la capitale (250 000) —, n’est pas inquiétée par l’État pour son influence sur la zone. Pis : elle jouit de son soutien.

Devant sa caserne, un soldat du Bataillon d’infanterie de la jungle retient la barrière contrôlant les passages à travers les installations de Perenco. À gauche, des conduits pétrolifères qui traversent les zones boisées où se trouvent les puits. © Aryanita Castillo / Reporterre

Des soldats patrouillent autour des infrastructures attenantes à Campo Xan. Entrés par un chemin non contrôlé, nous arrivons devant une barrière abaissée. Un fonctionnaire du Conap sort de son bureau dans la caserne, relève la plaque d’immatriculation puis demande au chauffeur sa pièce d’identité — un contrôle illégal. Le chauffeur se tend : les avis d’arrestation et captures arbitraires se multiplient sur fond de criminalisation de la contestation sociale (lutte contre les mégaprojets, défense de l’eau, des droits et de la loi en général) ; il craint que les données ne soient communiquées à la police.

En 2010, après qu’il eut prolongé le contrat d’exploitation de Perenco en violation de diverses lois et malgré l’opposition de plusieurs ministres, le président Álvaro Colom a annoncé la création du Bataillon d’infanterie de la jungle, dit « Bataillon vert ». Ce contingent de 250 soldats d’élite est censé veiller, en coordination avec le Conap, à la protection de la Laguna del Tigre contre les contrebandiers et trafiquants divers. Cela n’a pas empêché la création d’une piste aérienne clandestine de narcotrafiquants... à 25 mètres du puits Xan-30 de Perenco, piste découverte en 2017 par un journaliste.

Comme l’a montré le Collectif Guatemala, le financement de Perenco est tout sauf étranger à la création de ce contingent. Il explique le lien entre la compagnie et l’armée, de la protection du « ferry » par un détachement militaire situé sur les rives du río San Pedro aux patrouilles sur le Campo Xan. En 2022, les « donations » versées par l’entreprise au ministère de la Défense, sur la base d’un pourcentage sur chaque baril, s’élevaient à 3 975 000 quetzales (environ 452 000 euros).

Vue aérienne des installations de Perenco. © Tobias Zamora

Menaces, pressions

La cohabitation des habitants avec ces soldats est tendue. « Un jour, je venais en voiture, raconte Geovanny [*]. Soudain, des militaires sont sortis avec des gros calibres pointés vers moi. Ils ont tiré sur la voiture. Les soldats qui m’ont suivi et ont tiré m’ont dit plus tard qu’ils avaient ordre de me tuer. » « On a poursuivi mon fils aîné, intervient Lucía. Il sortait du collège et des personnes en civil l’ont attrapé par le col et menacé. Il a dû quitter le pays pour les États-Unis... »

Lorsque, hors de la Laguna del Tigre, nous suivons le parcours de l’oléoduc, nous découvrons d’autres situations. Comme celle de don Felipe, vieux paysan qui, dix jours par mois, dix heures par jour, défriche à la machette autour du « tube » qui traverse sa propriété. Pour cela, il touche 1 500 quetzals par mois (environ 170 euros). Son relevé de compte indique un dépôt en espèces. Intraçable, donc. Selon lui, un « sous-traitant » de Perenco venu le rencontrer réaliserait l’opération. Dans les environs, d’autres connaissent la même situation : ni contrat, ni cotisations à la Sécurité sociale, ni prime, ni droits.

L’oléoduc s’étire à travers les paysages. © Aryanita Castillo / Reporterre

Au sud de la raffinerie La Libertad, près de la ville de Sayaxché, des habitants nous font part d’une situation plus tragique. Après celles de 2002, 2012, 2013, 2015 et 2017, une fuite de pétrole s’est produite le 8 janvier 2020, au hameau de Rancho Alegre. Au petit matin, un témoin a donné l’alerte. Des employés de Perenco et des militaires sont arrivés : le pétrole a été aspiré, le sol raclé, le fossé comblé de ballast pour enfouir les résidus. Les jours suivants, on a recommandé aux riverains de ne pas utiliser l’eau du puits.

« Un avocat de Perenco est venu me proposer de signer un document déchargeant la compagnie de toute responsabilité »

Le 15 février, deux adolescents — Elean Pérez Raymundo, 17 ans, et son cousin Ángel Carías Pérez, 15 ans — ont chuté dans le puits familial après avoir senti une odeur de gaz. En tentant de les sauver, le grand-père, Ángel Pérez Ruiz, 66 ans, a succombé à son tour. « J’ai déposé plainte, raconte sa veuve Alicia García Portillo. Puis un avocat de Perenco est venu me proposer de signer un document déchargeant la compagnie de toute responsabilité, ce que j’ai refusé. » À ce jour, le parquet n’a mené aucune enquête et l’entreprise n’a pas daigné répondre à la veuve qui demandait, pour seule compensation, la construction d’un puits viable.

Dans un contexte croissant d’impunité, la faiblesse institutionnelle, effet du fanatisme néolibéral des élites du pays, protège les entreprises extractives de la loi ou la modifie à leur avantage. Avec 90 à 95 % d’affaires judiciaires non résolues et 70 % de l’économie du Guatemala constituée d’activités informelles, la résolution des cas de don Felipe ou d’Alicia paraît peu probable.


• La deuxième partie de notre enquête est ici.

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