Le procès du Tricastin : « Etes-vous un activiste ? - Je suis un citoyen »

Durée de lecture : 8 minutes

15 janvier 2014 / Barnabé Binctin (Reporterre)

Mardi 14 janvier, les 29 militants de Greenpeace passaient en procès suite à l’intrusion dans la centrale nucléaire de Tricastin l’été dernier. Ce sont des citoyens qui se défendaient, et non l’organisation écologiste. En question : comment débattre du nucléaire démocratiquement ? La peine requise : six mois de prison avec sursis. Reporterre raconte l’audience.


- Valence, Reportage

Le 15 juillet 2013 au petit matin, cinq heures passées de quelques minutes, vingt-neuf militants de Greenpeace pénétraient la centrale nucléaire de Tricastin. Plusieurs heures durant, les activistes y déployaient des banderoles rappelant l’état de dangerosité de la centrale. Les plus aguerris en technique de cordage resteront toute la matinée suspendus à quarante mètres de hauteur autour des tranches 1 et 3. Les forces spéciales du PSPG (Peloton spécialisé de protection de la gendarmerie) étant incapables de les interpeller, c’est finalement un peloton du PGHM (Peloton de gendarmerie de haute montagne), héliporté depuis Briançon, qui se chargera de déloger les derniers résistants.

Par la suite, EDF et l’adjudant chef d’équipe du PSPG se sont constitués partie civile, tandis que le procureur portait plainte pour deux infractions communes à tous les prévenus : violation de domicile et dégradation de matériel, suite au cisaillement d’une partie de la clôture de sécurité. Le plus endurant des cordistes – le dernier à avoir été « capturé » par les forces de sécurité – est par ailleurs accusé à titre personnel de violence sur personne dépositaire de l’autorité publique. Le procès, initialement prévu en septembre puis reporté, avait donc lieu mardi 14 janvier à Valence, au tribunal de Grande Instance.

Les forces de l’ordre avaient un peu mieux anticipé le coup, cette fois-ci. Des dizaines de fourgon de police quadrillaient le périmètre à l’abord du palais de Justice, dans le centre-ville. C’est pourtant dans le calme et la décontraction apparente que se sont donnés rendez-vous à 12h45 les différents comités de soutien, parmi lesquels on retrouve associations, syndicats et partis politiques. Une petite centaine de personnes s’affaire à déployer quelques banderoles et anticiper les premières réquisitions.

Corinne Morel-Darleux, conseillère régionale de Rhône-Alpes pour le Parti de Gauche, craint « la sévérité d’un jugement pour l’exemple. Les signaux ne sont pas bons : il faut se rappeler la note du ministère de l’Intérieur qui appelait à veiller plus particulièrement sur les milieux activistes écolo. Le procès cristallise la problématique de la protection des lanceurs d’alerte ».

A 13h30, on ouvre les portes du tribunal. L’audience est publique, mais seulement pour 46 spectateurs, filtrés au compte-goutte. L’ambiance se fait plus silencieuse à mesure que l’on franchit les SAS de contrôle. Au talkie-walkie, l’un des policiers rassure sa hiérarchie : « Cela bouchonne un peu, il y a du monde, mais pas de débordements ». A côté, le père d’un des principaux prévenus sent la tension monter : « Je ne sais pas à quoi l’on doit s’attendre c’est crispant. Je sais juste que je soutiens et cautionne son geste, jusqu’au bout ». L’atmosphère se fait pesante ; les solidarités se tissent avec d’autant plus de sincérité face au risque juridique encouru. Il flotte comme un sentiment de fierté étouffé par la solennité du lieu. Quand l’engagement et les convictions affrontent le monde des normes, la rencontre produit ce sentiment de malaise et d’ambiguïté qui prend possession de l’audience. La légitimité se confronte à la légalité, la désobéissance civile à la répression, la non-violence à l’accusation d’éco-terrorisme.

Un étrange jeu de dupes

La présidente de séance ouvre en déclinant l’identité des 29 prévenus. Tous n’ont pas fait le déplacement : les Espagnols, Portugais, Allemands ou Roumains de l’équipée ont donné leur mandat de défense à l’avocat de l’ensemble des prévenus, Me Alexandre Faro, qui défend depuis vingt ans Greenpeace France. Seuls neuf d’entre eux répondent à l’appel ; ils sont tous Français et adhérents de Greenpeace. Leur situation professionnelle est diverse : un professeur de lycée cotoie un apiculteur, un étudiant en informatique serre les coudes de son voisin, sculpteur sur bois à la retraite.

