Les glaneurs de plus en plus nombreux dans les villes

10 février 2015 / Lorène Lavocat (Reporterre)



De plus en plus de « glaneurs » récupèrent les denrées alimentaires dans les poubelles des supermarchés ou aux étals des marchés. Nécessité économique et recherche d’autonomie alimentaire, cette démarche est aussi une réaction au gaspillage de nos sociétés. Reportage à Montpellier, aux portes d’un supermarché et dans un marché de la ville.

- Montpellier, reportage

4h du matin, l’immense parking de Carrefour est vide. Petit à petit, un petit groupe se forme dans l’ombre du supermarché. Des femmes, des hommes, entre quarante et soixante ans. Derrière eux, une porte menaçante, hérissée de barbelés, interdit l’accès à leur trésor : les poubelles. Retraités, chômeurs, femmes au foyer, ils viennent chaque semaine récupérer ce qui va être jeté. Par nécessité plutôt que par choix.

Beaucoup d’ailleurs préfèrent rester anonymes. « Si mon fils l’apprenait, j’en mourrais de honte », lâche Rose*. Ils bavardent en attendant que l’employé du magasin libère sa marchandise. « On se connaît bien maintenant, c’est toujours les mêmes qui viennent », explique Marianne.

La porte s’entrouvre, l’employé laisse rouler trois bennes. Chacun s’empare d’une poignée avec précipitation. Ici, il y a un accord tacite. Les glaneurs nocturnes peuvent fouiller les déchets du magasin. En échange, ils amènent les poubelles sur le bord de la route, juste avant le passage des éboueurs. La discrétion est de mise.

Armés de gants en plastique ou de lampe torche, ils extirpent quelques morceaux de viande, pour les chiens, des boîtes de poisson cuisiné et quelques yaourts. Mauvaise pêche. « Il y a de moins en moins de choses », déplore René. En cause, d’après eux, l’augmentation du nombre de glaneurs. « A un moment, on était une soixantaine, le directeur du Carrefour a pris peur, et il a cherché d’autres moyens pour liquider ses invendus », explique Josette. Dons à des associations, compacteurs, méthanisation.

D’après une étude du Cerphi réalisée en 2010, cette crainte d’un « durcissement des conditions de glanage », est très répandue parmi les habitués. Car ils tirent des poubelles une part importante de leur alimentation quotidienne.

Quelques heures plus tard, autre lieu, autre ambiance. A l’ombre des platanes, le marché des Arceaux regroupe chaque samedi à Montpellier près de 80 échoppes, dont une majorité de producteurs. Vers 13 h, les moteurs vrombissants des camions de nettoyage donnent le signal du départ.

Une quinzaine de glaneurs avancent de stand en stand. Ils échangent des sourires contre quelques légumes abîmés. Un cageot de pommes tachées, trois carottes flétries, quelques croissants un peu secs. Certains donnent un coup de main aux vendeurs pour ranger, d’autres partagent leur butin avec les passants.

- Ecoutez et accompagnez pendant quatre minutes les glaneurs des Arceaux... :

reportage récup HD from Reporterre on Vimeo.

Le droit de glanage ressuscité

Depuis le 2 novembre 1554, « le droit de glaner est autorisé aux pauvres, aux malheureux, aux gens défavorisés, aux personnes âgées, aux estropiés, aux petits enfants. Sur le terrain d’autrui, il ne peut s’exercer qu’après enlèvement de la récolte, et avec la main, sans l’aide d’aucun outil ». Aujourd’hui en ville, ce droit aux airs désuets trouve une seconde vie, teintée de social et d’écologie, dans les poubelles des grandes surfaces ou à la fin des marchés.

Le glanage alimentaire, ou « récup’ » (pour récupération), a le vent en poupe. Avec deux motivations principales : l’autonomie alimentaire et la résistance à l’hyper-consommation. « Cette pratique nourrit, et plutôt bien », constatent les chercheurs du Cerphi. « Elle permet de conserver ou de retrouver l’idée du choix alimentaire, et permet aux personnes de s’émanciper d’une alimentation dite de pauvres, strictement contrainte et limitée qualitativement. » A la fin des marchés, point de tyrannie du porte-monnaie : kakis, fraises ou figues, tout est permis.


- Marché des Arceaux à Montpellier -

Une démarche sociale donc, mais aussi environnementale. « Le gaspillage étant perçu comme de moins en moins supportable, le glanage s’en trouve légitimé », ajoutent les chercheurs. Car les chiffres donnent le tournis. D’après la FAO, près d’un tiers des terres cultivées dans le monde servent à produire de la nourriture perdue. Le documentaire Global Gâchis montre qu ’« avec ce que l’Europe jette chaque année, on pourrait nourrir 1 milliard d’humains, soit l’intégralité des personnes qui souffrent de malnutrition dans le monde. »

Et en France, chaque foyer met à la poubelle 20 kg de nourriture encore consommable chaque année. Face à cette gabegie, le gouvernement a donc annoncé vouloir diviser le gaspillage par deux d’ici à 2025.

Depuis octobre dernier, c’est d’ailleurs la mission spéciale de Guillaume Garrot, ex-ministre délégué à l’agroalimentaire. Il espère entre autres clarifier les règles pour les dons aux associations, généraliser le doggy bag ou réfléchir aux dates limites de consommation.

