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Monde

Les œufs de Pâques ont un goût amer pour les paysans du cacao

En Côte d’Ivoire, les gros acheteurs ont obtenu une baisse de 25 % du prix minimum garanti aux producteurs de cacao alors que le pays avait annoncé depuis plusieurs mois vouloir l’augmenter. Pourtant, la rémunération des petits producteurs est la clé pour rendre le cacao plus durable.

Le moment est plutôt mal choisi. À la veille du week-end de Pâques, grand moment de consommation de chocolat, le Conseil du café cacao, qui gère la filière en Côte d’Ivoire, a annoncé une baisse de 25 % du prix payé aux producteurs. Il passe de 1 000 francs CFA (environ 1,50 euros) à 750 francs CFA (environ 1,13 euros) le kilo. Une douche froide pour les petits producteurs africains.

L’affaire est importante : la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de cacao (40 % de la production, 60 % avec le Ghana), et les petits producteurs ne récupèrent, sur une tablette de chocolat, que l’équivalent de 6 % de son prix.

« En coulisse, les multinationales ont fait plier le gouvernement ivoirien », estime le collectif Commerce équitable France, représentant des acteurs du secteur. Il explique dans un communiqué que le Ghana et la Côte d’Ivoire avaient obtenu, à l’été 2019, l’augmentation des prix payés aux producteurs. « Les grands industriels du cacao s’étaient alors engagés à jouer le jeu et soutenir la démarche à partir de la campagne de production 2020/2021 », rappelle le collectif. Le marché du cacao ivoirien est en effet étroitement dépendant de six multinationales : Barry Callebaut (numéro un mondial du chocolat industriel), Olam (Singapour), Cargill (États-Unis), Ecom (Suisse) et les Français Sucden et Touton, énumérait récemment Le Figaro.

Infographie issue du rapport de l’ONG Mighty Earth sur la déforestation en Côte d’Ivoire

Las, « plutôt que de respecter cette décision des États, les multinationales ont préféré freiner leurs achats et puiser dans leur stock et dans les stocks des ventes à terme de la bourse de New-York et de Londres, faisant pression sur les petits producteurs, qui se retrouvent ainsi avec plus de 100 000 tonnes de fèves de cacao invendues sur les bras », poursuit le collectif Commerce équitable France. C’est alors que les États ont dû se résoudre à baisser le prix payé aux producteurs, pour écouler les stocks. Les gros acheteurs, eux, se défendent en invoquant la pandémie de Covid, qui aurait fait baisser la consommation de chocolat. [1]

« Une grande partie du cacao est cultivé en monoculture. Les sols sont très vite appauvris »

Derrière la question du prix du chocolat, se cache celle de sa durabilité. La filière, en particulier en Côte d’Ivoire, a été largement pointée du doigt car elle recourt au travail des enfants et conduit à de la déforestation — y compris dans les aires protégées. « Une grande partie du cacao est cultivé en monoculture, avec une seule variété, les sols sont très vite appauvris », explique à Reporterre Émilie Durochat, directrice adjointe de Commerce équitable France. « Et quand le sol est épuisé, on déforeste une nouvelle parcelle pour replanter. »

Selon elle, une hausse des prix minimums garantis aux producteurs serait la clé : « C’est ce qui permet au producteur d’investir dans l’agroforesterie, pour ne pas épuiser les sols et rester sur sa parcelle, et c’est ce qui permet de mettre les enfants à l’école plutôt que de les faire travailler. »

De nombreux labels assurent garantir une rémunération suffisante au producteur et des conditions de culture respectant la biodiversité et évitant la déforestation.

En attendant, faut-il renoncer au chocolat pour Pâques ? Pas forcément, de nombreux labels assurent garantir une rémunération suffisante au producteur et des conditions de culture respectant la biodiversité et évitant la déforestation. Une étude de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) les passe en revue. Et la voie est étroite.

Les démarches commerce équitable et biologique paraissent les plus vertueuses

Le rapport étrille les démarches mises en place par les entreprises elles-même (type Plan cacao de Nestlé ou Cocoa life de Mondelez) : « Par leurs mesures de formation des agriculteurs, les entreprises ont développé des politiques de durabilité qui répondent à leurs propres attentes en termes de production et qui sont devenues de nouveaux instruments de contrôle renforcent la pression exercée sur les producteurs. Le risque existe que les compagnies se défaussent ainsi de leur propre responsabilité dans l’impact de la production sur les écosystèmes et le niveau de vie de leurs fournisseurs. »

Des cabosses mûres.

Les démarches commerce équitable et biologique paraissent les plus vertueuses, d’autant plus si elles sont cumulées, mais sans être pour autant la panacée. Concernant le commerce équitable, « ce modèle basé sur le paiement d’un prix minimum reste limité par sa difficulté à s’affranchir totalement des fluctuations du marché mondial du cacao dans un contexte concurrentiel caractérisé par une surproduction de cacao, y compris équitable : seuls 30 % du cacao produit selon le cahier des charges équitable sont effectivement vendus au prix du commerce équitable », indique le rapport.

Quant à l’agriculture biologique, on apprend que « les expériences réussies de généralisation des pratiques biologiques à l’échelle d’un pays, comme en République dominicaine, montrent que ces succès sont fortement dépendants d’un soutien financier supplémentaire, sous forme de subventions publiques ou privées, au moins lors des années de conversion vers le bio, et d’un cadre légal pour les paysages forestiers. »

Dans tous les cas, le rapport signale également qu’il faut que les consommateurs soient prêts à payer le prix pour manger du chocolat réellement éthique.

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