Farine d’insectes : l’État a dilapidé 284 millions d’euros dans une filière en faillite
Ÿnsect a été placée en liquidation judiciaire en 2025 après avoir englouti plus de 170 millions d’euros d’argent public. - © Arnaud Finistre / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Ÿnsect a été placée en liquidation judiciaire en 2025 après avoir englouti plus de 170 millions d’euros d’argent public. - © Arnaud Finistre / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Les élevages d’insectes reçoivent bien plus de subventions que des filières plus durables comme les protéines végétales et la bio. Ce, alors que la farine d’insectes est un échec économique et écologique.
Plus cigale que fourmi, l’État a dépensé des sommes colossales pour soutenir un secteur bancal sur le plan économique, et bien moins vertueux que promis sur le plan écologique : l’élevage d’insectes. Depuis le début des années 2010, au moins 284 millions d’euros d’argent public ont été octroyés aux entreprises françaises du secteur, révèle un rapport de l’Observatoire des subventions et aides agricoles (Obsaf) et de l’Observatoire national de l’élevage d’insectes (Onei) publié le 22 avril.
Cette analyse montre que les fabricants de farine d’insectes, présentée comme une source alternative et durable de protéines, ont bénéficié d’un traitement très favorable par rapport à des filières végétales, plus écologiques que la fabrication de viande. Les subventions accordées aux start-up du secteur correspondent à près de 2,5 fois la somme allouée au plan protéines végétales de France Relance (qui visait à doubler les surfaces dédiées à la production de légumineuses d’ici 2030) et à trente-trois années de financement du fonds Avenir Bio, dont la dotation a été réduite de moitié en 2025. « C’est énorme, note Julie Coumau, analyste à l’Obsaf. Il n’y a pas de montant équivalent pour d’autres filières innovantes agricoles et agroalimentaires. »
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Chaque kilogramme de farine d’insectes produit en France a bénéficié de 20 euros d’aide publique — ce qui revient à cinq fois le prix de vente de ce produit. L’Obsaf et l’Onei ont obtenu ces chiffres plancher en utilisant des données en sources ouvertes, provenant de bases européennes, administratives et financières, croisées avec des articles de presse et des communications d’entreprises. « Dans un contexte de crises budgétaire et agricole, avec des décisions prises au détriment de la justice sociale, alimentaire et environnementale, il nous semblait important d’évaluer la pertinence de la prise de risque de l’État pour soutenir la filière », explique Julie Coumau.
Si l’Union européenne, les régions et les collectivités locales ont contribué à l’effort, l’essentiel (90 %) des financements a été octroyé par l’État et ses opérateurs (Ademe, Caisse des dépôts…), sous forme de prêts, d’avances, de prises de participation au capital et de subventions directes.
La Banque publique d’investissement (Bpifrance) a joué un rôle crucial, « en intervenant de manière précoce dans les levées de fonds de plusieurs entreprises de la filière », ce qui a donné « un signal de crédibilité » aux investisseurs privés. À la même époque, le directeur de Bpifrance Nicolas Dufourcq critiquait dans les médias « l’État-providence galopant » et « la course folle des déficits sociaux », relève Mediapart.
Contacté par Reporterre, Bpifrance explique que son soutien s’est inscrit, « dès l’origine, dans une logique de souveraineté alimentaire, d’innovation industrielle et de transition écologique ». « Comme tout projet de réindustrialisation d’envergure, celui-ci comportait des risques élevés et a fait face à un alignement particulièrement défavorable de facteurs que [Bpifrance n’avait] pas anticipés dans de telles proportions », poursuit l’institution. Elle cite notamment la flambée des prix de l’énergie due à la guerre en Ukraine, ainsi que la complexité de construction d’usines de cette ampleur, qui a engendré « retards et surcoûts ».