Mais sur le marché des Arceaux, ce volontarisme soudain fait sourire : « Ça fait des années que je fais de la récup », indique Myriam. « Parce que je n’ai pas beaucoup de sous, mais aussi par militantisme, comme ça je ne produis plus de déchets. »

Mixité et convivialité

Elle se rend toutes les semaines aux Arceaux. Elle connaît les producteurs et retrouve les glaneurs réguliers, devenus des amis. « C’est l’occasion de se voir », dit-elle. « D’ailleurs, ça se finit souvent en pique-nique partagé. » Pour les chercheurs du Cerphi, Myriam pratique « un glanage de substitution » : « Il remplace l’achat et constitue la source principale d’approvisionnement pour l’alimentation. » D’autres récupèrent de manière ponctuelle, en complément des achats ou de l’aide alimentaire.

Qui sont les glaneurs ? « Il n’y a pas de profils types », estime Mika, ardent militant de l’autonomie alimentaire. Derrière les camions, la tête dans les cagettes, les étudiants côtoient les retraités dans le besoin. « Le glanage peut être un facteur de lien et de relations de convivialité », observe l’étude du Cerphi. « Et cette mixité sociale est favorable à l’estime de soi. » Un partage favorisé par l’essor d’associations anti-gaspi, comme Food not bombs ou Disco soup.

Des associations qui cherchent à dépasser la délicate question de la répartition et de l’équité. Qui doit être prioritaire : ceux qui sont le plus dans le besoin, ceux qui n’ont pas accès à l’aide alimentaire ? Un problème d’autant plus délicat que la ressource a tendance à se raréfier, notamment auprès des supermarchés. Malgré l’abondance des déchets, nombre de commerces préfèrent jeter que donner, ou donner à des organisations caritatives plutôt que mettre à disposition de tous. Certains verrouillent leur poubelle, d’autres broient les invendus.

Un défi avant tout collectif

Pour tous ces militants de la réduction des déchets, un paradoxe se pose. Les produits tirés des poubelles des grandes surfaces entrent bien souvent dans la catégorie « malbouffe », honnie des écolos. « On ne mange des gâteaux industriels que quand ils sortent de la benne à ordures », plaisante une glaneuse. Ne pas gaspiller pour préserver nos ressources passe avant le fait de bien manger...

En ramassant gratuitement plutôt qu’en achetant à des producteurs, les glaneurs cessent pourtant de soutenir le maintien d’une agriculture paysanne. « On ne peut pas départir la récup’, de l’achat à des paysans et de l’autoproduction », estime Mika. « Sinon, sur le long terme, on devient comme des parasites. Il faut soutenir la production locale, et avoir une réflexion globale sur la manière dont on se nourrit. »

Pas d’inquiétude pour Soizic, productrice de porcs, car « il y aura toujours des personnes pour acheter. » Souvent, les glaneurs travaillent pour des maraîchers ou des éleveurs, en échange d’un jambon ou d’un panier de légumes. « C’est un échange de bons procédés », explique Philippe, producteur.

D’ailleurs, « l’idée d’un accroissement exceptionnel et immaîtrisable du nombre de glaneurs nous semble de l’ordre du fantasme », indiquent le Cerphi. La pratique demeure en effet marginale. La récup’ reste avant tout envisagée « comme une pratique humiliante et stigmatisante », notent les chercheurs.

Autre facteur limitant, le temps. Il faut être disponible au bon moment... et cuisiner les produits, souvent abîmés ou périssables. « Ce temps, moi j’ai choisi de le prendre », explique Mika. « J’ai accepté d’avoir moins d’argent, parce que je travaille moins, mais de m’impliquer d’avantage dans des actions de récup’. » Le glanage, ce n’est pas seulement fouiller les poubelles et marauder dans les allées des marchés. C’est aussi un choix de vie.

Un acte individuel qui ne doit pourtant pas faire oublier la dimension collective de la lutte anti-gaspi. Les chiffres alarmants se focalisent sur la responsabilité des consommateurs. Certes, ils produisent en France plus de 40 % des déchets alimentaires.

Mais le défi est avant tout collectif : le gaspillage interroge notre système de production et de distribution. Les supermarchés surchargent leurs rayons pour attirer le chaland, quand les industries agroalimentaires réduisent opportunément les dates limites de consommation pour accélérer l’achat. Le droit au glanage ne suffira pas à résoudre le problème.

* Les prénoms des glaneurs ont été modifiés


- Pour aller plus loin, voir le documentaire Taste the waste.




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : Les biffins de Paris sont des recycleurs écolos

Source et photos : Lorène Lavocat pour Reporterre

Sons : Geoffrey Couannon

THEMATIQUE    Economie
14 novembre 2017
Le plus grand cimetière de locomotives de France, un immense gâchis
Reportage
23 novembre 2017
Bruno Latour : « Défendre la nature : on bâille. Défendre les territoires : on se bouge »
Tribune
22 novembre 2017
À Bure, contre le désert nucléaire, habitants et néo-paysans font revivre la campagne
Reportage


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Sur les mêmes thèmes       Economie





Du même auteur       Lorène Lavocat (Reporterre)