Pendant près de deux heures, un étrange jeu de dupes s’installe entre eux et les juges : « Quand a été décidé l’opération ? Qui coordonnait les actions ? Quelle était votre tâche ? Aviez-vous des consignes ? Comment vous connaissiez-vous ? A qui appartient le matériel saisi sur place ? Qui a payé la location des voitures trois jours plus tôt, et pourquoi l’avoir fait au nom étrange de l’association Debout sur les planches ? »

Dans aucune de leurs réponses, les prévenus ne mentionnent le nom de Greenpeace. La stratégie de défense est d’éviter les accusations de manipulation. Greenpeace rassemble. Pour le reste, l’organisation de l’opération se fait sur un mode horizontal, et ce sont d’abord des hommes et des femmes qui agissent de leur propre chef, en assumant ensuite devant la justice leur engagement.

Quel est-il précisément ? La première à s’exprimer dénonce « le risque que fait peser cette centrale par sa vieillesse », son camarade revendique d’alerter l’opinion publique. Tous expriment la volonté de voir la part du nucléaire diminuer. Le propos est volontairement politique : François Hollande est cité plusieurs fois, appelé à respecter ses engagements sur le nucléaire.

Le juge demande à l’un d’eux : « Vous reconnaissez-vous comme un activiste ? ».
- Je me considère d’abord comme un citoyen à part entière, ensuite comme un militant avec des convictions à défendre.
- Est-ce que cela correspond à un devoir ?
- C’est un combat que m’impose mon devoir de citoyen, oui.
- Mais quelle est votre légitimité ? Il y a 68 millions de français, et Greenpeace représente combien de militants en France : 150 000 ? »

On évoque l’aspect médiatique de l’action, et on ré-insiste sur l’implication de Greenpeace. L’un des juges reste perplexe : « Est-il vraiment si facile de pénétrer une centrale nucléaire que l’on ne connaît pas ? » La réponse fuse : « C’est justement le problème… on est entré en marchant, grâce à une échelle, sans besoin de courir… ». Le débat se cristallise autour cette notion de sécurité.

Dans sa plaidoirie, l’avocat d’EDF, Me Tordjman, explique que le système de surveillance fut très rapidement au courant que l’opération était signée Greenpeace. Cela justifie un temps d’intervention plus long – « S’il s’était passé quelque chose de grave dans la précipitation, qu’aurait-on dit alors ? ». Cette détection révèle, selon lui, un bon état de santé du système de sécurité. Regrettant la tactique fuyante de l’organisation écologiste, qui profite du « coup de com’ » en juillet mais n’assume pas jusqu’au tribunal six mois plus tard, il annonce qu’EDF assignera Greenpeace au civil dans les prochains mois.

"Il manque un espace démocratique de discussion sur le nucléaire"

Le procureur se montre plus ferme. Dès le début de son discours, il prévient : « Je ne suis pas là pour discuter la légitimité de cette action. Je cherche à faire condamner les infractions, je ne juge pas les opinions ». Pourtant, les réquisitions paraissent bien lourdes pour des casiers judiciaires presque tous vierges. Six mois de prison avec sursis sont requis pour tous les militants, à l’exception de celui qui est accusé de violence, qui encourt jusqu’à un an avec sursis. Le magistrat du ministère public se fend d’une dernière justification : « Il faut cesser ces tentatives de déstabilisation détestables. Ce n’est pas une bonne manière d’agir, il y a d’autres façons de procéder en démocratie ».

Dans sa défense, Me Faro plaide exactement le contraire : « Est-il possible de parler autrement du nucléaire en France qu’en s’enchaînant à une centrale ? Justement non, car il manque un espace démocratique de discussion. Comment alors se faire entendre sur les fissures ? Comment faire valoir son opposition à la prolongation de durée des vies des centrales, au-delà du contrat original ? Les militants sont obligés : le régime des centrales nucléaires est celui de l’arbitraire absolu. Nous sommes aujourd’hui face à une nouvelle doctrine, qui consiste en la dissuasion juridique par la lourdeur des peines encourues. Attention au phénomène d’exemplarité : ne sanctionnons pas ces militants plus durement qu’ils ne doivent. Le nucléaire en France est un droit d’exception. C’est lié à sa collusion avec le monde politique, au mélange des genres d’EDF, dont on ne sait jamais si c’est de l’ordre de l’Etat ou de la société commerciale… ».

Il est 19h00 et après plus de cinq heures d’argumentations, la présidente lève la séance. Le verdict des délibérations sera rendu le 6 mars. La salle se vide rapidement, et les quelques médias présents attendent les acteurs de la joute qui vient de se conclure.

Le procès est aussi un numéro de duettiste entre deux avocats habitués à plaider l’un contre l’autre sur ces grandes causes écologistes. Quitte à s’enfermer dans certains schémas préétablis, peut-être. La question du rôle et de la protection des lanceurs d’alerte a toujours semblé poindre le bout de son nez, sans jamais être mise clairement sur la table. On peut le regretter.


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Source et photos : Barnabé Binctin pour Reporterre.

Lire aussi : Le dossier Tricastin.


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