Des vertus écologiques « surestimées »
Le fait que l’État soutienne certains secteurs n’est, en soi, pas un problème. Certaines filières pouvant être bénéfiques à la société sur le long terme ont parfois besoin d’un coup de pouce au démarrage — on peut penser aux énergies renouvelables. « Là où ça me semble moins pertinent, dans le cas de l’élevage d’insectes, c’est que les données scientifiques ne pointent pas du tout un bénéfice environnemental », explique Tom Bry-Chevalier, doctorant en économie de l’environnement au sein de l’université de Lorraine et de la chaire économie du climat (Dauphine-PSL) et directeur scientifique de l’Onei.
L’engouement des investisseurs publics et privés pour l’élevage d’insectes a été porté par la publication, en 2013, d’un rapport de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) vantant ses mérites. Dans une revue de littérature publiée en octobre dans Biological Reviews, six scientifiques (dont Tom Bry-Chevalier et Corentin Biteau, président de l’Onei) montrent, à partir de données plus récentes, que ces vertus écologiques ont été « surestimées ».
Prenons l’alimentation des animaux, principal débouché de ces produits. La farine d’insectes a souvent été vantée comme une alternative à la farine de poissons sauvages issus de la pêche industrielle, actuellement utilisée pour nourrir saumons et truites d’élevage au détriment des écosystèmes et des pêcheurs locaux. Mais une analyse commandée par les autorités britanniques en 2025 montre que la farine d’insectes émet entre 12,9 et 30,1 kg de CO2 équivalent par kilo de protéine, contre 7,15 kg pour la farine de poisson et 2,23 kg (soit 13 fois moins) pour la farine de soja.
Ce bilan décevant s’explique par la consommation importante d’énergie des élevages, les insectes exploités par l’industrie ayant besoin, pour se développer, d’une température ambiante située entre 25 et 30 °C, même l’hiver. Contrairement à ce qui est parfois sous-entendu par les industriels, il est par ailleurs rare que les insectes soient nourris avec des déchets agricoles, et recyclent ainsi des calories qui auraient sans cela été perdues. En raison de la réglementation européenne, ainsi que de la volonté de maximiser la croissance des insectes, ces derniers sont généralement nourris avec des coproduits agroalimentaires déjà valorisés (son de blé, drêches, pulpe de betterave…), ce qui augmente leur bilan carbone.
Les croquettes et pâtés pour chiens et chats confectionnés à partir d’insectes ne sont pas beaucoup plus intéressants en termes d’émissions de gaz à effet de serre, dans la mesure où les aliments pour animaux domestiques « classiques » ne sont pas fabriqués à partir de morceaux nobles, mais souvent de sous-produits d’abattoirs sans débouchés commerciaux (tendons, os…). En comparaison à ces ingrédients, les insectes ne présentent pas de bénéfices environnementaux, note Tom Bry-Chevalier.
Les légumineuses ou protéines issues des champignons sont bien plus durables sur le plan environnemental
Du côté de l’alimentation humaine, les insectes émettent moins de gaz à effet de serre que la viande, notamment de porc et de bœuf. Mais seule une infime part (5 %) des investissements est fléchée vers ce secteur, poursuit le chercheur.
En raison de freins culturels, ils peinent par ailleurs à remplacer les produits animaux. Les insectes d’élevage ne sont pour la plupart pas utilisés en tant que similiviande, mais sous forme de farine protéinée dans des pains, gâteaux, barres de céréales et autres snacks industriels. Dans 90 % des cas, ils y remplacent des ingrédients d’origine végétale à la moindre empreinte carbone. Tom Bry-Chevalier craint que les insectes ne fassent que « détourner l’attention » de la population, et invisibilisent d’autres alternatives — légumineuses, protéines issues des champignons… — bien plus durables sur le plan environnemental.
