Les Grecs vivent la décroissance de la joie et de l’espoir

Durée de lecture : 12 minutes

17 septembre 2015 / Emmanuel Daniel (Reporterre)

Juste avant l’élection de Syriza, Yannis Varoufakis, ex-ministre des finances de Tsipras déclarait dans une interview que les Grecs étaient « prêts à mener une vie austère ». Vraiment ? Reportage auprès des principaux intéressés, quelques jours avant les nouvelles élections. 


- Athènes, reportage

A 42 km d’Athènes, aux abords de Marathon, Photis tente de vivre mieux avec moins. Sur le terrain de quatre hectares qu’il occupe avec quelque amis, l’homme aux habits amples et au teint hâlé de ceux qui vivent et travaillent sous le soleil prône une sobriété heureuse reposant sur l’autonomie alimentaire et énergétique qu’il n’est pas loin d’atteindre. Il le fait pour lui, bien sûr, mais aussi pour « montrer qu’on n’a pas besoin de vivre comme des esclaves pour produire et consommer des choses dont on n’a pas besoin ».

Photis vit en zone rurale mais développe aussi des « jardins verticaux », dans des barils ou des bacs en bois afin de prouver aux citadins qu’eux aussi peuvent faire pousser tomates et patates. Une reprise en main de la production alimentaire qu’il juge nécessaire en vue des années difficiles à venir. Cet adepte de la simplicité volontaire assure que les cures d’austérité à répétition imposées au peuple grec ont rendu son discours audible. « Il n’y a pas si longtemps, on me prenait pour un fou. Mais aujourd’hui au moins, on m’écoute. » Il reconnaît néanmoins qu’au cours des cinq dernières années, les criminels en col blanc de la Troïka ont été bien plus efficaces que les partisans de la décroissance pour pousser les Grecs à changer leur mode de vie.

Sobriété forcée

Depuis 2009, le PIB a décru d’un tiers. Avec 28 % de la population sans emploi dont 58 % des jeunes, la Grèce connaît le plus fort taux de chômage d’Europe. 25 % des fonctionnaires ont perdu leur poste, les autres ont vu leur revenu diminuer. Les retraites ont baissé de 15 à 44 % selon les personnes et les salaires ont chuté de 24 % en quatre ans, le salaire minimum a baissé de 14 % depuis 2008. Près d’un tiers des habitants vivent sous le seuil de pauvreté et certaines sources annoncent qu’un quart des enfants iraient à l’école le ventre vide. Au gré des coupes budgétaires imposées par les créanciers, les Grecs expérimentent malgré eux la décroissance que des écologistes du nord de l’Europe appellent de leurs vœux. Sauf que, pour la plupart, cette sobriété forcée n’a rien d’heureuse.

Manifestation du 21 juillet

Vanessa, une énergique trentenaire impliquée dans les milieux libertaires athéniens ne cache pas son exaspération. Chômeuse quasiment à plein temps depuis cinq ans, elle est retournée vivre chez sa mère, comme la plupart des jeunes grecs que j’ai pu rencontrer. « Je veux retrouver ma liberté, je n’en peux plus d’habiter chez ma mère et de devoir lui demander de l’argent dès que je veux faire quelque chose. » A défaut de trouver du travail, elle a repris ses études avec une idée en tête, quitter la Grèce en espérant trouver ailleurs suffisamment de ressources pour voler de ses propres ailes. Elle rejoindra bientôt sous d’autres cieux les 300 000 Grecs qui ont pris le chemin de l’exil économique depuis 2010.

Quitter Athènes est aussi l’obsession de Yannis. Quarantenaire, il jongle entre les petits boulots plus ou moins déclarés dans le bâtiment et les périodes de chômage. Lui ne veut pas partir à l’étranger mais gagner la campagne autour de Katerini, dans le nord du pays où une partie de sa famille est installée. « A Athènes il n’y a pas de travail, il te faut de l’argent pour tout et il n’y a aucun moyen d’être autonome. » Pour lui, la seule issue à la crise est l’exode urbain, et il assure qu’il a déjà commencé. Un sondage datant de 2012 confirme cette tendance : 68 % des habitants d’Athènes et de Thessalonique interrogés songeaient alors à quitter la ville pour la campagne.

"Le pire est à venir"


Vassili, trentenaire au regard sévère atténué par son physique d’ours en peluche, relativise cette vague supposée de retour à la terre. « Il y a du monde pour parler de décroissance, mais beaucoup moins quand il s’agit de travailler la terre », dit-il en ciblant principalement ses camarades libertaires qu’il désespère de voir un jour joindre le geste à la parole. Lui cultive des oranges depuis deux ans avec quelques amis sur un terrain qu’on leur prête en échange de coups de main. Ils font aussi des conserves et des champignons dans une cave d’Exerchia, le quartier anarchiste d’Athènes. Ils vendent une partie de la production sur un marché informel, consomment et échangent le reste. Pour Vassili, les Grecs seront dépendants de la Troïka tant qu’ils seront incapables de produire leur propre nourriture, et il craint qu’ils le soient encore longtemps.

