Mégaferme à saumons : cet ex-trader qui veut faire du poisson le nouveau pétrole
Stéphane Farouze, fondateur de Pure Salmon. - © Montage Mélissa Germany / Reporterre / Tomohiro Ohsumi / Getty Images
Stéphane Farouze, fondateur de Pure Salmon. - © Montage Mélissa Germany / Reporterre / Tomohiro Ohsumi / Getty Images
Durée de lecture : 10 minutes
En Gironde, un mégaprojet d’élevage industriel de saumons sur terre suscite une controverse nationale. Mais d’où vient cette idée dystopique ? Enquête sur l’émergence d’une entreprise née grâce à un as de la finance.
Certains grands projets défient la raison. Sur la petite commune de Verdon-sur-Mer, dans l’estuaire fragile de la Gironde, la société internationale Pure Salmon veut installer une « ferme », selon ses termes. Une usine de 75 000 m², en réalité. À l’intérieur, elle compte installer des cuves et y faire grossir 10 000 tonnes de saumons — environ 2 millions de saumons chaque année selon les calculs de Reporterre. Une première mondiale à cette échelle industrielle.
Pour qu’une telle population de poissons survive sur terre, entassée entre quatre murs, il faudra prélever de l’eau neuve chaque jour dans la nappe phréatique — l’équivalent de trois piscines olympiques quotidiennes. Le traitement des eaux usées nécessitera une station d’épuration dimensionnée pour 60 000 à 100 000 habitants. L’installation consommera autant d’électricité qu’une ville moyenne.
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Bien-être animal, émissions de CO2, origines de l’alimentation des saumons, risque de submersion du site... Les effets néfastes, multiples, ont mis en alerte tout un éventail d’acteurs : le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), le conseil scientifique de l’estuaire de la Gironde, 105 députés qui soutiennent une proposition de moratoire. Les 23 000 contributions déposées lors de l’enquête publique sont très majoritairement négatives, malgré un avis favorable de la commission d’enquête. « Un niveau de mobilisation sans équivalent », selon le rapport d’enquête. Même la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, est contre.
Pourtant, Pure Salmon persévère. Envers et contre tous, la société veut mettre en batterie des poissons migrateurs. Alors que le projet est suspendu à la décision du préfet de Gironde, Reporterre a enquêté sur l’émergence de cette idée dystopique et l’homme qui l’a portée : Stéphane Farouze, un ancien trader qui espère aujourd’hui capitaliser sur l’industrie du saumon.
Aux origines, un trader
La société Pure Salmon n’est pas née dans le monde de l’aquaculture. Elle a pris forme au sein d’un gestionnaire de fonds, 8F Asset Management, basé entre Singapour et Abou Dabi. Son cofondateur, président et actionnaire majoritaire égrène un CV de haut vol dans les institutions financières mondiales. Bien loin des mers et des poissons.
Un organigramme de la Deutsche Bank daté de 2014, que s’est procuré Reporterre, lève un voile sur l’univers dans lequel il a gravité. Selon ce document, il est alors responsable mondial des « Alternatives et Fund Solution » de la Deutsche Bank à Londres. Concrètement, il fait de la « gestion d’actifs », il manipule de l’argent pour le faire fructifier. Son équipe de 200 personnes gère 50 milliards de dollars (environ 43 milliards d’euros). Pour faire de l’argent avec de l’argent, les techniques sont nombreuses. Sa division, elle, s’occupe des placements les plus spéculatifs, complexes et risqués.
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Stéphane Farouze était un « trader offensif », décrit un ancien collègue qui souhaite garder l’anonymat. En 2006, il est recruté par la Deutsche Bank après son départ d’un sulfureux hedge fund étasunien, impliqué dans un imbroglio politico-financier avec la famille Biden. À Londres, Stéphane Farouze se fait rapidement remarquer. « J’ai été distingué à cinq reprises par le Risk Magazine pour la qualité de mon travail », souligne-t-il auprès de Reporterre.
« Un trader offensif »
À cette époque, il colle à la culture dominante de la banque allemande. « La Deutsche Bank était une très grande organisation financière qui s’est placée sur des secteurs de la finance très risqués, mais qui rapportaient beaucoup », explique l’économiste Yamina Tadjeddine, spécialiste de la finance. Une « caricature du “Loup de Wall Street” », résume plus directement une enquête du média allemand Der Spiegel parue en 2016. Les journalistes recensent alors 7 800 procès impliquant la Deutsche Bank, dont de retentissants scandales financiers comme les Panama Papers et la manipulation du taux Libor.
Face aux affaires, sous pression des autorités régulatrices et en difficulté financière, la banque allemande opère une vaste restructuration en octobre 2015 et fait le grand ménage dans son top management. Le chef de Stéphane Farouze est remercié. Quant à lui, il est parti un mois plus tôt, sans lien documenté avec les affres de la Deutsche Bank. « J’ai quitté la banque car je voulais faire quelque chose qui améliore réellement le monde », explique-t-il au site spécialisé LandbasedAQ. Son aventure dans la salmoniculture industrielle peut débuter.
Le saumon, le nouveau pétrole
Il emporte avec lui hommes et méthodes. Christophe Lalo par exemple, ancien de la Deutsche Bank. « Il y a cinq ans, j’étais en train de trader à Londres, aujourd’hui je suis le roi du saumon », dit ce dernier dans le podcast « Maman m’a dit ».