Le rapport pointe par ailleurs les « problèmes éthiques » posés par l’élevage d’insectes. Plus de 1 000 milliards d’individus appartenant à cette classe d’animaux sont exploités chaque année dans le monde, sans qu’il n’existe aucune norme de bien-être, ni aucune réglementation sur la méthode utilisée pour les abattre. Il existe pourtant une « possibilité réaliste d’expérience consciente » chez les insectes, selon la centaine de philosophes et spécialistes de la cognition animale signataires de la Déclaration de New York sur la conscience animale de 2024.
Liquidations judiciaires
En investissant massivement dans ce secteur plutôt que d’autres, l’État a fait un choix « politique », estime Julie Coumau, et pris un risque significatif… qui ne s’est pas avéré concluant. Malgré le flot d’argent public dont il a bénéficié, le secteur est globalement moribond. Agronutris, fondée en 2011, a vu sa holding EAP Group placée en liquidation judiciaire en octobre 2025 ; sa filiale industrielle, Ardennutris, a quant à elle été reprise par La Compagnie des insectes.
L’exemple le plus parlant est celui de l’ex-leader français du secteur, Ÿnsect, qui a englouti plus de 170 millions d’euros d’argent public (soit plus de la moitié des subventions accordées au secteur). Il a été placé en liquidation judiciaire en 2025, après quatorze ans d’existence.
En cumulé, de 2016 à 2023, selon des documents obtenus par Mediapart, la start-up n’a généré que 2,1 millions de chiffres d’affaires, soit une moyenne annuelle (220 000 euros) inférieure à celle d’une boulangerie. Ces faibles résultats n’ont pas empêché le président de l’époque d’Ÿnsect, Antoine Hubert, de s’octroyer un généreux salaire annuel, atteignant jusqu’à 227 220 euros en 2021. Dans le même temps, selon Mediapart et Vakita, les employés de sa mégaferme (baptisée « Ÿnfarm ») de Poulainville, dans la Somme, travaillaient dans des conditions extrêmement dégradées, avec des machines inopérantes dont « pleuvaient des larves » attirant les rongeurs. Plusieurs salariés ont développé de l’asthme professionnel en raison de leur exposition aux coléoptères de type molitor qui y étaient élevés.
Les louanges d’Emmanuel Macron
Il y a quelques années, le gouvernement ne tarissait pourtant pas d’éloges sur cette start-up, présentée comme la fine fleur de la « French Tech ». Dans le cadre d’une visite d’État aux États-Unis, en 2022, Emmanuel Macron avait emporté dans ses valises le président d’Ÿnsect, aux côtés de Bernard Arnault (PDG de LVMH), de Patrick Pouyanné (PDG de TotalEnergies) et de Rodolphe Saadé (dirigeant de l’armateur CMA CGM). En mai 2021, trois membres du gouvernement avaient gratifié Ÿnfarm d’une visite : Barbara Pompili (à la Transition écologique), Cédric O (à la Transition numérique) et Julien Denormandie (à l’Agriculture). Ce dernier siège aujourd’hui au comité stratégique de Keprea, une nouvelle entreprise d’élevage d’insectes fondée par Antoine Hubert en 2024, dont il est aussi l’un des principaux actionnaires.
Avec ce rapport, l’Obsaf et l’Onei espèrent sonner l’alerte quant aux risques — et à l’intérêt discutable — de cette industrie dans laquelle « encore beaucoup d’argent pourrait être investi » aux dépens de solutions plus prometteuses, explique Tom Bry-Chevalier. L’idée est également d’éviter que cette gabegie « ne se reproduise dans d’autres filières », dit Julie Coumau.
L’analyste de l’Obsaf évoque le projet de méga-usine de saumons du Verdon-sur-Mer (Gironde), actuellement en attente d’une décision préfectorale. « Pour l’instant, il s’agit d’investissements privés, précise-t-elle. Mais il y a aussi beaucoup de risques pour l’environnement. » Qu’il s’agisse de projets d’élevage de coléoptères ou de saumons, elle espère de l’État « une meilleure prise en compte de la littérature scientifique », et des choix « plus mesurés ».