J’interpelle Dimitris alors qu’il gare son scooter près d’un parc. Ce quarantenaire athlétique est très loin de ce genre de considérations. Quand je lui demande si l’austérité l’a poussé à changer son mode de vie, il répond : « Je sors beaucoup moins. Je ne peux plus mettre d’argent de côté. J’ai du quitter mon appartement pour un plus petit. Je réduis ce qui ne m’était pas nécessaire. » Mais, en tant que fonctionnaire et célibataire, il fait partie de ce qu’il reste de la classe moyenne grecque et à ce titre, il refuse de s’appesantir sur sa situation. « Ça m’a affecté mais ce n’est rien comparé aux gens qui ont une famille. Moi, mon salaire tombe à la fin de chaque mois, dit-il. Tout autour de moi, il y a des gens sans emploi et qui galèrent pour prendre soin de leurs enfants. Je ne vois pas trop d’issue joyeuse à la situation. Surtout que le pire est à venir. »

Un sentiment partagé par Clio, une joueuse de harpe d’une trentaine d’année qui tente bon an mal an de vivre de son art. « Avec la nouvelle loi, les gens vont se faire expulser de leur logement s’ils n’arrivent pas à payer leurs taxes. Les prix des produits de base vont augmenter ; le sucre, les pâtes. Et même le bois de chauffage. Là, les gens ne sont pas trop mal, il fait beau et tout le monde est dehors. Viens cet hiver quand personne ne pourra se chauffer, ce sera autre chose. La moitié au moins des immeubles coupent le chauffage central, les gens circulent dans leur appart’ avec des manteaux et se chauffent a la couverture électrique quand ils dorment. L’hiver dernier, Athènes était entourée d’un brouillard épais car les gens brûlaient tout ce qui leur tombait sous la main. »

« Nous devions changer, mais pas comme ça »

Luc Ferry, qui a dû visiter la Grèce sans descendre de l’avion, écrivait mi-juillet dans Le Figaro qu’en « traversant le pays, si on voit parfois la pauvreté, on ne voit la misère nulle part ». Certes, l’économie informelle et l’entraide familiale permettent encore aux Grecs de survivre. Mais il suffit de s’éloigner quelque peu des hôtels de luxe pour l’observer, la misère. Au Pirée, à quelques arrêts de bus seulement du port où les touristes débarquent par milliers chaque jour, les victimes innocentes de la guerre économique menée contre la Grèce se regroupent sur une petite place rebaptisée Square de la solidarité. Des bénévoles organisent plusieurs fois par semaine des distributions de repas pour une centaine de personnes, ainsi que des distributions de produits frais et secs récoltés devant les supermarchés et les marchés.

Des SDF édentés, sacs en plastique aux pieds, côtoient des retraités dont l’accoutrement impeccable ne laisse pas transparaître leur situation. Alors que les premiers mangent leur plat servi dans un récipient en plastique sur un banc ou à même le sol, les autres disparaissent une fois leur gamelle remplie, honteux de leur détresse. Je n’ose leur demander, comme à mes autres interlocuteurs, s’ils trouvent des vertus à l’austérité.

L’effondrement économique n’a pas eu tant d’impact sur le quotidien de Kristina, une fonctionnaire de 37 ans, qui attend un ami sur un banc de pierre. Certes, elle dépense et voyage moins mais elle assure que cette remise en question de son mode de vie a été salutaire. « On faisait des prêts pour acheter des choses dont on n’a pas besoin. J’ai même fait un prêt pour partir en vacances, se rappelle-t-elle, un peu honteuse. Il était nécessaire de réagir parce que mon pays était malade et on menait une vie folle, nous devions changer. Mais pas comme ça. Ce sont toujours les mêmes qui paient les pots cassés, et pas ceux qui devraient payer. »

Dora, militante libertaire impliquée dans des actions de soutien aux migrants arrive elle aussi à trouver du positif dans la situation : « Depuis le début de la crise, des centaines d’initiatives solidaires et basées sur l’autogestion ont vu le jour à travers le pays et beaucoup de gens ont pris conscience de la dictature de la Troïka et des méfaits du capitalisme. » Cliniques autogérées, jardins partagés, circuits courts, cuisines populaires, collectifs de lutte contre les expulsions locatives ou la privatisation de régies municipales de l’eau, échanges de services...