Dans les faits, il est senior executive officer (SEO) de 8F Asset Management et président de la branche Moyen-Orient de Pure Salmon. Au micro, il explique que le saumon est une « commodité, une matière première, au même titre que le pétrole, que le jus d’orange. Il y a un indice boursier au Nasdaq, aux États-Unis, du saumon. C’est une valeur financière ». Et Pure Salmon fait le pari que cette valeur financière rapportera gros.
« Une ferme de 10 000 tonnes va générer 100 millions de dollars [85 millions d’euros] de revenus par an », projette Christophe Lalo. La société ambitionne d’en produire plus de 260 000 tonnes à travers le monde grâce à une technologie disruptive, le RAS pour « recirculating aquaculture systems ».
Le saumon est une « commodité, une matière première, au même titre que le pétrole, que le jus d’orange »
À cette première promesse de richesse et d’innovation, Pure Salmon en a adossé une autre. « Nous allons révolutionner l’aquaculture industrielle avec une approche durable et responsable », vante la société dans une brochure de présentation aux investisseurs.
« En se revendiquant verte, elle attire des capitaux, décrypte la chercheuse Yamina Tadjeddine. La société cible des investisseurs institutionnels comme des fonds souverains, des compagnies d’assurance ou des fonds de pension qui sont soumis à des obligations fortes pour qu’ils s’engagent dans la transition écologique. » Ces derniers ont largement mordu à l’hameçon. Un fonds géré par 8F Asset Management — domicilié dans les paradis fiscaux d’Irlande et des îles Caïmans — a par exemple levé 359 millions de dollars (306 millions d’euros) en 2020 pour Pure Salmon, notamment parmi ce type d’investisseurs.
« Pure Salmon relocalisera la production de saumon en France alors que notre pays importe actuellement 99 % de sa consommation [...] La production à terre réduit l’impact environnemental par rapport à l’aquaculture marine traditionnelle », défend Stéphane Farouze.
Comme garantie, Pure Salmon s’engage « à obtenir des certifications pertinentes », explique son site. Par exemple, Pure Salmon France est déjà certifiée ASC (Aquaculture Stewardship Council). Problème : le programme de certification ASC dément cette affirmation auprès de Reporterre. Seule une filiale française de Pure Salmon, un atelier de fabrication de friandises pour animaux à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), a obtenu un temps un label, avant de le perdre.
Pure Salmon, pure illusion
Mais être un as de la finance ne suffit pas pour mener une conquête technologique. À ce stade, aucune usine Pure Salmon n’est sortie de terre. De fait, nulle part dans le monde un industriel n’est encore parvenu à élever de la naissance à l’âge adulte des millions de saumons dans des hangars, note le conseil scientifique de l’estuaire de la Gironde. Pour Pure Salmon, l’enjeu principal est donc de réussir là où ses concurrents ont échoué.
À son lancement, le projet de Stéphane Farouze reposait sur une technologie développée par Aquamaof, un leader du secteur. Dans une usine expérimentale en Pologne, les partenaires jouent alors aux apprentis sorciers pour tenter de rentabiliser des infrastructures extrêmement coûteuses — 600 millions d’euros par « ferme ». Le journaliste Maxime Carsel, auteur du livre-enquête Un poison nommé saumon (éd. du Rocher, 2025), décrit un épisode marquant : « Sur ce site, ils ont fait des tests, ils essayaient de faire monter la densité des poissons dans les bassins. Ils ont poussé jusqu’à 175 kg/m3. Tous les poissons sont morts. »
La collaboration entre l’ancien trader et Aquamaof a été rompue en 2022 pour des raisons confidentielles. C’est finalement avec le norvégien Proximar qu’Aquamaof construira au Japon le premier élevage industriel terrestre de saumons du monde, mais à petite échelle, loin des 10 000 tonnes annuelles promises par Pure Salmon. En 2025, cette usine — pour l’heure non rentable — a produit environ 1 000 tonnes de saumons. Elle aurait pu faire mieux si ses machines ne s’étaient pas enrayées. En mai, 170 000 saumons sont morts des suites d’un incident technique.
De son côté, Pure Salmon affirme avoir surmonté la perte d’Aquamaof grâce aux rachats d’autres sociétés, telles que Krüger Kaldnes, une ex-filiale de Veolia. Mais tout ne s’achète pas avec de l’argent : ces dernières ne peuvent se targuer de résultats aussi avancés que le partenaire historique. Les archives numériques du site de Pure Salmon montrent ces aléas et des promesses mouvantes : huit projets étaient présentés en 2020. Ils sont aujourd’hui quatre, dont le projet français, qui n’a pas encore reçu d’autorisation, et un projet aux États-Unis qui s’est reconverti dans un autre type d’élevage.
Au départ, la production devait commencer en 2022. Mais l’illusion financière ne tient qu’à des mots qui rassurent : « Nous aurons bientôt un millier d’employés mais nous n’allons pas nous arrêter là : il y aura des milliers d’employés ! » explique Stéphane Farouze dans LandbasedAQ, en annonçant une nouvelle date — 2028 — pour sa première « récolte de saumons ».
Les réponses complètes de Stéphane Farouze et Christophe Lalo sont à retrouver ici.