Les négociations sur le climat s’enfoncent dans le brouillard

5 septembre 2015 / Emilie Massemin (Reporterre)

Réunis à Bonn du 31 août au 4 septembre, les 196 Etats-membres n’ont pas réussi à avancer sur le projet d’accord de Paris. Un nouveau texte, plus court et plus lisible, devrait être dévoilé en octobre. Le chemin à parcourir est encore long avant la COP 21.


Encore une occasion manquée. Réunis à Bonn du 31 août au 4 septembre, les représentants des 196 Etats-membres de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) ont échoué à avancer sur le texte du futur accord de Paris. Ce dernier doit être signé à l’issue de la COP 21, qui se déroulera à Paris du 31 novembre au 11 décembre prochains. Son objectif est de limiter le réchauffement climatique à 2°C d’ici la fin du siècle.

L’agenda de la rencontre était pourtant chargé. Les négociateurs devaient tout d’abord s’approprier le texte de 83 pages rédigé et remis le 24 juillet par les co-présidents Ahmed Djoghlaf et Daniel Reifsyder, chefs d’orchestre des négociations. Ce document, non officiel, reprenait le travail effectué par les délégations pendant la session de négociations de juin à Bonn - également peu productive.

- Télécharger le texte non officiel dont on discute, dit "Outil des co-présidents" :

Le texte officiel de base reste cependant celui-ci, ce qui ne simplifie pas les choses.

Les questions de fond n’ont pas été abordées

Les négociateurs devaient aborder des questions de fond :

- l’adoption d’un mécanisme de révision de l’accord tous les cinq ans ;
- l’abondement d’un fonds de 100 milliards par an d’ici 2020, promis aux pays en développement à Copenhague en 2009 ;
- et la mise en place d’un mécanisme de “Pertes et dommages” pour les pays en développement confrontés à des catastrophes climatiques.

Ils devaient aussi faire des choix, permettant d’aboutir à un texte de négociations plus court, plus lisible, plus exploitable, en somme, pour la dernière ligne droite des négociations.

Le bilan n’est pas brillant. Les discussions se sont éparpillées au sein de petits groupes de travail - Ahmed Djoghlaf en a dénombré 74 lors de la plénière de clôture - animées par des facilitateurs qui ont travaillé chacun à leur manière. Un dispositif lourd et fatigant, qui a ulcéré les délégations des pays en développement pas assez nombreuses pour être représentées à toutes les réunions. “Je ne peux pas vous dire quels progrès ont été faits en cinq jours, avoue Pierre Radanne, expert des questions climatiques. Toutes les discussions de fond ont été repoussées à plus tard.”

De timides avancées sur la finance et les Pertes et dommages

La séance d’ouverture à Bonn le 31 août

Alix Mazounie, chargée des politiques internationales au Réseau Action Climat (RAC), est plus nuancée : “Certains groupes de travail ont réussi à avancer. En matière de finances, le G77 [la coalition qui rassemble tous les pays en développement, NDLR] a mis trois propositions concrètes sur la table, qui pourront être discutées lors de la réunion des ministres des Finances des 5 et 6 septembre à Paris.”

De la même façon, l’idée d’un mécanisme de Pertes et dommages intégré à l’accord et distinct des aides à l’adaptation commence à faire son chemin, “même si on est encore loin d’un accord”, précise Alix Mazounie. La pression des pays les plus vulnérables au changement climatique n’y est pas pour rien suite à la tempête tropicale Erika, responsable du décès de 31 personnes et de nombreuses disparitions sur l’île de la Dominique le 27 août dernier.

Les limites de la méthode onusienne

Comment expliquer que les négociations avancent si lentement ? “Les co-présidents sont très respectueux des processus collectifs, analyse Pierre Radanne. Ils savent que la machine peut se gripper s’ils essaient d’aller trop vite.” En conséquence, plutôt que de demander aux délégations de s’atteler directement au texte, ils leur ont proposé de se mettre d’accord, oralement, sur des concepts. “La limite de cette approche, c’est que le travail avance très lentement”, observe Céline Ramstein, de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri).

Heureusement, tout n’est pas (encore) perdu. Lors de la plénière de clôture, les négociateurs ont accepté que les co-présidents préparent un nouveau texte, plus lisible et plus court, pour début octobre. Il pourrait servir de support aux négociations lors de la prochaine session de négociations, du 19 au 23 octobre à Bonn. “D’ici là, de nombreux rendez-vous politiques, comme les réunions ministérielles de Paris et de Lima, et l’Assemblée générale des Nations Unies à New York, peuvent redonner un peu de dynamisme aux négociations”, espère Alix Mazounie.

