Les chèvres de ma mère

Durée de lecture : 4 minutes

10 février 2014 / Pascale Solana (Reporterre)

Les chèvres de ma mère. Un film de Sophie Audier


Dans les années 70, Maguie et son compagnon, jeunes urbains, sont venus s’installer dans la nature, sur un plateau d’altitude isolé, dans le hameau de Saint-Maymes (commune de Trégance, Var), près des gorges du Verdon. Près de quarante ans ont passé, Maguie chevrière-fromagère a retardé le moment de sa retraite, avec la prescience que la fin de son activité coïncidait avec la fin de l’ancestrale tradition d’élevage de la terre austère qui l’avait adoptée.

Les premières images du documentaire Les chèvres de ma mère montrent l’âpreté d’un métier qui use. Pour la bergère, le temps est venu de raccrocher. Justement, une citadine, Anne-Sophie, compagne du jeune voisin formé au centre d’agriculture de la région, est venue lui proposer de reprendre son troupeau. C’est ce processus de transmission, renoncement pour l’une, apprentissage pour l’autre, difficile pour les deux, que la réalisatrice Sophie Audier nous invite à suivre au fil de plusieurs saisons.

Ce film plein d’humanité et de réalisme ne laisse pas indifférent. Avec douceur, l’auteur s’attache à rendre compte de l’attachement d’une éleveuse à ses bêtes. Elle est préoccupée en permanence par leur bien-être, de l’accompagnement des naissances, la nuit ou au petit matin, aux choix des chevreaux dédiés à la boucherie.

« La pire saloperie qu’on vous fasse » leur lâche la chevrière. « J’ai besoin de sous, donc de lait pour faire les fromages ». Elle ne peut garder les petits. « Mes bêtes, je les tue moi-même, même si je dois me faire violence, je suis sûre qu’elle partent comme je le souhaite » explique t-elle à son apprentie Anne-Sophie pour qui cet acte final est impensable. « On ne peut pas déléguer quelque chose qu’on n’aime pas faire à un autre. Je suis sûre qu’ainsi elles partent comme je le souhaite. »

L’angle retenu par la réalisatrice pose aussi la question de la liberté d’un jeune agriculteur candidat à l’installation. Inexistante. A moins de rentrer dans les cases d’un plan d’exploitation pour obtenir sa dotation de 37 000 euros. Car il est « impossible de s’installer sans aide » explique Anne-Sophie qui n’a pas souhaité impliquer ses proches comme caution du projet : une trentaine de chèvres, la bergerie de Maguie remise aux normes, le laboratoire d’une douzaine de mètres carrés, et les faisselles. Le schéma agricole dans lequel se lance Anne-Sophie, forte de l’enseignement tout frais de l’école qu’elle vient d’acquérir, ne laisse plus de place à l’improvisation.

Selon le prévisionnel d’installation validé par les experts de la chambre d’agriculture, avec trente chèvres, Anne-Sophie peut espérer 29 410 euros de revenus par an. Avec vingt chèvres, Maguie gagnait 11 000 euros. C’est peut-être à ce moment que le spectateur sent poindre la colère en lui.

En voyant Anne-Sophie se débattre pour un modeste prêt et une vie que l’on pressent dure. En voyant Maguie s’apercevoir qu’il lui manque encore quelques trimestres pour sa retraite. Une fois les chèvres vendues, cent euros la bête, pas moins car un troupeau, c’est le travail d’une vie de sélection, précise Maguie douloureusement, mais « contente de quitter le monde agricole », l’agricultrice touchera 630 euros brut par mois. La transmission des terres et la contractualisation est décidément compliquée à tous niveaux.

Le documentaire se clôt sur les images de Maguie avec sa petite-fille qui gambade sur le plateau. A deux doigts de la retraite, elle a gardé quelques chèvres. Six mois après le tournage, Anne-Sophie la jeune chevrière occupe de vieux locaux. Le provisoire dure. Elle a les chèvres mais attend toujours un prêt et un permis de construire.

Sophie Audier la réalisatrice a filmé la vraie histoire de sa mère et de ses chèvres. Une histoire qui est celle de beaucoup d’agriculteurs. Si elle suscite empathie et compréhension, elle n’engage vraiment pas à s’aventurer dans le monde agricole - trop difficile...


Ce documentaire a été sélectionné par le Festival du film d’environnement (FIFE). Projeté aux :

- Utopia Stella 1, place Pierre-Mendès-France 95310 Saint-Ouen-l’Aumône : lundi 10 à 20 h 00 ;

- Cinéma des Cinéastes, 7 Avenue de Clichy, 75017 Paris : mardi 11 février à 16 h 30.



Source : Pascale Solana pour Reporterre

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