La nécessité a poussé les Grecs à s’organiser pour assumer ensemble les tâches que l’État a renoncé à accomplir et à expérimenter, dans la douleur, l’autogestion, la gratuité, l’entraide et la décroissance. « Il y a eu un pic en 2012, mais en ce moment ça stagne. Les gens sont fatigués », nuance Nansy, impliquée dans le centre social Nosotros à Exerchia. Elle impute cette baisse de régime à Syriza qui « s’est approprié les mots et les idées de ces mouvements et en a détourné les énergies ».


L’entrée du centre social Nosotros

De nouveau, la menace des fascistes d’Aube Dorée


Dionis, syndicaliste communiste rencontré pendant une manifestation contre les lois scélérates négociées par le gouvernement Tsipras n’est pas non plus optimiste. « On aurait dû réduire notre niveau de vie à un moment ou à un autre. On ne pouvait pas continuer ainsi. Le problème c’est que c’est imposé par des banquiers. Les gens sont frustrés. J’ai bien peur que beaucoup se remettent à vivre comme avant si jamais la situation économique s’améliore. La plupart des gens espèrent simplement un retour à la normale. Et si ça s’empire... je m’attends au pire », dit-il en faisant allusion à la menace Aube Dorée.

Georgia, membre de Solidarité pour tous, une structure financée par Syriza qui vise à coordonner et à apporter du soutien aux initiatives solidaires, se force à garder le sourire et l’espoir. « Même si les conséquences de la crise s’estompent, on ne va pas rentrer chez nous. De fortes relations de solidarité se sont créées dans les communautés locales. Tout ça ne s’effacera pas du jour au lendemain. La crise a touché des gens qui avaient une vie normale et qui se retrouvent à demander de la nourriture. Des Grecs et des migrants se retrouvent dans la même situation de bénéficiaires. Tout ça les fait souffrir mais les a aussi fait réfléchir », dit-elle, en espérant que cette cohabitation forcée permettra de faire barrage au repli nationaliste et xénophobe. 


Hélas, Vangelis, un cinquantenaire maigre, aux longs cheveux gris emmêlés et à la barbe drue, que je rencontre quelques heures plus tard dans le centre d’Athènes vient la contredire. Après avoir dénoncé les « criminels de la Troïka » et la « dictature de la dette », il finit par me livrer le fond de sa pensée : « Le problème, c’est les immigrés qui arrivent par dizaines de milliers sur les plages, qui prennent notre boulot et qui sont soignés gratuitement alors que les Grecs sans assurance maladie doivent payer. » Il est persuadé que plutôt d’augmenter la solidarité, c’est la lutte pour la survie, la rancœur et le chacun pour soi qui vont se renforcer avec l’aggravation de la situation. Son discours en est l’illustration, même si pendant l’après-midi que je passe avec lui, je l’ai vu rendre service à des Tunisiens en situation irrégulière.

« Tout le monde va se battre pour faire des petits boulots mal payés pour pouvoir payer ses taxes », craint-il. Attablé à la terrasse de son café, il lit le journal. Il n’a même pas pris la peine de sortir les chaises de sa terrasse ni d’allumer les lumières à l’intérieur du bar. Sur le mur, un menu en grec et en anglais propose des poissons marinés, de la moussaka ou des tartes au fromage. Mais cela fait plusieurs jours qu’il ne cuisine plus. Il n’en a plus le courage. Il fait partie des nombreux Grecs tombés dans la dépression ces dernières années et il reconnaît volontiers qu’il n’attend rien de l’avenir.

Depuis deux ans, il vit dans son établissement et ne survit que grâce à la pension de sa mère et à son petit business de vente d’ail. En discutant avec Vangelis, on comprend que les coupes budgétaires n’ont pas que des conséquences matérielles. La décroissance qu’ils imposent est aussi celle de la joie de vivre et de l’espoir. « Les gens sont malheureux. Ils ne nous ont pas seulement volé nos économies mais aussi notre sourire et notre respiration. » Lui aussi considère qu’ il n’y aura de salut qu’à la campagne, en-dehors d’Athènes. « J’aimerais retourner dans mon village pour mener une vie simple et cultiver de quoi manger mais j’ai un prêt, des taxes et des assurances à payer. Je suis pris au piège. Tu ne peux pas sortir du système », assène-t-il avant de se resservir un verre de raki.



Dans les mois qui viennent, quand les conséquences concrètes des dernières lois d’austérité se feront sentir, Photis, Vassili, Georgia, Nansy et toutes les personnes qui tentent de construire une société plus solidaire et écologique sur les ruines de l’austérité devront faire preuve de beaucoup d’adresse pour éviter que la guerre du tous contre tous ne l’emporte sur la guerre contre la Troïka.


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Source : Emmanuel Daniel pour Reporterre

Photos : © Emmanuel Daniel/Reporterre

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