“Il faut s’élever au-dessus du détail”

Laurence Tubiana (à gauche) dirige la délégation française

Il n’y a pas tellement le choix, car le temps presse. “Il faut maintenant s’élever au-dessus du détail, assembler les pièces du puzzle”, a plaidé Laurence Tubiana, représentante spéciale de la France pour la conférence Paris Climat 2015, lors de la plénière de clôture. “Ce retard n’est pas forcément grave mais le temps perdu ne se rattrape pas, insiste Pierre Radanne. Nous avons dépensé la moitié du temps qu’il nous reste depuis juin, et nous n’avons pas fait un dixième du chemin.”

“Il faut que les petits sujets soient dégrossis lors de la prochaine session de négociations à Bonn, estime Alix Mazounie. Histoire qu’il ne reste plus que les gros morceaux, comme l’adoption d’un mécanisme de de révision de l’accord, à négocier à Paris.” Mais pour Céline Ramstein, “tout est encore possible. Le fait que les co-présidents aient obtenu ce mandat pour l’écriture d’un nouveau texte est une bonne chose. Tant qu’on n’a pas l’accord de Paris sous les yeux, on ne peut pas savoir ce qu’il nous réservera.”


LES ENGAGEMENTS ACTUELS DES ETATS SONT TRES INSUFFISANTS

- Carte des engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Pour connaitre les données d’un pays, cliquer sur son emplacement.

- Chaque fiche présente, outre les chiffres, diverses indications sur :
- l’utilisation des terres : Les forêts sont des puits de carbone, au même titre que les prairies et les zones humides, c’est-à-dire qu’elles sont capables d’absorber une partie du CO2 présent dans l’atmosphère. Si les États intègrent cette capacité d’absorption dans leurs objectifs, ils raisonnent en réduction d’émissions nettes, ce qui est moins ambitieux que des réductions brutes. Ainsi, la Russie compte sur l’ensemble des forêts présentes sur son territoire (elle abrite 70 % des forêts boréales et 25 % des ressources forestières mondiales) pour atteindre ses objectifs sans faire d’efforts supplémentaires. En revanche, le Gabon joue le jeu, en s’interdisant de comptabiliser le carbone absorbé par la forêt, qui couvre pourtant la majeure partie de son territoire.
- les crédits internationaux : Le recours aux marchés internationaux du carbone permet de continuer à émettre chez soi à condition de financer des projets de réduction des émissions à l’étranger.
- l’adaptation : Pour les pays développés, il s’agit d’expliquer comment ils comptent aider les États en développement à s’adapter aux conséquences du réchauffement planétaire ; pour les pays les plus vulnérables, d’exprimer leurs besoins en la matière.

En plus de négocier sur le projet d’accord de Paris, les 196 Etats-membres de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC - en anglais UNFCCC) doivent publier sur leurs engagements propres de limitation des émissions de gaz à effet de serre. A ce jour, 58 pays ont présenté leurs contributions.

Mais ce n’est pas encore suffisant pour limiter le changement climatique à 2°C. D’après une étude de l’organisme Climate Action Tracker publiée mercredi 2 septembre à Bonn, les contributions déjà recueillies par l’ONU “conduisent à des émissions mondiales bien supérieures aux niveaux nécessaires pour contenir le réchauffement à 2°C” par rapport à l’ère préindustrielle. On se dirigerait plutôt vers 3, voire 4°C.

Pour limiter la hausse à 2°C, pas le choix : “Les gouvernements doivent réduire collectivement les émissions mondiales de 12 à 15 gigatonnes d’équivalent CO2 supplémentaire d’ici à 2025, et de 17 à 21 GtCO2eq d’ici à 2030”. Si les ambitions à l’horizon 2030 étaient maintenues à leur niveau actuel, “contenir le réchauffement sous les 2°C pourrait devenir infaisable”, estime l’un des chercheurs, Bill Hare.

- Source des données de la carte : Global carbon project

- Contributions : UNFCCC


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Source : Emilie Massemin pour Reporterre

Photos : Captures d’écran video UNFCCC
. chapô : Christiana Figueres, secrétaire exécutive du secrétariat de la Convention des Nations unies sur le changement climatique (UNFCCC).

Carte : Emilie Massemin pour Reporterre




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